« Il faut se défaire du référent islamique dans le droit, l’éducation et le savoir » (Faouzia Charfi, essayiste)

Considérant leur cause comme étant « sacrée » et gracieusement financée par les myriades d’organisation de promotion de l’islamisme dans le monde, les islamistes gagnent de plus en plus de terrain. Ils arrivent désormais à contrôler non plus seulement les adultes en âge de « voter » pour eux mais aussi les enfants et les jeunes filles qu’ils endoctrinaient dans les « crèches coraniques » pour les premiers et à travers le voilement pour les deuxièmes. Cette offensive se fait conjointement avec un renforcement du lien entre islam et droit pour mieux protéger leur projet sur le plus juridique et ce, aussi bien à l’échelle des État que sur le plan international. Faouzia Charfi, auteure de plusieurs essais sur l’islam, lève le voile sur ce péril islamiste.

Vous avez récemment dénoncé une campagne de port du voile en Tunisie baptisée Mon voile, ma couronne. Pourquoi ? De quoi ce type de campagne, qu’on observe régulièrement dans plusieurs pays musulmans, est-il l’expression ou le symptôme ?

Les cérémonies organisées autour du port du voile de toutes jeunes filles ne sont pas des faits anecdotiques pour ceux qui en font la promotion.  Elles entrent dans le cadre du projet politique des islamistes qui veulent imposer leur vision du statut des femmes, faisant de la femme un être inférieur, qui ne saurait être l’égal de l’homme et doit être soumis au père ou au frère ou au mari. Le voilement des femmes doit commencer dès l’adolescence de la fille, c’est ce que les promoteurs de l’islam politique ont réussi à faire admettre à un nombre de plus en plus notable de parents musulmans. Cette pratique doit être combattue avec vigueur et dénoncée pour son caractère insidieux. Nous devons protéger notre jeunesse de l’endoctrinement idéologique et du formatage qu’elle subit. À travers la mise en scène d’un cérémonial où l’ « héroïne » est la toute jeune fille parée de beaux atours, la véritable finalité est de lui inculquer qu’elle doit cacher son corps et sa chevelure, car source de péchés. J’avais dénoncé, il y a près de dix années, la création de jardins d’enfants « coraniques » par des associations « religieuses » avec le silence complice du ministère tunisien de la Femme et de la Famille. C’est la prise en main de la petite enfance par l’idéologie islamiste imposant la séparation entre les filles et les garçons, le voile et les vêtements amples pour les petites filles.

Qu’en est-il du voile ? Sachant qu’il existait bien avant l’arrivée des trois religions monothéistes, peut-on considérer que c’est l’expression d’« une certaine spiritualité » ?

Le port du voile par les femmes est antérieur à l’avènement des trois religions monothéistes. D’après de nombreuses études sur la question, il n’est pas l’expression de motifs religieux. Il faut donc se tourner vers l’analyse historique pour en dégager les significations dont en particulier celle liée au statut social dans certaines civilisations ou au statut de subordination de la femme à l’homme dans la région méditerranéenne.

Dans sa thèse qui avait fait scandale en 1913, le sociologue égyptien Mansur Fahmy développe une analyse fort pertinente de l’évolution de la condition des femmes, de leur réclusion et de la dégradation de leur situation par rapport à la période antéislamique. Il s’interroge sur la question du voile en pays d’islam, avançant l’unique explication possible, celle des causes d’ordre social qui ont contribué à motiver cette prohibition. Fahmy ajoute un facteur à prendre en compte, l’influence de l’exemple personnel du prophète de l’islam dans ses rapports avec les femmes qu’il développe dans l’un des chapitres de sa thèse. Une analyse édifiante, datant de plus d’un siècle, qui gagnerait à être mieux connue !

Les mêmes campagnes ont été remarquées en Algérie, mais cette fois-ci à l’université, ce qui explique qu’il y’a eu un engagement de la part de l’administration pour offrir des amphis à ce genre d’activité, alors que ce n’est pas toujours le cas pour des activités culturelles. Quelles seraient les retombées de cette complicité islamisme-université sur la mission de cette dernière et sur la société en général ?

Qu’il s’agisse du formatage des petites filles dans les jardins d’enfants, de la mise en scène du port du voile par les adolescentes dans des cérémonies privées ou par les étudiantes à l’université, c’est la soumission des femmes qui est en jeu. Le projet politique des islamistes est clair, nous le savons, et la régression du statut des femmes est un des objectifs importants. Ce projet est en cours de réalisation, car, d’une part, il est largement financé à travers des supposées associations de bienfaisance, et d’autre part, il est accepté par une frange non négligeable des sociétés musulmanes. Revenir à la coutume du voile pour la fille et fêter l’événement  implique l’adhésion de familles qui acceptent cette pratique et y voient le retour de la « morale » dans un monde qui perd ses repères. J’ajoute que lorsque l’on relève la multiplication des mosquées dans nos pays, il faut également faire le constat qu’elles attirent de nombreux « fidèles », signe d’un regain de religiosité.

L’université des années 1960 après les indépendances de nos pays était le lieu des revendications estudiantines sur le plan politique et sociétal, pour la démocratie, la liberté, la reconnaissance de l’individu. Les mouvements islamistes ont peu à peu occupé le terrain de l’université dans les années 1970-1980. Aujourd’hui, le pouvoir politique a effectivement dévoyé la mission de l’université par sa compromission avec l’islamisme : l’autonomie de l’université n’est plus qu’un vieux souvenir !

 

Djamila Benhabib a révélé que cette pratique est aussi présente au sein de la diaspora musulmane, au Canada, en France, en Belgique… Comment le dialogue des religions ou, plus globalement, « des civilisations », peut-il se faire quand l’islam agresse aussi spectaculairement l’Occident ? Et pourquoi l’Occident se complait-il dans cette situation ?

Je préfère parler du dangereux projet de l’islam politique plutôt que de « l’islam » en général. Car une grande partie de personnes attachées à leur religion (quelle qu’elle soit) la vivent comme une aspiration à la spiritualité d’ordre personnel. Le projet islamiste est tout autre. Dans la filiation du mouvement des Frères musulmans, les promoteurs de l’islam politique veulent imposer la norme religieuse et le rejet de l’Occident. Leurs théoriciens dont Sayyid Kotb dans son très populaire ouvrage, Des repères sur la route, s’inscrivent contre les valeurs universelles qu’ils qualifient d’« occidentales » et contre le patrimoine culturel universel. C’est un projet clair que les progressistes des pays d’islam dénoncent. Dans ce combat, on constate de manière surprenante que l’Occident n’est pas nécessairement du côté des défenseurs de la liberté mais penche pour une vision relativiste. Le port du voile est alors considéré comme une revendication légitime de certaines femmes, signe de « leur identité religieuse » et de « leur liberté » pour les défenseurs du relativisme culturel. J’aimerais que ces derniers aient une plus grande connaissance de l’islam rigoriste et de l’islam politique et prennent par exemple position sur ce que l’humanité a en partage, en premier lieu les droits humains. Que conclure sur ce point lorsque l’on lit la déclaration du Caire sur les droits de l’homme en Islam, adoptée par l’Organisation de la Conférence islamique, dont les articles 24 et 25 précisent la subordination des droits et libertés aux dispositions de la Loi islamique et l’affirmation de la Loi islamique comme la seule source de référence pour interpréter ou clarifier tout article de la Déclaration ? Étrange conception des droits et libertés individuelles que celle qui les conditionnerait à une norme religieuse. Étrange et inacceptable droit à la différence s’il devait impliquer un moindre besoin de liberté au nom d’une religion donnée.

 

Les pays musulmans ont tous fait l’expérience de l’islamisme et savent de quoi il est capable. Pourquoi peine-t-on dans ces pays à complexer les islamistes ? La complicité agissante entre les pouvoirs autoritaires qui sévissent dans les pays musulmans et l’islamisme ne s’appuie-t-elle pas sur la démobilisation et, parfois, la couardise des progressistes ?

Pourquoi les progressistes seraient-ils toujours les responsables de la dégradation de la situation d’un pays ? En tant que progressiste tunisienne, je voudrais rappeler que notre combat pour la liberté dans les années 1960 que j’ai évoqué plus haut a été réprimé par le pouvoir de l’époque. Le fameux procès de septembre 1968 condamnait la gauche tunisienne. Les opposants marocains subissaient le même sort à la même période. Je voudrais également rendre hommage à tous les combattants de la liberté et de la modernité en Algérie qui ont payé de leur vie et rappeler la décennie noire où tant d’intellectuels algériens ont été tués.

Le combat des progressistes n’a pas suffi à stopper l’islamisation de nos pays qui a commencé dans les années 1970. Quelles raisons peuvent-elles être invoquées, plutôt que d’invoquer « la couardise des progressistes » ? J’avancerai une première raison déterminante, l’objectif clair des islamistes qui assure une certaine cohésion des partis islamistes dont les militants n’ont pas à discuter des choix opérés par la direction, étant au service d’une cause « sacrée ». Les mouvements progressistes sont supposés se baser sur des valeurs communes mais de sérieux désaccords de toute sorte conduisent à la dispersion des forces progressistes et par la suite à leur échec.  Une deuxième raison de taille entre en jeu : il s’agit du financement considérable dont bénéficient les islamistes contrairement aux mouvements progressistes. Ces deux raisons ont joué un rôle déterminant dans le processus électoral ces dernières années. D’autres facteurs doivent être pris en compte, dont le conservatisme et le conformisme de nos sociétés. Enfin, il faut ajouter l’importance du populisme à une échelle plus large que celle des pays d’islam. Pour conclure sur ce rapide constat, il ne faudrait pas occulter les avancées sociétales réalisées grâce au combat des progressistes ou du moins la visibilité de défense des droits et libertés pour tous, la défense des droits des minorités.

Selon vous, face à ces nouvelles vagues d’islamisation, souvent appuyées par des régimes politiques en mal de légitimité, que peuvent les progressistes contre l’islamisme ?

Que peuvent les progressistes contre les islamistes ? Que doivent défendre les progressistes face aux islamistes ? J’y réponds sans détour : la rupture est nécessaire. Il faut défendre la sécularisation, la séparation du droit et de l’islam, l’autonomie de la science. Les attitudes ambigües par rapport à la place du religieux dans nos sociétés ont conduit à l’échec et l’analyse du mouvement réformiste du 19e siècle (la Nahdha, Renaissance musulmane) le montre. Il faut se défaire du référent islamique dans le droit, dans l’éducation, dans la sphère du savoir. Certes, c’est un combat difficile et long, qui a été engagé, il y a plus d’un siècle, par des penseurs en pays d’islam tels que Mansur Fahmy cité plus haut. Il faut le poursuivre et résister, ne rien céder et en finir avec les compromis.

 

L’islam a besoin d’être réformé ou d’être confiné dans la sphère privée dans le cadre d’un État laïc ?

La sécularisation est nécessaire, elle assure le respect de tous les citoyens, le respect de la liberté de conscience.

 

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