« Augustin est un homme de dialogue, de communication et d’intelligence » (Jean Dulon, réalisateur)

 

Dans cet entretien, Jean Dulon, réalisateur du documentaire Saint Augustin : Parcours d’un Berbère Romain,  nous invite à cheminer sur les pas de celui qui fut à la fois Berbère, Numide, Africain et Romain. « Dans son errance et ses longues traversées, il est en conscience sur son sol baigné de la lumière qu’il diffuse et restitue tout au long de son oeuvre. Ses écrits s’éclairent de son ciel Numide qui n’est pas celui de Rome, de Lutèce ou de Milan. Sa « psychologie », ses rencontres, ses échanges, son « ressenti » viennent bien de quelque part. Nous avons voulu le savoir et reconnaître cet endroit de la Méditerranée dont il est par excellence l’un des fils. Rendre à Augustin ce qui est à Augustin ! », estime-t-il.

 

Pourquoi un film sur saint Augustin, évêque berbère d’Hippone, celui qui fut l’une des figures intellectuelles les plus importantes du christianisme ?

Parce que justement aujourd’hui Augustin parle à tout le monde. Dans l’universalité de sa pensée, il dépasse la seule figure de l’Église Catholique et du christianisme auquel il appartient car dans sa transcendance et son intelligence, dans sa quête pour comprendre et dans son perpétuel questionnement, il nous renvoie à nous-mêmes, à nos peurs et à nos doutes mais surtout à notre espérance. En cela, il élargit le cercle, et beaucoup venus de tous les horizons, peuvent puiser et se retrouver en lui. Il se livre, il s’ouvre, il analyse, il nous permet de chercher comme lui-même cherche; en ce sens il est moderne et d’actualité.

En explorant la profondeur de ses racines et de son patrimoine Africain, nous avançons sur un chemin qui dessine l’homme que nous croyons qu’il fut. Son approche autobiographique, probablement l’une des premières dans l’histoire de l’écrit, nous aide et nous accompagne pour le raviver sur cette terre de la Numidie Romaine qui est la sienne.

Tout au long du film, l’accent est mis sur les origines de saint Augustin, son appartenance à la fois à l’Afrique du Nord, notamment berbère et à la culture romaine. Pourquoi présenter le personnage par le prisme de ses origines ?

Je crois que lorsqu’on s’intéresse à quelqu’un comme Augustin, à sa pensée et à son influence, il est captivant de remonter le temps, et si cela est possible, de lui rendre visite chez lui. C’est ce que nous avons fait à 16 siècles de distance.

Le regarder et le voir à partir de l’endroit d’où il vient, à partir de son ancrage terrestre, donne corps et le façonne en tant qu’être humain dans la société et l’ecosystème dans lequel il a grandi, étudié, vécu et où il est mort.

Augustin n’est pas né en Afrique du Nord par hasard. Son père n’était pas en mission sur place, il n’était pas expatrié, il n’était pas colon non plus, il était un citoyen de l’empire Romain à égalité avec les autres. Celles et ceux qui s’intéressent à saint Augustin savent qu’il est né à Thagaste, mais combien voient l’Algérie derrière cette naissance ?

On sait qu’il fut Évêque d’Hippone pendant des décennies mais combien placent sa paroisse au coeur des maquis, des villages et des forêts de chêne de liège qu’il arpenta la moitié de sa vie autour de sa ville, Annaba d’aujourd’hui sur Méditerranée ?

Nous avons voulu prendre le temps de mesurer ses pas, ceux de son enfance en évoquant les montagnes de l’intérieur, ceux qui ensuite le mènent à Carthage ou ailleurs, et ceux enfin qui le conduisent vers Dieu.

Dans son errance et ses longues traversées, il est en conscience sur son sol baigné de la lumière qu’il diffuse et restitue tout au long de son oeuvre. Ses écrits s’éclairent de son ciel Numide qui n’est pas celui de Rome, de Lutèce ou de Milan. Sa « psychologie », ses rencontres, ses échanges, son « ressenti » viennent bien de quelque part. Nous avons voulu le savoir et reconnaître cet endroit de la Méditerranée dont il est par excellence l’un des fils. Rendre à Augustin ce qui est à Augustin !

Nous documentons, nous avérons en son et en image une certitude, le socle de sa famille et de ses origines africaines. La suite de l’exploration reste à faire pour qu’à la bougie de son histoire terrestre se discerne ce coin d’ombre qui renseignerait sur l’immense legs qu’il livre à l’humanité.

Dans le livre intitulé « Augustine The African » qui sera publié au printemps prochain aux États-Unis, Catherine Conybeare, l’une de nos intervenantes dans le film analyse l’apport et le rapport qu’il entretient en creux avec l’Afrique du Nord. Augustin aurait pu dire à son tour, comme le chante Maxime Le Forestier  » Je suis né quelque part, laissez-moi ce repère ou je perds la mémoire. »

Son retour à Souk Ahras, son Thagaste de l’époque, au moment où il se convertit, signe sa réponse : il veut rentrer chez lui, il sait d’où il est de génération en génération depuis l' »incertitude » de la nuit des temps.

https://www.youtube.com/watch?v=26D5a5DjAI0

Saint Augustin est « Romain, Africain de langue et de culture latines », est-il précisé dans le documentaire. Quel est l’intérêt de mettre en lumière la dimension hétéroclite de ce personnage ?

Augustin est « Latinophone » comme on est Anglophone ou Francophone parce que le latin est la langue de l’empire, la langue de l’accès à l’étude, à la culture et au savoir; elle est la langue universelle. Il veut penser, se mesurer et parler à armes égales du petit peuple au sommet de la hiérarchie. Il ne veut pas d’un latin supplétif, il l’apprivoise à son goût, il le pétrit à sa main pour faire entendre les tréfonds de son âme libérée et généreuse.

Précis, entier, vivant, éloquent ou convaincant, il ensoleille les mots qu’il projette à l’auditoire, les gens du coin, ses frères, ses témoins qui renforcent et aiguisent son énergie. Il s’imprègne de la chaleur qu’il reçoit de la rencontre, il se nourrit de proximité, sa pensée s’inspire et transpire l’esprit de la Méditerranée. Augustin de Flandre ou de Lutèce, de Narbonne ou de Rome eut été autre. Il a l’Afrique au corps et à perte de vue. Il n’a pas besoin d’en parler, il y est, il y revient, il y vit parce qu’il y est né mais aussi par choix. Contre le prestige ou la gloire du pouvoir Impérial, il bat à pied ou à dos d’âne la campagne, il arpente les plaines et les djebels de village en village, de forum en auberges, ici chez lui. Sa mère Monica est bien-sûr berbère du lieu même Thagaste où il naît et son père, certes romain par la citoyenneté, est d’une telle lignée locale que nul ne sait jusqu’où s’étirent ses racines. Ce que l’on sait de lui, c’est qu’il n’épousa pas une Romaine mais Monica de Souk Ahras. Augustin est donc tout ça : un point de rencontre, un mélange, une addition de cultures et de sang des montagnes au son et à la plume d’un latin qu’il parle et qu’il écrit pour exprimer la diversité de son être achevé et sensible.

La reconstitution de la trajectoire biographique de saint Augustin s’opère par le voyage et la marche. Comment expliquez-vous le recours à cette approche ?

En épousant sa trace surgit l’évidence de son appartenance. Nul doute pour établir que sa terre et son peuple est partout autour de lui et l’abreuvent. Il avance seul et sans arme, sans gardes et sans soldats, sans blessure non plus au détour.

Dans le film, la voix off dit : « Augustin de par sa pensée et ses origines, ouvre une voie. » De quelle nature est cette voie ?

Souffle et émanation de ce que produit la rencontre, Augustin au lieu de séparer le Nord et le Sud au contraire les unit. Il permet et ouvre le dialogue avec le plus grand nombre parce que justement lui-même est issu de cette diversité qui nous compose. Enfant de Numidie, il élargit les sources et parle à Rome d’égal à égal. Il se lève pour accéder à la reconnaissance en son temps, et surtout, à travers le temps pour arriver jusqu’à nous. D’une petite ville de montagne de l’Atlas tellien qui longe à l’intérieur les côtes de l’Afrique du Nord aux « Confessions » du monde.

Le tournage du film a lieu en Tunisie. Le lieu de naissance d’Augustin, Thagaste et Hippone, la ville où il fut évêque et où il mourut, n’apparaissent pas dans le documentaire. Comment expliquez-vous l’absence de ces deux villes algériennes ?

Nous aurions rêvé de le suivre jusqu’à son lieu de naissance mais nous n’avons pas pu, faute de temps et de relation sur place, trouver la société audiovisuelle algérienne susceptible de nous accompagner dans une co-production nécessaire pour obtenir les autorisations de tournage sur place. En revanche, l’omniprésence à nos côtés, et pendant toute la durée du tournage, de l’historienne, professeure d’Université et archéologue Algérienne, Nacèra Benseddik, a permis d’avoir l’Algérie en direct avec nous et par son intermédiaire de faire vivre Augustin sur sa terre. Certains intervenants, quelques images et nos commentaires ont aussi permis à Augustin de traverser la frontière.

Quant à sa moindre notoriété due au fait qu’il soit chrétien, probablement et naturellement chacun a tendance à se tourner vers ce qu’il considère comme son propre héritage, à nous d’essayer d’élargir l’offre et de séduire pour les bienfaits de la connaissance.

Existe-t-il une tentative de réhabilitation d’Augustin en Algérie ?

Je ne suis pas Algérien et je ne permets pas d’interpréter l’utilisation ou non dont Augustin peut faire l’objet aujourd’hui en Algérie. En tout cas, ce que les Algériens doivent savoir c’est qu’il est par le sang l’un des leurs et qu’en suivant sa lointaine trace, c’est aussi l’histoire de leur terre et de leur peuple qui se raconte sur des millénaires.

Récupération ou pas, les faits sont là : il est né, a vécu et il est mort sur ce qui est aujourd’hui la terre d’Algérie.

Comment pourrions-nous, de nos jours, nous inspirer de la vie de Augustin, de ses idées et de sa pensée ?

Augustin est un homme de dialogue, de communication et d’intelligence. Il peut servir de source de dialogue et d’ouverture pour le bonheur de l’apport et l’enrichissement de la diversité.

Quant à sa « berbérité », comme nous le soulignons dans notre titre et le légitimons à travers les faits et les témoignages, il s’agit d’établir la réalité de son origine dans cette partie du monde et à une époque donnée. Sa berbérité ne doit pas être source de division mais uniquement de traçabilité de l’histoire pour qu’elle arrive jusqu’à nous au plus près de la vérité. Que coule dans ses veines du sang punique ou romain, nous n’en disconvenons pas mais son sang berbère est une certitude. Son lieu de vie aussi, comme la culture et les traditions de sa mère, très influente sur sa personnalité, comme ses amis, comme son socle, comme son refuge et sa source, cela ne fait aucun doute. Comme le dit avec émotion Nacèra « il ne part pas d’Hippone assiégée par les Vandales, il ne fuit pas, il ne rejoint pas Rome, il reste au milieu de son peuple ».

L’air, le ciel, l’olivier et le figuier, la couleur d’une terre, son odeur, ses senteurs, le vent qui y souffle, la mer qui le caresse ne sont pas d’ailleurs; ils sont en lui et de ce pays qu’on appelle l’Algérie dont il remonte à pied la marche de siècles.

 

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