«Chez Mimouni, la dénonciation passe par la dérision» (Afifa Bererhi, professeur de littérature)

Rachid Mimouni aurait eu 75 ans aujourd’hui. Ses romans sont d’une brûlante actualité. Il n’a cessé d’apporter ses regards subtils sur la société algérienne à travers ses œuvres . Afifa Bererhi, professeur de littérature, souligne dans ce sens que Rachid Mimouni  « appartient bien à ce mouvement contestataire de l’Algérie appelée à se renouveler, à entrer dans la modernité, à réviser son fonctionnement sociétal, politique et culturel. » Toutefois, elle rappelle que son œuvre « échappe au strict témoignage comme genre littéraire. Certes, on le dit, qui témoigne dénonce, et là chez Mimouni la dénonciation passe par la dérision. Situations et personnages voulus délibérément loufoques, saugrenus. »

Pour commencer, on a toujours tendance à associer à Rachid Mimouni le début d’une nouvelle ère de la littérature algérienne, celle de la postindépendance. Qu’est-ce qui le distingue de Rachid Boudjedra, de Mourad Bourboune ou Nabil Farès ?

Les auteurs que vous citez, parmi d’autres, sont ceux qui ont apporté un souffle nouveau à la littérature algérienne postindépendance. Ils arrivent avec des idées et des préoccupations plutôt en rupture avec leurs prédécesseurs et cette démarcation est d’autant plus forte qu’elle est portée par une écriture qui le plus souvent se démarque du modèle narratif dit ‘’réaliste’’ qui prévalait jusqu’alors. Nouveau contexte socio-historique, nouvelle génération, nouvelles problématiques, nouvelles techniques d’expression littéraire. Globalement, l’émergence des romanciers des  premières décennies de l’indépendance marquent la première étape de l’histoire littéraire algérienne. Pour autant, on ne saurait confondre ces écrivains. Chacun imprime son propre style, sa manière de travailler la langue. Chacun arrive avec sa propre mémoire qu’il met en fiction avec la sensibilité qui est sienne et en exprimant ses urgences…  Ainsi la littérature postindépendance récuse je ne sais quel monolithisme de quelque ordre soit-il.

Vous citez Mourad Bourboune, spontanément nous vient en tête son injonction de pourfendre le conformisme idéologique et politique pour pouvoir aller de l’avant dans la construction d’un avenir qui ne saurait reproduire le passé. C’est la quintessence de son roman Le Muezzin où la saine violence s’impose pour qu’advienne le changement salvateur. Rachid Boudjedra, dès son premier roman La Répudiation a été qualifié d’ « enfant terrible » entreprenant le procès d’une société sclérosée dans ses vices et ses défauts. La dénonciation de tous les travers, dans la multiplicité des registres, se poursuivra inlassablement. Nabil Farès dans ses premiers romans comme Yahia pas de chance introduit à travers les déplacements du héros entre les villes de France et Akbou, ville des origines, la revendication culturelle. Dans les romans qui suivront le référent historique s’estompe pour faire la place au mythe de l’origine par la médiation de symboles tel celui de l’ogresse. Quant à Rachid Mimouni, s’il s’inscrit peu ou prou dans la lignée de ceux que vous citez en ce sens que ses romans sont des cris d’alarme, il s’en différencie radicalement par son écriture qui emprunte au théâtre et plus précisément le théâtre populaire.

L’œuvre de Rachid Mimouni est marquée par la réalité algérienne, souvent d’une façon caricaturale. Quelle est la place du grotesque dans l’œuvre de Mimouni ?

Effectivement la réalité algérienne postindépendance constitue la matière première de son œuvre romanesque, il n’est que de citer Le Fleuve détourné, titre métaphore de la dérive sociale et politique du pays ou L’Honneur de la tribu dont le contenu s’avère être le renversement du sémantisme qu’énonce le titre. Cependant l’œuvre de Mimouni échappe au strict témoignage comme genre littéraire. Certes, on le dit, qui témoigne dénonce, et là chez Mimouni la dénonciation passe par la dérision. Situations et personnages voulus délibérément loufoques, saugrenus. La dérision pour dire la dégradation, jointe à l’ironie sérieuse ou fantasque, jouit d’un pouvoir accusateur et tout à la fois salvateur. C’est en ce sens qu’il faudrait entendre le mot de caricature. Caricature comme mode d’expression artistique propice à une esthétique spécifique qui parfois emprunte au grotesque pour souligner davantage la dénonciation ; celle-ci passe aussi par le rire doté d’efficacité ravageuse.

Dans L’Honneur de la tribu, tout particulièrement, il y a quelque chose de rablaisien dans le contenu et dans la forme et qui relève précisément du carnavalesque si spécifique à François Rabelais dans son rapport à ‘’la culture populaire au moyen âge et sous la renaissance’’.

Où peut-on situer Rachid Mimouni dans le paysage littéraire algérien ?

 Beaucoup de travaux de recherche ont été réalisées sur différents écrivains postindépendance. Si l’on envisage de repérer les motifs thématiques en recoupement il est alors aisé de procéder à une segmentation chronologique nécessaire pour l’établissement d’une histoire littéraire. Ceci demeure insuffisant si l’on ne met pas en regard les ‘’théories’’ de l’écriture qui se mettent en place. Pour l’heure on ne peut parler d’école littéraire, nous sommes encore dans la disparité qui biaise les velléités de construire une histoire littéraire par tranches temporelles et par spécificités scripturales. Dans le cas de Rachid Mimouni, il appartient bien à ce mouvement contestataire de l’Algérie appelée à se renouveler, à entrer dans la modernité, à réviser son fonctionnement sociétal, politique et culturel. Mais dans ce grand ensemble fédérateur chacun use de sa plume toute singulière souvent innovante et qui assurément ne laisse pas indifférent. Ainsi en est-il de Mimouni. Il est délicat de se prêter au comparatisme à l’intérieure d’une même sphère à segments multiples.

Parmi les écrivains des années sanglantes, on retrouve Rachid Mimouni avec Une peine à vivre, Malédiction, De la barbarie en général et de l’intégrisme en particulier. Peut-on parler de Rachid Mimouni sous le concept de « la littérature de l’urgence » au sens esthétique du terme ?

Les titres que vous citez nous replongent dans la triste décennie noire qui hante toujours les mémoires. Ils sont de facture différente bien qu’ils traitent d’un même sujet : l’urgence de dénoncer le crime physique et intellectuel devenu trauma collectif. Pour autant je récuse la dénomination de « littérature de l’urgence » qui sous-entend que l’urgence du dire ne s’encombre pas de la nécessité du bien écrire. Or la littérature qui s’est focalisée sur les événements de cette période sanglante, à eut le don de nous émouvoir, d’écorcher notre sensibilité, de nous remettre en question, de changer notre rapport au monde. Littérature pour un nouvel engagement libérateur avec l’arme des mots. C’est ce que fait en l’occurrence Rachid Mimouni en s’employant à deux écritures distinctes, la prose narrative dans Une peine à vivre et La Malédiction et celle spécifique au « traité » dans De la barbarie en général et de l’intégrisme en général   en écho avec La haine du FIS de Rachid Boudjedra que vous évoquiez au tout début.

 

Contestation, subversion, engagement, tous des termes associés à l’œuvre de Mimouni. Vous l’affirmez déjà dans votre contribution publiée dans l’ouvrage Rachid Mimouni. Ruptures et renouveaux. Quelle place pourrait avoir l’esthétique dans le discours de la dénonciation chez Mimouni ?

Au regard du contexte historique dans lequel évoluait Rachid Mimouni, les intellectuels d’une manière générale étaient à l’avant- poste de la contestation devant le constat d’une société qui met le pied dans les rouages générateurs de décadence. Le travail de notre écrivain est une véritable mise en scène des travers sociétaux qui conduisent à la déliquescence. Faire voir, faire entendre, pour mieux guérir, si je puis dire.  La théâtralité des faits est percutante surtout lorsqu’elle passe par le carnavalesque qui a pour effet d’accentuer  une énonciation de l’usure et de la dévaluation.  C’est tout cela qui fait l’identité esthétique des romans de Mimouni qui demeurent des ‘’brasiers’’ dont « l’objectif essentiel est de mettre mal à l’aise le lecteur en vue de provoquer une prise de conscience », tels étaient ses propos.

 

L’écriture de Rachid Mimouni paraît se rebeller contre les canons génériques, mais quelque peu influencée par la tradition orale algérienne et l’art de raconter oralement. 

Certainement que Mimouni reste influencé, comme il le déclarait lui-même, par Kateb Yacine qui se joue des frontières génériques par l’entrelacement de la poésie, de la prose narrative, du théâtre, et où vient se greffer la part d’oralité par l’intercession des ancêtres et des mythes convoqués et pour le moins par la scansion, le rythme des phrases. L’oralité chez Mimouni est particulièrement présente quand on fait le choix d’une écriture carnavalesque corrélée à un milieu populaire. Maints passages romanesques rappellent les troubadours sur la place publique qui viennent conter leurs histoires. Dans L’honneur de la tribu, l’oralité est déjà annoncée par titre. Mais aussi par la spatialité : la place du figuier est celle où se réunissent les habitants de la ville, c’est seulement là que le lecteur fait connaissance avec les personnages un à un, que des décisions  sont annoncées, Omar El Mabrouk, le fantasque, est à l’effigie du conteur populaire, et bien d’autres éléments qui font que l’écriture romanesque est traversée par les signes et codes de l’oralité. Ceci n’est pas surprenant, cela me semble relever tout simplement de la définition de l’identité de la littérature algérienne, véritable réceptacle de la concomitance de la diversité culturelle endogène et exogène.

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