Ce que ne peut être l'identité algérienne

Aussi bien « Le Quotidien d’Oran » que algeriecultures.com ont publié une contribution (« Qu’est-ce que l’identité algérienne ? » et sous le titre  » L’Algérie face à son histoire ou les fantômes de l’identité » par Faris Lounis Q.O du 11/07/2020) sur laquelle je souhaiterais rebondir. Pour l’auteur de ce papier, nous serions des « Berbères arabophones habitant l’Algérie », pas des Algériens. Tel est le ciblage élaboré par un texte prétendant discuter le concept d’identité, mais qui tourne en rond pour laisser le verdict à deux historiens français du temps de la colonisation qui « ont déconstruit le mythe des Nord-Africains arabes : (…) ils affirment, chacun à sa manière, que les Berbères sont les habitants autochtones de la rive sud de la Méditerranée occidentale. ». La messe est dite.

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Cette vision, au-delà de ses formulations tortueuses, est suffisamment directe pour représenter fidèlement une idéologie assez répandue en milieux berbérophones. Nous serions tous des Berbères. Les uns continuent de parler des variantes de la (pseudo) langue ancestrale pendant que d’autres, l’écrasante majorité de la population, parlent arabe sans savoir que ce sont des Berbères arabophones. Il semblerait même que « l’arabe algérien » soit un hybride de berbère et d’autre langue non spécifiée par l’auteur. C’est ce tableau – désastreux et combien farfelu – que l’on sert aux jeunes gens qu’ils soient de Tizi-Ouzou, de Béjaïa ou d’ailleurs,  Cette négation de l’algérianité ferait rugir de colère un Saint Augustin qui réclamait sa punicité (jamais n’a-t-il revendiqué une quelque « berbérité », soit dit en passant).

On sait que l’histoire de l’Afrique du nord n’a commencé à être recensée et écrite qu’à partir de la civilisation carthaginoise. En effet, tout ce qui s’était passé auparavant n’est ni attesté, ni documenté. Il ne relèverait que de la pure spéculation (« protohistoire »). Par conséquent, nous ne pouvons discuter sérieusement que de la période décrite et documentée  et qui couvre près de 3000 ans, tout de même ! Sur ces 3000 ans, jamais le pouvoir n’a été exclusivement « berbère » – cela aura été toujours sous protectorat romain. C’est ainsi que la Numidie profitera des largeurs romaines pour exercer un pouvoir autochtone auquel la puissance romaine a mis un terme définitif après un siècle et demi – en gros. Le rapport est clair : 1,5 siècle sur 30 siècles, cela fait du 5 % ; soit un vingtième du temps historique. C’est cette proportion congrue du temps historique que notre auteur nous impose comme unique référence historique pour légitimer cette berbérité mythique.

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Sur le plan de l’archéologie, cette civilisation berbère ne nous laisse pas grand-chose à voir et à prendre comme référence : pas de traces écrites substantielles, pas de monuments normatifs, pas de preuves tangibles d’une civilisation établie et reconnue. La seule chose que nous savons, c’est que la population se vendait aux puissances d’alors comme guerriers. Or, cette population était plurielle, comme le dévoilent de nombreux travaux non français sur l’antiquité du Maghreb. Notons, tout de même, que Massinissa recourait à la langue punique (un Berbère punicophone ?) et que Juba 1 et Juba II utilisaient exclusivement le latin. Les illustres « Berbères » mentionnés par l’auteur de l’article sont des citoyens romains qui écrivaient en latin. Ils ne se sont jamais revendiqués de quelque berbérité que ce soit. Pire, Saint Augustin se disait Punique – même s’il ne parlait plus correctement la langue. Par contre, ce dernier témoigna que la population rurale de son époque (IV e. siècle) était punicophone – les quelques références aux Libyques renvoient à des populations qui venaient du sud, au-delà des frontières d’alors.

Soyons clairs : à la veille du déferlement de l’islam au Maghreb, les populations étaient reconnues et identifiées par leur langue punique et aussi l’intégration du latin et du grec. Ceci n’exclut pas que bien des tribus berbérophones avaient pris possession de territoires balisés ; comme cela était le cas pour d’autres tribus parlant d’autres langues. Pour se faire une idée de l’occupation des espaces, il faut revenir à un temps où des notions contemporaines de « frontière », « État », « colonisation », « pays » et bien d’autres encore soit n’existaient pas, soit avaient une autre signification. Il faudra attendre le XVIIe. siècle, en Europe, pour voir émerger ces notions. Avant, cela n’avait pas de pertinence. Toujours est-il que ce tableau du Maghreb pré-musulman n’a absolument pas d’hégémonie berbérophone et la culture est à l’image des puissances occupantes de l’époque. Elle était essentiellement byzantine au moment où déferlent les Arabes.

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La rencontre entre Arabo-musulmans et  les habitants, punicophones en majorité, va produire une harmonie qui facilitera les contacts et les échanges. Les quelques oppositions avaient été levées par les Byzantins qui ont mobilisé des tribus libyques amies – comme ce fut le cas de la Kahina (pour bien peu de temps, d’ailleurs) ou Koceïla (pendant cinq ans). L’osmose qui découla de cette adhésion massive à l’islam va bouleverser totalement la physionomie du Maghreb. Islam, arabe et langues locales vont apprendre à cohabiter. C’est ainsi que le punique s’enrichit de la langue arabe, pendant que les parlers berbères se pérennisent aux côtés de la civilisation arabo-musulmane qui va s’étendre sur des siècles. La langue dite « 3amiya » est du punique avec des emprunts de plus en plus nombreux à l’arabe ; elle finira par être appelée « darija ». Quant aux variantes berbères, elles vont elles aussi emprunter à l’arabe de manière substantielle (la religion y jouant un rôle prépondérant). 

La thèse de la « déberbérisation » au profit d’une « arabisation » des populations berbères est une vue de l’esprit. Sans plus. L’espèce humaine ne peut troquer sa langue maternelle au profit d’une autre que si tous les anciens quittent la vie définitivement. Autrement on cultive, forcément, un bilinguisme. Ceci nous ramène à l’argument (bien léger) de notre auteur prétendant que les linguistes berbérophones sont « unanimes » à considérer que « l’arabe algérien » s’est élaboré sur la base d’un « substrat linguistique berbère ». Essayons de voir la faisabilité d’un tel scénario. Qui dit « substrat », dit racines vitales et essentielles qui perdurent. En d’autres termes, ce serait du berbère qui aurait été assimilé à de l’arabe. Et voilà comment le scénario de la déberbérisation-arabisation fait son retour dans l’édifice idéologique. Et par un tour de « passe-passe »,  on fait ressortir le substrat punique par la fenêtre ! Quel type d’éthique est derrière cette manipulation négationniste où l’on substitue au substrat linguistique punique que toute le monde reconnaît et admet (à commencer par Massinissa et Saint Augustin – il n’y a pas meilleurs témoins) une base qui lui est étrangère ?  À la limite, il aurait été recevable de considérer que le néo-punique du VIe. siècle ait pu emprunter au libyque. Mais rejeter totalement la langue officielle de Massinissa (punique), c’est réécrire l’histoire de sorte à conforter une idéologie.

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Tout cela nous signale qu’un débat ouvert et sérieux doit se faire d’abord entre spécialistes – surtout que l’enjeu est de taille : la dénégation de l’algérianité. Ces « Berbères » dont la langue et la culture seraient prédominantes sont-ils une ethnie ? Une race ? Des locuteurs d’une famille linguistique ? Leur émergence soudaine (historiquement parlant) sur la scène politique maghrébine est tout de même suspecte d’autant plus que l’histoire va à contre-sens des slogans militants. Se nier en tant qu’Algériens (ou Marocains ou Tunisiens) pour se fondre dans un mythe indéterminé, c’est contribuer à décerveler une génération d’Algériens qui souffre déjà de la minoration de leur langue maternelle majoritaire. Une dose de tamazight pour en finir ?    

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