« Effacer Yennayer au nom de l’islam  est un génocide culturel » (Abderrazak Dourari, linguiste)

Dans cet entretien, Abderrazak Dourari, professeur des universités en sciences du langage et de traductologie et auteur de plusieurs livres liés à la langue et la culture amazighes, parle de l’intérêt que revêt l’officialisation et la célébration de Yennayer. Il revient également sur la polémique au sujet du rattachement de cette fête agraire multimillénaire à l’intronisation de Chachnaq 1er comme pharaon en Egypte en 950 avant J.-C.

Qu’est-ce que représente Yennayer pour vous ?

Yennayer est une fête maghrébine, pour ne pas dire nord-africaine. Son officialisation a permis de limiter son extinction progressive sous l’effet de la négligence et sous les coups de boutoirs de l’idéologie arabo-islamique et plus particulièrement des salafistes représentant de la culture impérialiste d’Arabie Saoudite visant la substitution de leur culture, leur langue, leurs symboles à ceux des peuples d’Afrique du Nord dits arabes. Les festivités partout en Algérie et au Maghreb ont repris de plus belle avec la joie des retrouvailles avec des traditions millénaires.

Yennayer est associé à la figure de Chachnaq, lui-même associé à l’Egypte et aux Pharaons. Une dimension mythique, au sens anthropologique du terme, existe dans cette fête. Quel serait, selon vous, le poids de cette fête dans les sociétés maghrébines ?

Sous l’effet de l’oppression identitaire du pouvoir FLN, fasciné et anesthésié par l’idéologie arabo-islamique, les militants de la berbérité/ amazighité, se devaient d’agir dans le sens de la distinction au sens de Bourdieu, et établir leurs propres repères culturels et historiques. Il s’agit d’une réactance et d’une résilience. Le calendrier en était une pièce importante du dispositif. Negadi Amar originaire des Aurès, avait proposé dans le cadre de l’académie berbère de Paris, de choisir Yennayer comme premier mois de l’année, en raison de son importance dans la conscience et l’imaginaire collectif de tous les Maghrébins, en tant que rituel de renouvellement de la vie et du retour de la lumière (solstice d’hiver), et de débuter le comput amazigh à partir d’une date/évènement glorieuse pour les Amazighs. C’est ainsi que la date d’accession de Chachnaq, en 950 av. J.-C., au trône de pharaon d’Egypte, a été choisie. Chachnaq est d’origine libyenne de la tribu des Mechouach, mais est né lui-même, son père et son grand-père, en moyenne Egypte d’après une stèle écrite en hiéroglyphes disposée dans le musée égyptien de Saqarra. On peut dire donc que ce choix de Negadi était arbitraire, exactement comme l’est le choix de la hijra du prophète Mohammed de la Mecque vers Médine, fuyant ses persécuteurs de sa tribu qorayshite, ou la date de la naissance supposée de J.-Christ pour démarrer respectivement le comput arabe et celui chrétien.

Chachnaq était pharaon d’Egypte qui était, rappelons-le, un empire et non pas un état-nation (organisation des états au 19-20ème siècle). La Libye avait une grande frontière avec l’Egypte (= terre des Coptes) et allait presque jusqu’à la rive ouest du Nil. Le rythme des saisons était réglé en Egypte et surtout dans le delta du Nil en basse Egypte, par les crues du Nil vers fin aout ou septembre. Yennayer, quant à lui, est lié au passage de l’hiver au du printemps. Dans toutes les sociétés agraires, les calendriers sont établis grâce à l’expérience de vie et des calculs astronomiques compliqués, justement pour organiser le rythme de la vie sur un an au moins, car c’est de la succession des saisons, de la pluviométrie et du cycle de l’eau que dépend la vie des gens.

La fête de yennayer est d’une importance capitale pour les sociétés agraires d’Afrique du nord. C’est une question vitale. L’humain a sa perception de son mode de vie et de son habitat. C’est ce qu’on appelle la cosmisation. Son souhait, avec la fin d’une année, en hiver, où tout est mort, est que celle-ci emporte avec elle toutes les souffrances et les peines, les mauvaises choses de l’année écoulée et ouvrir, en lien avec la remontée du soleil et de la lumière (le 21/12 étant la journée la plus courte de l’année), les voies de l’abondance, de la fécondité, de la prospérité et de la santé. C’est pour cela que les mets servis à profusion, où le gens doivent manger à satiété, comportent des fruits à grains, du couscous, des œufs, et des légumes secs (le nombre de grains est assimilé à l’abondance), symbole de la fécondité et de l’abondance.

Les repas sont servis en groupe et c‘est l’occasion d’une socialisation importante. Cet événement est tellement ancré dans l’imaginaire collectif des sociétés maghrébines qu’il prend l’allure d’une âme sociale constitutive de son identité et de son être collectif. C’est le moment d’une grande communion. Cela nous montre combien les gens qui, au nom de la religion ou de toute autre idéologie, dénient le droit aux peuples maghrébins de fêter une partie d’eux-mêmes, une continuité de leur être… sont des monstres froids aliénés et n’ont aucun respect des peuples et de leurs sentiments. Alors que l’Islam en Arabie n’avait fait qu’intégrer, dans la nouvelle religion, les symboles des tribus païennes d’Arabie, eux se permettent d’effacer violemment les repères identitaires de leur propre peuple.

L’officialisation de Yennayer apporte à la population, autant qu’elle apporte, si ce n’est plus, à l’État et ses institutions démocratiques qui sont en manque de légitimité et d’adhésion populaire.

À quel moment remonte la célébration de Yennayer en Algérie ? autrement dit, depuis quand les Algériens fêtent Yennayer, vu qu’il n’existe pas, à ce que je sache, des textes littéraires ou des témoignages qui parlent de cet aspect?

Les rituels humains agraires, notamment ceux qui existaient avant l’âge de l’écriture, sont rarement datés. Et comme tous les mythes et les rites, ils n’ont pas besoin, pour vivre, d’une temporalisation chronologique, car le temps y est circulaire. On a juste besoin d’une temporalisation achronique ou logique : un avant, un pendant et un après. Mircea Eliade, anthropologue des religions et du sacré, utilise une expression latine parlante : « in illotempore », en Arabe on dit « Kan yamakan fi qadim azzaman », en français on dit « Il fut un temps » et en anglais on dit « Once upon a time », etc.

Yennayer a dû exister et être fêté au moins depuis la présence romaine puisque le mois de yennayer est emprunté au calendrier romain lui-même dérivé de Ianiarus et, plus précisément, du nom et du symbolisme de Janus – divinité Romaine possédant deux faces, une orienté vers l’avant (l’avenir) et l’autre vers l’arrière (le passé). C’est le symbole d’une frontière rappelant le passé et l’accès à l’avenir. Mais les fouilles archéologiques ont montré l’existence de récipients en terre qui pourraient avoir été utilisés pour la préparation du couscous et de certains mets nécessaires au rituel de yennayer. Cela renvoie à une certaine industrie et des processus intellectuels et des savoir-faire particuliers. On voit un peu cette fabuleuse profondeur historique de ce rituel et de notre civilisation amazighe maghrébine, et en même temps la gravité des tentatives des salafistes et arabistes d’effacement des traces de cette profondeur identitaire et culturelle qui décroche évidemment avec les prétentions hégémoniques d’arabité de la terre, et de l’identité au Maghreb. C’est un véritable génocide culturel qu’ils voudraient perpétrer.

Le gouvernement algérien a créé le prix du président de la République pour la littérature et la langue amazighes. Il a été décerné lors d’une cérémonie fêtant Yennayer. En quoi ce prix peut-il donner de la valeur à la culture et à la langue amazighes ?

Dans toutes les sociétés, il existe des lobbys favorables et défavorables à toute question sociétale, comme on vient de le montrer. Les prix décernés par les autorités politiques d’une cité, quelle que soient leur valeur, sont symboliques et confèrent une certaine visibilité et une légalité au travail culturel primé et non primé. Ils sont incitatifs et provoquent une émulation, et de ce fait, entretiennent de l’intérêt à la vivacité de la culture concernée. Il faut juste ne pas se tromper de récipiendaire.

Yennayer n’a été décrété comme fête nationale qu’en 2017. Selon vous, pourquoi le gouvernement algérien a-t-il attendu jusqu’à 2017 ?

Le champ de l’amazighité linguistique et culturelle a évolué en marge de l’État et ses institutions, pour ne pas dire contre l’entêtement de celles-ci. Il s’est imposé grâce à des sacrifices très importants mais, rétrospectivement, cela valait bien la peine. Il fallait mener une lutte contre tous les conservatismes qui occupaient, dans un État non démocratique, tous les leviers du pouvoir autoritaire. Les lobbys de l’arabisation totale de la communication et « des mentalités », comme le disaient Mouloud Kacem nait Belkacem et les Othman Saadi et Hadjar… semaient la terreur parmi les intellectuels et les gens de la presse muselée. Qu’on eut fini par reconnaitre et officialiser tamazight, ensuite Yennayer, relève presque du miracle et, probablement, aussi d’un besoin d’ordre public et un besoin de ratisser large au niveau électoral, comme si les élections étaient vraiment démocratiques. Ce sont les mêmes conditions pour l’installation d’une académie de tamazight. Le pouvoir politique se préoccupe peu des nécessités institutionnelles et des besoins objectifs et subjectifs du vivre ensemble en paix.

Espérons que cela change et très rapidement notamment pour l’académie de tamazight. Espérons que la baraka de Yennayer 2971, soit plus puissante que les lobbys de l’aliénation culturelle et identitaire.

3 commentaires sur “« Effacer Yennayer au nom de l’islam  est un génocide culturel » (Abderrazak Dourari, linguiste)

  1. Étrange qu’un soit-disant homme de cette stature se réfère à lAfrique du Nord par le terme “Maghreb” qui montre la conquête achevée de cette terre par “la dernière race après les crapauds.

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