Dans l’intimité de Taos Amrouche

Ce Journal est dédié à tous ceux qui ont contribué à faire connaître Taos Amrouche. C’est grâce à sa fille Laurence Bourdil Amrouche que ces carnets ont vu le jour. Yamina Mokeddem a eu le privilège de préfacer ce travail de mémoire, écrit sur quatre cahiers d’écolier. Taos Amrouche se livre à une véritable introspection pendant 7 années 1953-1960, pratiquement au jour le jour. C’est une opération de dévoilement ou plus précisément de visibilité. On entre dans cette œuvre « comme par effraction » selon l’expression de Malika. On sait combien le travail d’écriture de Taos Amrouche a joué un rôle considérable. Elle s’affirme d’abord en tant que femme issue d’une société patriarcale, puis en femme ancrée dans une double culture. Toute son œuvre est marquée par un questionnement permanent, jusqu’à l’obsession : désir profond de se connaître, de se retrouver, d’être elle-même et de se réaliser comme personnalité à part entière.

Elle a hérité de sa mère l’amour de sa culture, d’une langue millénaire porteuse d’une grande richesse tant sur le plan des valeurs que de l’esthétique. La période où elle a entamé ce travail d’écriture correspond à une période de sa vie tourmentée. Elle assiste impuissante, à l’éclatement de sa famille : problèmes conjugaux, matériels. Et pourtant, elle se relève chaque fois. Elle lutte, elle résiste, elle est tout simplement. Elle assume son destin. C’est vraiment un personnage emblématique qui s’inscrit dans la lignée des femmes qui ont marqué l’histoire. Dans son roman Solitude ma mère, Amena (pseudonyme de Taos) prononce ces paroles particulièrement significatives : « Comme ma mère l’Afrique qui depuis des millénaires a été convoitée, violée par les invasions successives, mais se retrouve immuablement la même, comme elle, je suis demeurée intacte malgré mes tribulations. »

Taos cherche constamment à se réaliser, à trouver un équilibre, et la voie qui lui permettra de s’accomplir. Dans ses romans d’abord, elle prend conscience de sa valeur, de ses potentialités. Puis, par la suite, le chant accomplira un véritable miracle. Elle éprouve le besoin d’aller à la rencontre de ses racines et surtout de transmettre, grâce à sa mère, un patrimoine dont elle mesure l’importance et la richesse. Parler de soi, se livrer, raconter ses moments intimes, tout cela fait partie de cette quête permanente d’elle-même. Elle commence son journal à l’âge de quarante ans, l’âge des bilans. De 1953 à 1960, elle raconte avec précision chaque moment de sa vie. Elle précise la date, le jour, l’heure. Écrire un journal est une entreprise de longue haleine. Elle s’y consacre totalement, elle fixe chaque instant de sa vie comme pour conjurer le temps qui passe, une manière aussi de transcender la réalité et ses difficultés. Elle ira jusqu’au bout d’un projet qui la délivrera.

Dans ses quatre romans Rue des tambourins, Jacinthe noire, L’amant imaginaire, Solitude, ma mère dans lesquels elle se livre, on mesure davantage la nécessité de s’affirmer comme personnalité à part entière: véritable quête spirituelle. Son questionnement est obsessionnel. Pourquoi l’amour impossible ? Le bonheur aussi ? Qui est-elle vraiment ? Sa quête d’absolu ne risque-t-elle pas de la déconnecter de la réalité, de l’empêcher de vivre tout simplement ? Elle aspire à la liberté et pourtant la fatalité pèse d’un grand poids. Elle est dans la lignée des tragédiennes grecques. Elle ne se laisse pas abattre. Elle porte en elle une force tellurique et revendique constamment son appartenance à la Méditerranée et à l’Afrique.

Une tentative d’explication

Il est très difficile de cerner cette personnalité tant elle est complexe, contradictoire évoluant dans des attitudes extrêmes. Quelle est la part de l’inné dans ce comportement et celui de l’acquis? Ce qui est étonnant, c’est que Taos est très lucide; elle a conscience des excès de sa conduite.
Elle tente chaque fois de prendre de bonnes résolutions, mais elle récidive constamment. «J’ai peur de la force noire qui se dégage de moi malgré moi.» Giono se rend compte «qu’il y a quelque chose en [elle] qui explique que les choses n’aboutissent pas». Sa relation passionnée, tumultueuse est révélatrice de ce tempérament exclusif, excessif. Elle polarise toute son énergie sur cette relation. C’est une véritable «cristallisation».

Elle sublime l’homme aimé et il est devenu indispensable, une nécessité dans sa vie: quête d’un absolu. Avec lui «tout se met à rayonner». Son absence provoque un véritable désespoir. Elle cherche à comprendre pourquoi cette relation ne la rend pas heureuse. Elle tente des explications. Elle questionne sans arrêt: «Pourquoi cette inaptitude à vivre? Ne suis-je capable que de joies très vives, de paroxysmes?» Elle aurait voulu que Giono s’intéresse davantage à elle, lui consacre tout son temps. Or, cela est impossible. Il est écrivain, il a besoin de temps, d’isolement, de concentration. La différence d’âge est là, vingt ans. Il lui avoue: «Si je t’avais rencontrée vingt ans plus tôt, j’aurais été absolument incapable de faire ton bonheur.» Constamment, il l’exhorte à rechercher des plaisirs simples, à jouir de la lumière, de la nature, de la vie et de ses bons moments. Que se passe-t-il dans son inconscient ? Qu’attend-elle de cette relation avec un grand écrivain ? Ce que Taos cherche avant tout c’est d’être aimée et qu’on le lui manifeste. «Alors, vrai vous m’aimez un peu? Vous avez donc tant besoin qu’on vous aime, Si vous saviez…. Comme de respirer. » (Dans un entretien avec Noël Duparc.)

Issue d’une société patriarcale, n’a-t-elle pas intégré « son infériorité » en tant que fille? Seule fille au milieu de cinq garçons, il n’y a aucune place pour elle. Sa mère préoccupée – dans des conditions difficiles – à faire vivre sa nombreuse famille. Beaucoup de misère, une grande précarité, les épidémies, la mort l’ont marquée. Elle n’a pas connu la tendresse d’un père. Dans l’histoire familiale, Aïni sa grand-mère a « fauté ». Fadhma est une fille naturelle. À la lumière des avancées des sciences humaines et, notamment le transgénérationnel, elle porte en elle ce passé douloureux. Elle n’a pas eu une adolescence épanouie, prise entre deux cultures; celle de la tradition et de la modernité. Vivant en milieu européen, elle mesure la différence. En fait, elle a besoin d’être aimée et valorisée. Lorsque le psychiatre qui la suit pour « des troubles du sympathique » lui conseille de prendre un amant « une bonne aventure a son charme », elle lui réplique: «Vous vous trompez, docteur, c’est de sentiments que j’ai surtout besoin.» Au fond d’elle-même, elle a le sentiment qu’on ne lui accorde pas la place qu’elle mérite. Elle a le sentiment d’être abandonnée, dévalorisée. Que se passe-t-il au fond d’elle-même, ne se voit-elle pas à travers l’image du colonisateur ? N’a-t-elle pas pris conscience de son aliénation? Elle tente désespérément de comprendre le comportement de J. Giono. Lorsqu’elle est en colère, elle n’hésite pas à lui crier : « En réalité vous détestez ma nature et ma race » et d’ajouter : « C’est terrible d’avoir une berbérité ». « Mais chaque fois que j’ai parlé de lui faire entendre mes chants, il s’est dérobé, il en a peur ainsi que de ma voix » Que craint-il ? Est-elle à ce point impressionnante ? Elle porte en elle quelque chose d’indéfinissable de l’ordre de l’irréalité. Gide aussi éprouve la même impression. Que dégage ce personnage ? Il émane d’elle une telle force que Gide lui-même dans une lettre qui précède le roman de Jacinthe noire écrit, à propos d’une rencontre à Sidi Bou Saïd en Tunisie : «J’ai pu me convaincre de l’existence réelle de vous qui restiez jusqu‘alors un personnage inquiétant, mais presque mythique.» Même sa fille, Laurence, se dit impressionnée lorsque sa mère chante. Elle est dans un autre monde inaccessible au commun des mortels : «Quand on a la mère que j’ai eue… Elle était extraordinaire… C’était une pythie… Elle venait d’un autre monde, d’un autre temps. J’ai été le témoin muet de cette femme extraordinaire… Elle avait une force tellurique énorme.»

Taos, en fin de compte, va se réaliser par l’écriture et le chant ce qui tempère en elle un pessimisme profond. Elle a ainsi le sentiment de se réaliser, d’exister. Ce qui est paradoxal, et c’est le lot des colonisés, elle est et elle n’est pas. Et pourtant, c’est une femme authentiquement libre qu’on ne doit pas juger. La vie d’échecs a des causes profondes. Et constamment, elle se bat et s’explique. Comment vivre une relation ambiguë sans culpabilité ? Elle est encore mariée à Olivier : « Olivier, il est à moi… je n’ai pas le sentiment de le trahir. Marcel n’a pris en moi que la part qui ne servait à personne et s’étiolait faute d’être convoitée et utilisée. Aussi jamais plus qu’à cette heure, je ne me suis sentie innocente et limpide. » Taos, une femme libre, porte en elle un héritage de rébellion. En ce milieu du XXe siècle, elle est en avance sur son temps. Elle ose. Elle a osé mettre en lumière, ce qui était impensable, et « fait surgir le désir de la femme ». Une femme parle d’elle-même sans tabous et naturellement. Elle nous renvoie aux temps premiers où chacun trouve sa place loin de la prison masculine et des idéologies. La grand-mère Aïni a elle aussi affirmé sa liberté dans une société patriarcale fortement codée. C’est l’éternel combat des femmes dans des sociétés misogynes.

 

Taos Amrouche, Carnets intimes, éditions Frantz Fanon, 2019, 1000 DA, 478 pages.

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