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« Albert Memmi va manquer cruellement au monde de demain » (Guy Dugas, professeur de littérature)

Dans cette interview, Guy Dugas, Professeur émérite à l’université Montpellier 3, auteur de plusieurs ouvrages sur Albert Memmi et éditeur scientifique de ses œuvres complètes chez CNRS éditions, évoque les grandes lignes de son œuvre, l’intérêt qu’elle représente pour la postérité et les violences qu’il a subies. Il annonce dans ce sillage la publication prochaine de son Journal. Parlant de la place importante  qu’il occupe dans le paysage culturel mondial, il regrette que le Maghreb, sa terre de naissance, ne lui ait pas toujours ouvert les bras, lui qui considère pourtant que « la terre natale, comme la mère, demeure irremplaçable ».

Albert Memmi vient de nous quitter à l’âge de 99 ans. Témoin d’un siècle marqué de violences inédites (seconde guerre mondiale, colonisation, décolonisation, révolutions démocratiques, etc.), il a, sa vie durant, su garder la distance nécessaire pour exercer pleinement son « devoir de lucidité ». Que peut-on dire aujourd’hui d’un monde sans Albert Memmi ?

 J’aime assez les deux expressions « distance nécessaire » et « devoir de lucidité » que vous utilisez ici. Elles me semblent parfaitement définir l’attitude d’Albert Memmi et son travail de constante médiation entre Orient et Occident, Juifs et Arabes, dominants et dominés.

Pour beaucoup d’entre nous, les plus anciens, pour qui il fut un « phare » dans bien des situations, il va manquer cruellement au monde de demain. Je vais sans doute paraître pessimiste dès le début de notre entretien, mais il faut bien dire que pour la plupart, le monde d’aujourd’hui est, hélas, déjà « un monde sans Albert Memmi » – tant les médiateurs comme lui, qui peuvent être par leur nature même des personnalités clivantes ou irritantes, sont peu écoutés ou mal entendus.

Albert Memmi est un écrivain juif tunisien. En tant que tel, il a subi une double violence, l’antisémitisme et la colonisation, laquelle violence a nourri toute son œuvre. L’écriture a-t-elle pu le guérir de ces deux blessures ?

Des violences, il a en subi de multiples, outre les deux majeures que vous évoquez là : la honte, l’ostracisme, la non-reconnaissance d’une nationalité (en dépit de son mariage avec une Française, il a dû attendre l’âge de quarante ans avant d’être naturalisé), le rejet par une partie du monde arabe après certaines prises de position… j’en passe ! De tout cela, oui, l’écriture l’a guéri – mieux : l’a sauvé, comme il le confesse à plusieurs reprises –, car l’écriture n’a pas seulement une vertu thérapeutique, elle permet aussi de mettre de l’ordre dans ses idées comme dans sa vie, et cela était essentiel pour Memmi qui avait horreur du désordre, qu’il soit matériel (il n’y a qu’à voir avec quel soin il tenait ses archives classées !) ou intellectuel : toutes ses prises de position relève d’une logique implacable, souvent syllogistique même comme je l’ai noté dans l’un ou l’autre des ouvrages que je lui ai consacrés.

Les œuvres d’Albert Memmi, à l’instar de La statue de sel, Agar, Le Scorpion ou la confession imaginaire, s’inscrivent presque toutes dans une posture autobiographique. Même ses essais, Portrait du colonisé, portrait du colonisateur, Portrait d’un juif, etc., reposent sur ses propres expériences et son propre cheminement politique et intellectuel. Qu’est-ce que cette jonction intime entre son œuvre et son parcours dit ou ne dit pas ?

Pharaon (titre aussi de l’un de ses romans – ne l’oublions pas) enfermé dans sa pyramide qu’il échafaude lentement au fil d’une œuvre lente et patiente (contrairement à bien des auteurs parmi ses contemporains, il ne sortait un ouvrage, fiction ou essai, que tous les 3 ou 4 ans) Memmi avait coutume de dire que seul un lecteur fidèle serait en mesure, une fois la pyramide achevée, de comprendre et d’apprécier l’ensemble. Faisant le lien entre son œuvre de fiction et ses ouvrages plus théoriques, il avait intitulé son discours de réception à l’Académie des Sciences d’Outremer « De l’expérience vécue à la théorisation », signifiant ainsi que tout ce qu’il écrivait était dans une même logique que seuls les plans distinguaient : le vécu dans la fiction, puis une conceptualisation dans les divers essais et dans les dictionnaires, que l’on oublie trop souvent alors qu’ils sont essentiels dans la définition des innombrables concepts qu’il met en jeu, voire qu’il crée, dans ces essais.

Vidéo tournée à Paris à l’occasion de l’attribution à Albert Memmi du Pomegranate Award 2019 par l’American Sephardi Federation (New York, mars 2019)

Un mot toutefois sur la « posture autobiographique » dont vous faites état et dont il faut se méfier car si Benillouche, héros de La Statue de sel (1953) est le double exact du jeune Albert Memmi. Comment expliquer le dénouement de ce roman, qui offusqua tant la communauté ? Et si le médecin narrateur d’Agar est le double du jeune enseignant qui, en 1949, revient au pays natal avec sa jeune épouse alsacienne et chrétienne, comment expliquer que, contrairement aux héros de ce deuxième roman, Albert Memmi et sa femme aient vécu plus d’un demi-siècle ensemble par-delà cette fiction et l’inévitable divorce qu’elle exprime ? L’écrivain s’est d’ailleurs expliqué à ce sujet, en particulier dans la préface de la réédition d’Agar en livre de poche. Quant à moi, mon sentiment de critique est que l’on devrait bannir ce terme d’autobiographie de l’analyse littéraire et je souscris pleinement à la thèse de Lia Brozgal qui, analysant l’œuvre romanesque de Memmi, s’engage nettement Against autobiography (Contre l’autobiographie)

On a toujours tendance à comparer Albert Memmi à Frantz Fanon vu le lien étroit qui existe entre leurs réflexions centrées sur les rapports colonisé-colonisateur et ce qui va devenir, plus tard, les études postcoloniales avec Edward Saïd, Homi Bhabha, Gayatri Spivak, Achille Mbembe, etc.  Qu’est ce qui rapproche et qu’est-ce qui différencie Fanon et Memmi?

Il est vrai que, dès que l’on parle des décolonisations, et de l’analyse des rapports de domination nés de la colonisation, c’est la trilogie Césaire / Memmi / Fanon qui s’impose aussitôt à l’esprit. Mais c’est en réalité là plus une construction de nos analyses qu’un rapprochement concerté. Certes, il y a concomitance entre les écrits des uns et des autres, mais pas de lecture réciproque et– cela peut paraître étonnant – très peu de rencontres. Memmi a certes assisté (plus que participé) en 1956 au congrès des artistes et écrivains noirs à la Sorbonne où il a rencontré Senghor et Césaire et où s’est renforcée sa volonté d’« écrire sur les nationalismes naissants » (Journal inédit, 17 sept. 1956), mais la rencontre avec Césaire n’a eu étonnamment aucune suite, alors que celle avec Senghor donnera lieu plus tard à des échanges. Certes Fanon a vécu à Tunis… mais après que Memmi ait quitté le pays.

Par ailleurs, il y a de profondes divergences de fond et de forme entre les Portraits du colonisé et du colonisateur et Peau noire, masques blancs, que Memmi a analysées dans deux textes au moins : raisonnés et basés sur une implacable logique, les deux Portraits de Memmi prennent la forme de « géométries passionnées », selon l’expression de Sartre ; quand Peau noire,… tient davantage du pamphlet, jusque dans ses outrances et ses contradictions irrésolues. Considérés par l’un comme le grand soir, les lendemains postcoloniaux se présentent à l’autre avec beaucoup d’inconnus et de doutes.

Lire aussi: Albert Memmi tire sa révérenc

C’est que Fanon, selon Memmi, a vécu un drame spécifique : « La plupart des hommes dominés, lorsqu’ils ont compris l’impossibilité de l’assimilation aux dominants, reviennent à eux-mêmes, à leur peuple, à leur passé. Quelquefois avec une violence excessive et en embellissant ce passé et ce peuple jusqu’aux mythes. Le drame particulier de Fanon est que, haïssant dorénavant la France et les Français, il ne reviendra plus jamais à la négritude et aux Antilles » (« La passion du Dr Franz Fanon », New York times, 14 mars 1971). Fanon se choisira avec l’Algérie une tierce patrie dans laquelle il voudra croire à toutes forces (voir L’An V de la Révolution algérienne).

Vous avez travaillé, du point de vue de la génétique des textes littéraires, sur les manuscrits d’Albert Memmi. Qu’est-ce que les études critiques liées à la génétique peuvent-elles nous apprendre de singulier sur l’œuvre d’Albert Memmi ?

J’ai toujours travaillé, à vrai dire, entourés des textes et avant-textes d’Albert Memmi. Son écriture m’est peu à peu devenue très familière et je mesure à travers son évolution, ses hésitations, ses diverses phases d’exaltation de doutes ou de désespoir – car il y en a eu – traversées par l’écrivain. Le point de vue génétique n’est venu que plus tard, vers 1995-97 lorsque j’ai commencé à m’intéresser à cette discipline et à constituer un atelier de génétique pratique au sein du master d’études culturelles. Si bien que lorsqu’une dizaine d’années plus tard nous avons envisagé avec Mme Gendreau Massaloux, Pierre Brunel et Pierre-Marc de Biasi une sorte de « Pléiade » des écrivains de la francophonie, le nom de Memmi a aussitôt surgi comme une évidence. Rien de mieux qu’une telle approche pour faire ressentir cette articulation logique d’une œuvre à l’autre dont je parlais plus haut, pour retrouver le terreau dans lequel s’enracinent ses textes (par ex. l’épisode « Les camps » de La Statue de sel, directement inspiré – mais, encore une fois, réinventé – du Journal de guerre que j’ai publié l’année dernière), en détecter les intertextualités externes (avec des influences très inattendues : Gide, Rousseau) ou internes (puisque les œuvres de Memmi, je vous l’ai dit, se font  parfois écho) ou en montrer les évolutions, les adaptations (Memmi est un écrivain qui réécrit sans cesse ses textes, même après publication, à l’occasion d’une réédition, d’une traduction, il faut donc être particulièrement attentif avec lui… et polyglotte !). C’est ainsi que j’ai été amené à réunir ses Portraits (CNRS éd, Planète libre, 2015) ayant toujours été fasciné par cette forme qu’il a créée, à mi-chemin entre l’essai théorique et l’œuvre de fiction ou documentaire, avant de m’intéresser à présent au Journal, source de toutes les genèses, que je publierai prochainement dans la même collection. Après, si la vie m’en laisse le temps, je compte bien consacrer tout un livre à une approche génétique du Scorpion (1969) qui est un passionnant laboratoire d’écriture.

Quelle place peut occuper l’œuvre Memmi dans le paysage littéraire et culturel maghrébin et mondial désormais ?

Je l’ignore. Pour le Maghreb, ce sera aux Maghrébins de le dire, mais s’ils entendent lui faire une place, ce qui – soyons francs – n’a pas toujours été le cas, il faudra aussi qu’ils se remettent eux-mêmes en cause dans leur identité et dans leurs croyances. Quant au paysage culturel mondial, je ne me fais pas trop de souci : Memmi est traduit dans plus de trente langues, il figure déjà dans les encyclopédies universelles majeures et son œuvre est étudiée dans de très nombreuses universités, du Japon au Nebraska (où une anthologie de ses œuvres doit paraître prochainement)   Mais ne parions pas sur l’avenir et ne retombons pas dans mon pessimisme initial : il y a une paire de mois, Albert Memmi et moi discutant de ces questions de postérité, sommes tombés d’accord sur une image : « À la manière de mon père artisan – m’a-t-il dit – j’ai tenté de tracer mon sillon, et le plus droit possible. Il appartiendra à des chercheurs comme vous de le prolonger, d’y faire vivre le bon grain, si possible.» De là où il se trouve désormais, il sait qu’il peut compter sur moi – et, je l’espère,  sur beaucoup d’autres.

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