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« Il faut une centaine de films sur le Hirak pour combler la frustration des Algériens » (Mohamed Kacimi, écrivain)

« Il faut une centaine de documentaires sur le Hirak pour combler la frustration des Algériens » (Mohammed Kacimi, écrivain)

Dans cette interview, Mohamed Kacimi, écrivain et dramaturge, revient sur le documentaire « Algérie, mon amour » de Mustapha Kessous  et les réactions indignées  qu’il a suscitées. Tout en parlant d’un « malentendu », il défend et le réalisateur et les jeunes intervenants en condamnant au passage le pouvoir algérien qui a rendu le tournage d’un documentaire  extrêmement difficile, voire impossible, au point de « frustrer » les Algériens.  Pour lui, « il y a tellement de hiraks dans la tête des Algériens » qu’il est impossible de « parler du Hirak au singulier sans être partiel et partial ».

Le documentaire de Mustapha Kessous « Algérie, mon amour » passé sur France5 a suscité une énorme vague d’indignation et de désapprobation en Algérie où on a estimé qu’il a « profané le Hirak » dont il ne présente ni le fond ni la forme. Qu’en pensez-vous ?

Je pense qu’il y a un profond malentendu au sujet de ce documentaire. Je ne pense  pas que l’objectif du réalisateur était de réaliser un documentaire sur le Hirak. De toute façon, quelque soit le travail, ou l’angle d’approche qu’on pourrait avoir de cette insurrection, elle sera toujours jugée comme partielle ou partiale. Le Hirak est devenu, au fil des mois, un mythe collectif, où la société algérienne, qui a touché le fond avec les années Bouteflika, projette ce qu’elle a de meilleur en elle. Le Hirak est ainsi devenu une transfiguration collective, où les Islamistes voient la préfiguration de l’État Islamique dont ils rêvent et où les démocrates projettent leur rêve d’une société démocratique et laïque. Mais ce qui est intéressant, c’est la véhémence des réactions, chacun s’estime trahi par ce documentaire que l’on accuse d’être hors sujet, alors que le sujet n’est pas défini, et que chaque algérien l’improvise en fonction de son humeur ou de son orientation idéologique. Pour parler comme Lacan, je dirais que  le  Hirak n’existe pas (au singulier) tellement il y a de Hiraks dans la tête des Algériens.

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Les questions de la refondation du système algérien, l’indépendance de la justice, les détenus d’opinion, la liberté d’organisation, de manifestation, de réunion, et d’expression, la transition vers la démocratie, la sécularisation, la soumission de l’autorité militaire à l’autorité civile, etc., qui sont autant d’éléments au cœur du Hirak n’ont nullement été évoqués pour certains et furtivement cités pour d’autres alors que des séquences de plusieurs minutes ont été consacrées à des jeunes qui parlent de leurs frustrations sexuelles. Pourquoi les questions de fonds ont été zappées ?

Un documentaire n’est pas une thèse, le temps est compté et il est vrai que l’anecdote prend souvent le dessus sur les analyses de fond. Contrairement à beaucoup de mes compatriotes, j’ai trouvé des moments très forts dans ce documentaire. Notamment les témoignages bouleversants de la jeune Hania Chabane quand elle a parlé de la fouille au corps dans un commissariat. Je pense que son témoignage à lui seul mérite un documentaire.  La frustration des Algériens s’explique aussi par le déficit d’images sur le Hirak. L’interdiction de tournages, l’absence de paroles et d’analyses autour de ce mouvement ont  crée une telle frustration qu’il faudrait une centaine de documentaires pour la combler. La faute n’est pas à Mustapha Kessous, mais à un régime qui rend impossible la traduction et la réflexion par l’image sur le Hirak.

La révolution du 22 février est le plus grand mouvement populaire des 50 dernières années dans le monde.  Beaucoup d’internautes algériens ont estimé que le réalisateur du film a utilisé le label de cette révolution pour « ratisser » large mais pour parler d’autre chose, les jeune et la liberté, sujet par ailleurs communs à toutes les sociétés, y compris les plus libres…

Je ne crois pas qu’il y ait eu une volonté de ratisser large comme tu dis. Dans chaque production de livre, de film, il y a un côté marketing et c’est la loi du genre. Les réactions d’hostilité s’expliquent aussi par le fait que ce documentaire ait été diffusé par une chaîne française. Et en raison de la relation maladive, paranoïaque et obsessionnelle que les Algériens entretiennent vis-à-vis de la France, l’effet négatif est décuplé. Faire parler nos filles de leur sexualité, pire de  la masturbation, revient symboliquement à les déshabiller devant l’ennemi héréditaire. C’est la hchouma totale. Pourquoi dire nos frustrations devant les étrangers, pourquoi parler de  notre intimité devant les gaouris ? Et à partir de là, on échafaude tous les scénarios : le documentaire a été commandité par les Français pour nuire à l’Algérie, pour dire que les Algériens sont en tout pareils aux Français. Ce qui est malheureux dans cette histoire, c’est que l’Algérien est convaincu que l’Algérie est au cœur des préoccupations françaises, que la France n’a pas d’autre dessein et destin que de déstabiliser l’Algérie alors que, en matière économique et stratégique, notre pays ne pèse pratiquement plus sur l’échiquier  politique et économique, français, européen et mondial. Et tant que nous persisterons dans cette vision fantasmatique qui place l’Algérie au cœur de la politique française, nous n’aurons pas tranché le cordon ombilical qui nous relie toujours à la puissance coloniale. Enfin, ce qui est malheureux, pathétique, c’est la réaction du gouvernement algérien de rappeler son ambassadeur. Comme si la ligne éditoriale des chaînes françaises était régie par les mêmes lois que celles régissant l’ENTV. Mais la diplomatie ne se fait pas avec la rodjla et encore moins avec le technaf, comme on dit. Mais, hélas, ce sont ces deux valeurs qui dictent la diplomatie algérienne depuis 1962 : Rodjla et Technaf.

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La frustration sexuelle est devenue un des thèmes majeurs de la littérature et du discours médiatique  produits sur les musulmans en Occident. Où s’arrête la réalité et où commence la surenchère ?

La sexualité fonde l’histoire des sociétés et encore plus celle des sociétés arabo-musulmanes. Sur les 2200 hadiths du Prophète  recueillis par Aîcha, la moitié concernait la sexualité. Le Prophète, à la veille de sa mort, pour inciter ses hommes à marcher sur Byzance leur dit : «  Attaquez les et vous aurez en butin leurs femmes blondes » ; c’est ce que rapporte Tabari dans son Tafsir. L’Islamisme lui aussi peut-être interprété comme une névrose sexuelle collective, qui s’explique par l’attirail juridique qu’ils mettent en place pour contrôler, réprimer, et dominer les femmes qui restent, à leurs yeux, l’incarnation du mal absolu. Il est vrai aussi que notre société est une société malade qui considère l’amour non comme un sentiment noble ou une élévation de l’esprit mais comme une pathologie lourde qu’il convient de cacher à tout prix. Un pays où les adolescents n’ont pas le droit de se dire « je  t’aime » ou de se prendre par la main dans la rue a de sérieuses questions à se poser.

Vous-même, vous avez demandé une autorisation tournage pour faire un documentaire sur le Hirak mais vous ne l’avez pas obtenue. Pourquoi refuser une autorisation à Mohamed Kacimi, écrivain et dramaturge connu dans le monde et traduit en plusieurs langues, et la donner à d’autres ?

Je pense que le Hirak a donné naissance à des espaces de libertés inouïs dans notre société, mais en même temps déclenché la pire vague de répression que le pays a connue depuis son indépendance. Ce qui physiquement est compréhensible.  Toutes les autorisations de tournage ont été refusées à toutes les équipes de télévision  étrangères. J’ai déposé avec un ami réalisateur d’origine iranienne une demande pour  réaliser un documentaire sur les jeunes artistes et le Hirak, quelles sont les incidences de ce mouvement sur leurs créations et que comptent-ils y apporter. Nous avons fait le siège de l’ambassade d’Algérie et à la fin on m’a dit que le dossier a été perdu. Par aiulleurs, pour la première fois de ma vie, j’ai vu mes papiers refusés par des quotidiens algériens, notamment la lettre ouverte à Gaïd Salah. Je pense qu’au lieu de rappeler de façon imbécile son ambassadeur en France, ce gouvernement devrait plutôt inviter tous les jeunes cinéastes, vidéastes à pendre des caméras, à parcourir librement leur pays et à fixer les images de ces moments historiques que nous vivons pour les générations à venir.

Au début du documentaire, les intervenants se disent engagés pour une « Algérie libre et démocratique ». À la fin du documentaire, hormis les deux femmes (Sonia Siam et Hania Chabane), les trois jeunes hommes se sont dit déçus et ont affirmé ne plus envisager leur avenir en Algérie.  Comment analysez-vous le fait qu’un « révolutionnaire » passe d’une position d’engagement radical à celui de résignation totale en si peu de temps ?

Ce n’est pas de la faute de ces jeunes. Depuis le premier jour de l’indépendancen, le FLN a transformé l’Algérie en usine de désespoir. Je pense qu’inconsciemment les « maquisards » avaient peur que leurs enfants viennent un jour à leur disputer leur butin de guerre qu’était notre pays. Le coup d’État du Colonel Boumédiene a vidé le pays de ses premiers intellectuels, les années noires ont poussé vers l’exil plus de trente mille cadres algériens. Cette vaste lobotomisation se poursuit de nos jours avec un régime qui ne laisse aux jeunes que deux choix : rentrer dans les rangs ou foutre le camp. La crise que traverse aujourd’hui l’Europe est une chance pour réconcilier les jeunes avec leur pays. Pour ma génération, l’Europe incarnait un idéal de liberté  et la possibilité d’un avenir meilleur. Aujourd’hui, je pense que les jeunes algériens réalisent que l’herbe peut être plus verte chez eux. Du moins, je l’espère.

Comment appréhendez-vous le fait que  Mustapha Kessous termine son documentaire en posant une question sur la nécessité ou non de quitter l’Algérie au beau milieu d’une révolution ? N’est-ce pas une façon de suggérer que l’Algérien ne peut pas mener à terme un projet et que, à défaut d’une ambition qui nécessite une organisation intelligente et une capacité de discernement et de réflexion importante, il n’a que des fantasmes ?

Je ne pense pas que Mustapha Kessous ait voulu donner une telle dimension idéologique à son documentaire. C’est un journaliste et non un militant. La question principale  à mes yeux demeure celle-ci : comment reprendre demain le flambeau, comment rallumer la flamme dans la rue demain ; comment investir les rues de nouveau, une fois la pandémie passée ? Ce pouvoir, comme disait le Général Giap, est un pouvoir de bourricots qui n’apprend jamais les leçons et qui meurt d’envie de redoubler de classe ; si on ne le chasse pas à coups de trique de l’école, il mourra sur ses bancs.

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