Cheb Hasni, l’amour contre la mort

« Ses mélodies étaient devenues suspectes, irrévérencieuses, provocatrices, libertines. Le verdict de l’intolérance est tombé. L’improvisateur au grand talent, le sorcier du verbe cru et réfractaire, devait partir, » témoigne Ben Achour.

Victime d’une blessure au pied qui mit fin à sa carrière de footballeur dans le mythique club oranais, l’ASMO, Hasni Chekrounne pensait guère qu’en se convertissant en chanteur, il allait panser les malheurs sentimentaux de milliers de jeunes gens. Aujourd’hui, 24 ans après sa disparition, force est d’admettre que la popularité et le succès du roi du raï n’ont pris aucune ride. À Oran actuelle, les chansons de Hasni font partie du décor qui meuble l’identité de la capitale de l’ouest, comme au bar populaire, Le Golf, où les quelques 400 morceaux enregistrés par le chanteur accueillent les nostalgique d’Oran des années 90. Enfant du quartier populaire Gambetta où entouré de ses amis d’enfance, Hasni égayait les soirées de fortune en reprenant les tubes des stars internationales d’alors. Le foyer familial était géré par les deux faibles bourses des parents. Sa passion pour la musique aidant, il va tenter quelques prestations dans les citadelles du plaisir nocturne, à la corniche oranaise. Sa voix ne laisse pas indifférent et il est très vite repéré par Mohamed, éditeur de la maison Saint Crépaint.

L’obscurantisme battait son plein. Les messages à l’amour, à la liberté et aux joies de vivre de Hasni repoussait l’avancée des soldats du désordre sur El Bahia. Lui, qui n’avait aucune philosophie ni politique à faire valoir, était malgré lui devenu la résistance à la sinistrose qui prévalait dans le pays, l’amour de la vie, l’éros.

« Son éditeur, son ami de toujours aussi, lui suggère alors de ne pas reprendre indéfiniment les tubes d’autrui. L’adolescent tint compte du conseil. Il a déjà une petite réputation derrière lui, dans les cabarets de la corniche oranaise : les habitués de la Guinguette à Canastel le connaissent bien. Le fils du pauvre prenait peu à peu conscience des possibilités que sa voix pouvait lui offrir, sans imitation, » explique Bouziane Ben Achour, journaliste culturel. Ayant le vent en poupe, l’enfant de Gambetta verra sa popularité exploser avec l’arrivée de la cassette qui va le sortir des boites de nuit au grand jour. « L’industrie de l’émotion n’est plus l’apanage des cabarets. La cassette anodine gagne du terrain, force les foyers conservateurs. Les espaces Raï changent de lieu et de ton. L’insurrection de la rythmique est admise. Hasni quitte les royaumes de la nuit et s’investit un peu plus dans le studio » ajoute Ben Achour.  Hasni aiguisait de subtiles paroles, il était devenu le confident des jeunes gens, l’ami avec qui on partageait les déboires de l’amour, à qui l’on confiait les souffrances des cœurs et les espoirs au bord de l’abîme.  L’obscurantisme battait son plein. Les messages à l’amour, à la liberté et aux joies de vivre de Hasni repoussait l’avancée des soldats du désordre sur El Bahia. Lui, qui n’avait aucune philosophie ni politique à faire valoir, était malgré lui devenu la résistance à la sinistrose qui prévalait dans le pays, l’amour de la vie, l’éros. « Je ne sais si chez lui c’était pensé comme de la résistance, au sens politique, mais il est évident qu’il avait l’amour de la vie, de sa mère, des femmes et des plaisirs du monde. Il a continué à chanter malgré les pressions et les menaces. Mais comme Alloula il était tellement populaire et aimé des gens du quartier et de la ville qu’il ne pensait pas que l’on puisse lui faire du mal, même si avant son assassinat il pensait partir en France, » nous dit Hadj Miliani, spécialiste culturel.

Oran était une fête, mais que pouvait-elle devant l’ampleur que prenait le mal dans tout le pays. Le roi du raï devenait la cible des terroristes. L’armée de haine et de bêtises n’a accordé aucune espèce de sursis au poète des bohèmes. « Ses mélodies étaient devenues suspectes, irrévérencieuses, provocatrices, libertines. Le verdict de l’intolérance est tombé. L’improvisateur au grand talent, le sorcier du verbe cru et réfractaire, devait partir, » témoigne Ben Achour. Mais à chaque vile menace, Cheb Hasni redoublait d’effort. Il ne donnait pas d’importance à ces histoires, tant il était totalement dévoué à son art, à son public. La star oranaise était devenue prolifique, tant et si bien que l’on raillait son rythme très élevé de production en racontant, à l’époque, que le disquaire répondait à la demande d’un client voulant acheter la dernière cassette de Hasni : « tu veux celle de ce matin ou celle de l’après-midi ?», s’amusaient à ressasser les fans du chanteur. Les tubes s’enchainaient à un rythme fou avec chaque nouvel album, nouveau succès. « derna l’amour fi baraka maranika », « Gaa nssa », « min awelt ana nchouf l’aâziza » ou encore « Tal ghyabek ya ghzali » faisaient tous fureur en pulvérisant les chiffres des ventes. Entre temps, la guerre entre les éditeurs commençait à se sentir. Chacun voulait s’accaparer du chanteur à succès. Aurait-il bien fait de se méfier autant de la mafia de la musique que des intégristes religieux ? Aujourd’hui, Hasni n’est pas devenu seulement le roi du raï en particulier, mais le roi des chansons d’amour en général, au point où « tu écoutes Cheb Hasni » est devenue une expression désignant quelqu’un d’amoureux. Son exécuteur a voulu expirer la lueur d’espoir des jeunes, mais la flamboyance de cette dernière était telle qu’elle continue à illuminer les cœurs des nouvelles générations toujours avec autant d’amour et de sincérité. « A ce jour, 24 ans après son assassinat il est toujours écouté. Il dépasse de ce fait la simple correspondance à son époque puisque ceux qui n’étaient pas nés à sa mort l’écoutent et se sentent ‘dits’ par lui dans ce qui est le plus profond de l’individu- c’est-à-dire l’intime, ce qui est le signe d’une vraie expression transgénérationnelle, » nous dit Hadj Miliani.

Son exécuteur a voulu expirer la lueur d’espoir des jeunes, mais la flamboyance de cette dernière était telle qu’elle continue à illuminer les cœurs des nouvelles générations toujours avec autant d’amour et de sincérité.

 « Hasni est vivant, plus que jamais. Consultez les chiffres des ventes de ses cassettes et CD » dit Ben Achour. « Yadra galou hasni met » riait Hasni de ceux qui annonçaient faussement sa mort.

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