« L’islam doit renouer avec l’humour des origines » (Mohamed Kacimi, écrivain)

Dans cet entretien riche en informations et en émotions, Mohamed Kacimi, l’un des défenseurs les plus emblématiques de la laïcité en Algérie et dans le monde dit musulman, nous révèle les facettes cachées de l’islam et du prophète Mohammed et explique comment les dérives d’hier provoquent le chaos d’aujourd’hui. Tout en plaidant pour la recherche de la connaissance des religions et de leur histoire, il rappelle certaine vérités dont l’occultation mène à « une schizophrénie collective » et transforme l’islam en « un asile psychiatrique pour tous les réprouvés, paumés et drogués de la planète ».

Mohamed Kacimi, en tant qu’enfant de la zaouïa ayant baigné dès l’enfance dans la culture musulmane, pourquoi militez-vous pour la laïcité ?

Je défends la laïcité car je suis issu d’une famille chérifienne imprégnée d’un Islam soufi où on lisait Ibn Arabi plutôt qu’Ibn Taymiya. Mon grand père paternel était cheikh de Tariqa, chef de l’union des confréries du Maghreb. Mon grand père paternel, était  un théologien, un zaitounien accompli et l’un des meilleurs connaisseurs du rite de Malik Ibn Anas. C’était un grand bibliophile, il a passé sa vie dans sa bibliothèque, et c’est de lui que je tiens cette passion pour les livres. Mon père,  élève du franco-musulman, était inspecteur général d’arabe, passionné d’Ibn Zaïdoun et d’Ibn Khaldoun. J’ai grandi ainsi  dans la passion familiale de la langue arabe classique, aux côtés de ma mère qui était lettrée aussi. J’ai connu Imru al Qais avant Rimbaud, et Ibn Tufayl avant Voltaire.

Je pense souvent à mon père, quand il venait à Paris et qu’il était invité par des amis français, il les prévenait : « Je tiens à ce que vous serviez votre vin à table, comme vous le faites d’habitude, car si ma présence en tant que musulman vous empêche de vivre votre vie, je ne viendrais pas… Ma religion n’est pas un fardeau pour les autres. ». C’est de cette tradition que je puise le sens de mon combat…

Contrairement à ce que pensent beaucoup, la laïcité ce n’est pas la négation de la religion, mais l’art de vivre sa foi en respectant la croyance de l’autre, quelle qu’elle soit. La laïcité, c’est la liberté d’adorer, comme on veut, en privé, son propre Dieu, sans cracher,  en public,  sur le Dieu des autres. Je défends la laïcité, car je pense que Dieu est assez grand pour se défendre tout seul ; et qu’il n’a pas besoin, pour exister, du secours des hommes, et encore moins de la tutelle ou du parrainage de l’Etat.

Pouvez-vous nous dire un mot de la Zaouïa d’El Hamel et de la confrérie Rahmaniya ?

La zaouïa d’El Hamel a été le centre spirituel de l’une des plus grandes confréries algériennes, la Rahmaniyya. Une confrérie née en Kabylie et qui s’est déplacée sur les Hauts plateaux après la prise de la Kabylie par le Maréchal Randon en 1857.

La Rahmaniya a été aux avants postes de la résistance durant la conquête d’Algérie. Elle a donné naissance à de grandes figures d’insurgés, comme Lalla Fatma Nsoumer, Mokrani ou Cheikh Haddad. Mais il y a aujourd’hui en Algérie, une méconnaissance totale du rôle des zaouïas,  dont on fait, sans aucune forme de procès, des officines de la colonisation. Alors que le mouvement qu’on appelle maraboutique, celui des mourabitoune, désigne un ordre guerrier de moines soldats, né après la chute de Grenade, et qui a protégé le Maghreb des flottes de la Reconquista, espagnoles et portugaises pratiquement durant trois siècles. Implantées souvent en milieu rural, les zaouïas enseignaient un islam populaire qui avait complètement intégré les traditions berbères millénaires.

Par ailleurs, les grands figures de la résistance sont issues des confréries, comme l’Emir Abdelkader ou Messali el Hadj. Mais ce réseau de solidarité que représentaient les zaouïas a été laminé, rasé de la carte par les armées françaises. Plus de 300 zaouïas ont été brûlées et leurs biens habous ont été réquisitionnés, les privant ainsi de toute capacité de venir en aide aux populations ravagées par la guerre et les épidémies. Les zaouïas ont servi, durant les cinquante premières années de la colonisation, de protection armée, financière, culturelle et symboliques aux populations algériennes face au feu des armées coloniales.

Il est vrai qu’à l’aube du 20 siècle, avec la naissance de l’Etoile Nord Africaine, le PPA ou le MTLD, les zaouïas n’étaient plus que ruines et centres folkloriques ou reliques exotiques, ce qu’elles sont aujourd’hui. Mais elles avaient réussi ce passage de témoin entre les premières heures de la colonisation et la naissance du mouvement nationaliste algérien.

Je pense qu’il faudra un jour reconsidérer le rôle des zaouïas dans la genèse du nationalisme, et rectifier une histoire nationale profondément altérée, falsifiée par ce criminel qu’était Taleb al Ibrahimi. Le ministre de l’Education  du colonel Boumediene a effacé de l’histoire algérienne les pères du nationalisme, Ferhat Abbas et Messali Hadj, pour les remplacer par Bachir al Ibrahimi et Ben Badis,  dont le rôle dans la lutte pour l’indépendance a été plus que mineur. Au delà de cette privatisation scandaleuse de l’histoire d’Algérie, je ne pense pas qu’un peuple puisse construire son avenir avec un passé aussi tronqué, aussi corrompu.

Dans votre livre L’Orient après l’amour, vous racontez que la confrérie El Hamel où vous êtes né a été gérée pendant une certaine période par une femme : Lalla Zineb, ce qui est un cas inédit dans l’histoire de l’islam. Comment cela a pu être possible ?

En effet, Lalla Zineb a pris la tête de la Rahmaniya en 1897. La Confrérie qui était à l’époque la plus importante d’Algérie, elle comptait 45000 adeptes répartis entre les hauts plateaux et la Grande Kabylie. Lalla Zineb a été adoubée et plébiscitée par l’ensemble des adeptes de la tariqa. Ce qui est exceptionnel pour l’époque, quand on sait que l’administration coloniale a tout fait pour lui barrer la route. Je pense que pour les membres de la confrérie, c’était un pied de nez aux autorités coloniales que de mettre une femme à la tête de la confrérie pour les affronter. Même aujourd’hui pareille histoire serait inconcevable en Algérie. La figure, pourtant unique, de Lalla Zineb, saluée par Isabelle Eberhart lors de son passage à El Hamel, reste occultée dans le roman national et dans l’histoire de notre famille. Elle pose aussi la question de la place de la femme aux yeux de la charia islamique qui a réduit la femme en un simple vagin, en la qualifiant de Awra, c’est à dire « impudeur », «  indécence », « d’obscénité » !

Je ris quand j’entends certains, si ce n’est pas la plupart, dire que « l’Islam a libéré la femme », quand on sait que dans l’Egypte antique, la femme égyptienne était considérée comme l’égale de l’homme au regard de la loi. La femme égyptienne pouvait gérer son propre patrimoine ou même se trouver à la tête d’une « entreprise ». Elle  avait le droit de divorcer, intenter un procès pour récupérer les biens du ménage et gagner ce procès. Elle pouvait aussi être médecin comme la dame Pésèshèt, sous la IVe dynastie, c’est à dire 25 siècles avant J.C !

Quant à l’interdiction de l’infanticide dans le Coran, tant invoquée par les imams pour souligner l’amélioration du statut de la femme par l’Islam, il suffit de rappeler que les archéologues ont exhumé à Marib, au Yémen, des stèles datant du II siècle avant Jésus-Christ interdisant catégoriquement la mise à mort des filles nouveaux nées !

Cela pour dire que les sociétés musulmanes, en matière des droits de la femme, sont en retard, non seulement par rapport au monde moderne, mais aussi à la Haute l’Antiquité.

Toujours dans votre livre L’Orient après l’amour, vous donnez à voir, à travers des histoires d’une étourdissante beauté et originalité, les travers des sociétés musulmanes. Or, dès que l’on parle des dérives de ces société en les expliquant par la tradition islamique qui les imprègne en profondeur, on nous somme de nous taire en précisant que « L’islam, ce n’est pas ça ». Qu’est-ce que l’islam selon vous, celui que l’ont vit quotidiennement et dont on en voit les effets sur le terrain ou l’islam des textes que l’on nous présente comme parfait ?

 Ce qui est frappant aujourd’hui, c’est la réaction de défense des musulmans, devant toutes les atrocités commises au nom de l’Islam à travers le monde, que ce soit Daesh, Boko Haram, ou les attentas terroristes en Europe. Les croyants vous diront à l’unanimité : «  Ce n’est pas le vrai Islam », «  Ce ne sont pas des vrais musulmans ». Il faudra un jour creuser cette question de l’Islam-vrai  ! comme s’il existait quelque part dans l’univers, au milieu de la voie lactée, enfermé dans un coffre-fort un Islam, pur, immaculé, vierge de toute souillure des hommes.

Mais une idéologie, une religion s’évalue et se juge à sa mise en pratique par les hommes. C’est comme si au temps de l’Union Soviétique des communistes, interpellés au sujet des horreurs du stalinisme, vous disaient : « Mais ce n’est pas ça le communisme, le vrai communisme, l’idéal, est dans les livres de Karl Marx. »

Mais le vrai Islam, la vérité de l’Islam est là sous nos yeux : des monarchies médiévales, des régimes absolutistes, des sociétés sans libertés, sans démocratie, gangrénées à mort par l’islamisme, machistes, incultes, où l’amour, c’est-à-dire ce qui fonde notre humanité, est partout interdit. On lapide les femmes adultères, la loi oblige les filles à épouser leur violeur, et on condamne à mort quiconque affiche son athéisme.  Sans parler de la misère intellectuelle : l’ensemble des pays arabes produit moins de livres que la Catalogne ! Voilà le vrai Islam, telle est la réalité tragique et pitoyable des musulmans aujourd’hui. Sinon, il faudra prévenir les 1,3 milliards de croyants pour leur dire qu’ils pratiquent un faux Islam,  et les inviter à abjurer très vite avant qu’il ne soit trop tard.

Face à ce désastre, on continue à apprendre aux pauvres enfants que les Arabes ont inventé les chiffres, ce qui est faux, qu’ Avicenne a inventé la médecine et que Jaber Ibn Hayane a inventé l’algèbre… À une époque où ces pays arabes et musulmans  n’ont pas les moyens d’inventer, avec tout leur pétrole, un clou ou de produire une épingle à nourrice,

Je crois que l’Islam d’aujourd’hui, tel qu’il se répand à travers le monde, est une religion vidée de toute spiritualité, réduite à une série de rituels et de gestes qui transforment les hommes en créatures mécaniques, lobotomisées. Pressés d’échapper aux affres de la modernité et de la mondialisation, ils cherchent à trouver refuge dans un âge d’or de l’Islam qui n’a jamais existé.

Cet Islam-là, qui sert désormais d’asile psychiatrique à tous les réprouvés, paumés et drogués de la planète, devient la caution religieuse, et quasi divine du refus du monde, de l’ici-bas, du réel, en assurant à chaque psychopathe converti que la vraie vie commence après la mort. Midas des temps modernes, cet Islam low-cost transforme le crime en amour… de Dieu aux yeux des criminels et leurs coreligionnaires.

On peut m’objecter que je fais l’amalgame entre islam et islamisme, mais comment expliquer aujourd’hui que dans la plupart des chaumières de l’Islam, que ce soit à Tunis, à Alger, à Sanaa, Karachi ou Lahore, tout le monde applaudit à la décapitation du professeur français, Samuel Pathy, qui a montré les caricatures du Prophète à ses élèves musulmans ?

Cette religion s’est muée en une forme de schizophrénie collective. Elle fait divorcer des millions d’hommes d’avec le monde ici-bas pour leur faire habiter l’au-delà. On peut dépecer le Soudan, raser la Libye, incendier le Yémen, brûler l’Irak, cramer le Liban, étrangler l’Iran, saccager la Syrie, on peut  jeter tous les Palestiniens à la mer, cela ne fera pas descendre un  seul chat dans les rues d’Islamabad ou de Casablanca. Mais si demain, un chrétien brûle un exemplaire du Coran, ou qu’on juif casse une chasse d’eau dans la Mosquée al Aqsa, vous aurez, à travers toutes les capitales de l’Islam, des millions de barbus, en folie, jurant de faire rendre gorge aux chrétiens et aux juifs. Tandis que d’autres illuminés feront irruption dans les synagogues et les églises pour égorger ces mécréants, koufar, qui ont osé souiller l’Islam !

J’aimerais vous poser une question sur la relation entre l’Islam et la violence ? Est-elle inhérente au Livre ou  s’explique-t-elle par la culture et l’Histoire ?

 La violence est au commencement. Adonis, dans Islam et la Violence, fait remarquer que dans le texte coranique, 80 versets évoquent l’enfer et 60 le Paradis. Sur 3000 versets, 580 évoquent le châtiment. Ceci dit on ne peut établir une corrélation directe entre un texte religieux et la violence des hommes. Dans la Thora, l’Esdras par exemple, est un texte d’une violence inouïe qui incite les hébreux à exterminer tous les peuples de la région de la terre de Canaan. Ceci ne fait pas pour autant de la Bible un manifeste terroriste. L’amour du prochain professé par le Christ dans les Evangiles n’a pas empêché les chrétiens de commettre les pires atrocités dans l’histoire de l’humanité, de l’esclavage à la colonisation, passant par l’Inquisition ou les Croisades.

Cependant l’histoire arabe est une histoire de violence tribale depuis la naissance de l’Islam jusqu’à nos jours. Ibn Hicham et Tabari rapportent que le Prophète lui-même donne ordre qu’on torture un juif de Khabybar pour qu’il avoue où il a caché son trésor. À sa mort, le cadavre du Prophète va rester sans sépulture, laissé en décomposition durant trois jours, le temps que ses compagnons règlent le problème de sa succession. Il sera inhumé en cachette, durant la nuit, dans sa chambre et sous son lit nuptial ! Khalid Ibn al Walid, l’épée de l’Islam, tue le poète Malik Ibn Nuwayara pour lui voler sa femme et se sert de sa tête comme un brasero pour faire cuire son dîner. Le Calife Othman est égorgé devant sa femme et ses enfants, alors qu’il lisait le Coran.  Son cadavre est porté sur un battant de porte en pleine nuit, avant d’être jeté dans le cimetière juif de Médine. Le Calife Omeyyade, Abdel Malik Ibn Marwan disait : «  Je n’ai que l’épée pour guérir du mal cette communauté ». Le dernier calife omeyyade, Marwan, a été décapité et sa tête mise sur les genoux de sa fille. Pour mettre fin au règne des Omeyyades de Damas, les Abassides invitent à diner tous les membres de la dynastie. Ils les égorgent jusqu’au dernier, avant de couvrir leurs corps, dont certains bougeaient encore, de tapis pour se régaler  dessus du festin de leur victoire.

Lisez les « Mille et une nuits », vous avez une tête qui vole à chaque page. Regardez comment Daesh a traité les chrétiens en Syrie et en Libye, souvenez-vous de l’assassinat de Khashoggi, et les décapitations récentes en France, c’est la même barbarie à l’œuvre depuis 15 siècles. Mais ce que nous appelons nous, acte barbare, les djihadistes le considèrent comme la clé du Paradis…

L’Islam est une religion, et je crois que c’est sa force, qui préserve et met à l’abri l’homme du doute. Chaque musulman est convaincu qu’il est dans le vrai et que tous les autres sont dans l’erreur. Inutile de les appeler à revoir ce dogme, le réformer ou à réfléchir sur les failles de leur vision du monde. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, tous les musulmans vivent l’histoire contemporaine et ses drames comme un vaste complot judéo-chrétien destiné à ternir, aux yeux du monde, l’image idyllique de l’Islam.

La France vient d’être secouée par plusieurs attentats islamistes commis par des djihadistes. Quelle lecture faites-vous de ces attentats et comment l’islam doit-il être appréhendé dans les conditions présentes ?

En 2015, le jour de l’attentat contre Charlie, j’avais rencontré, dans le cadre de mon travail, plusieurs classes dans un lycée professionnel de la banlieue parisienne. J’avais été frappé d’entendre l’ensemble des élèves, la plupart issus de l’immigration, dire qu’ils comprenaient le geste des terroristes parce qu’ils n’admettaient pas qu’on se moque du Prophète et des musulmans. Parmi eux, il y avait des Jean-Pierre et des Jean-Baptiste qui défendaient l’honneur de « leur Prophète » ! J’ai publié ce jour-là une chronique très détaillée sur cette rencontre, non pour dénoncer ces lycéens, mais pour alerter sur une fracture profonde qui était en train de naître dans la société française, où une génération montante, d’origine souvent immigrée, ne partageait pas ni les idéaux de la République ni n’adhérait au roman national français. Une génération qui avait ses propres valeurs et d’autres lectures de l’histoire.. J’ai été crucifié, traîné dans la boue par l’ensemble des médias français. Comment avais-je osé troubler le climat de communion et d’union nationale qui faisait croire que toute la France était Charlie ?

Un grand quotidien du soir avait même refusé de publier mon droit de réponse en m’affirmant que «  tout le monde me prenait pour un fou ». Aujourd’hui, j’assiste abasourdi, bouche cousue, à ce déferlement de violence, à cette succession d’attentats. Je m’étonne de voir comment la France réagit à chaque fois avec beaucoup d’émotion et si peu de réflexion. Le pathos l’emporte irrémédiablement sur le logos. Pourquoi ce genre d’attentat ne se produit-il souvent qu’en France ? Qu’est ce qui fait qu’un jeune s’arme d’un couteau pour décapiter un professeur en pleine rue ? Quel est le terreau historique, économique et social qui permet l’émergence de pareils monstres ? Comment expliquer la récurrence de cette violence ? On pourrait assimiler la haine islamiste à l’horreur nazie et se souvenir de l’enseignement de Primo Levi: « Dans la haine nazie, il n’y a rien de rationnel. […] Nous ne pouvons pas la comprendre ; mais nous pouvons et nous devons comprendre d’où elle est issue, et nous tenir sur nos gardes. Si la comprendre est impossible, la connaître est nécessaire, parce que ce qui est arrivé peut recommencer, les consciences peuvent à nouveau être déviées et obscurcies : les nôtres aussi. »

Mais en France, on continue à appliquer la doctrine idiote de Sarkozy : «  Chercher à comprendre, c’est vouloir justifier ». Une aberration ! À chaque drame, des voix s’élèvent, à droite comme à gauche, pour exiger la fermeture des frontières et l’expulsion des suspects, et on refuse de voir que ces monstres ne tombent désormais pas du ciel, et qu’ils poussent aujourd’hui, en tant que Français, sur un terreau de misère et d’exclusion mis en place par tous les gouvernements successifs depuis les années 70. Les Banlieues sont devenues, pour employer la formule de Philippe Pujol, des «  Fabriques de monstres ».

La France me fait penser à un homme atteint de cancer qui, découvrant sur le scanner ses poumons métastasés, pense que c’est celui de quelqu’un d’autre… Lutter contre l’Islamisme, c’est apprendre à le regarder dans les yeux, à en restituer la généalogie, à en décoder l’ADN. Il faut savoir qu’au delà du symbole et du tabou religieux, la figure du Prophète est devenue pour certains, qui ignorent parfois tout de l’Islam, l’incarnation même de l’honneur de la tribu. Une figure de référence, je dirais même l’expression sacrée de leur identité. Le jeune qui dégaine son couteau pour le Prophète c’est, toute proportion gardée, Zidane qui donne un coup de boule quand on touche à sa mère. Nous sommes en pleine irrationalité, mais une irrationalité qui a des clés qu’il faut avoir en main désormais pour comprendre ce monde de fous. Je ne sais pas si ces barbares qui égorgent des chrétiens pour venger l’honneur du Prophète savent que le Christ a été piétiné, qu’on lui a craché sur le visage et mis du vinaigre dans ses plaies avant de le crucifier, et que son calvaire est gravé sur les murs de toutes les églises et cathédrales de la planète.

À ce manque de discernement flagrant s’ajoute la réaction imbécile et démagogique de ce gouvernement, de diffuser les caricatures dans toutes les écoles de France.

Vous êtes contre la diffusion de ces caricatures du Prophète ?

Pas du tout. Même Dieu aime être provoqué et mis en défi. Ne dit-il pas, avec humour,  dans le Coran: «  Les mécréants sont perfides mais en matière de perfidie Dieu est imbattable ». (Coran 8-30).  Mais on ne lutte pas contre l’islamisme avec de la connerie. Plutôt que de prendre ce genre d’initiative irréfléchie, il fallait prendre un temps de réflexion. Interroger les enseignants sur ce qui ne passe pas aujourd’hui dans les établissements français avec les élèves de confession musulmane : les cours sur l’évolution des espèces, les séances de sports pour les filles, l’évocation de la Shoah etc. Je suis intervenu dans des classes où des filles refusaient de travailler sur Dom Juan ! Au lycée parisien Chaptal, pourtant très bourgeois,  j’ai eu des classes qui ont refusé de travailler sur le poème « Pater Noster » de Prévert, parce qu’il commençait par : «  Seigneur, qui êtes aux cieux restez-y, et nous, nous restons sur cette terre qui est parfois si jolie ».  Les lycéens  d’un établissement public ne voulaient pas qu’on dise du mal de la religion !

Il faut revoir la place de l’enseignement de l’histoire des religions à l’école, et prévoir des modules spéciaux pour enseigner la naissance des monothéismes et leur profonde proximité religieuse et symbolique. On ne peut pas balancer des caricatures à des enfants nés dans une tradition complètement aniconique,  sans leur expliquer l’histoire de la caricature dans la culture française.

On se pose la question d’où vient cette sacralisation du Prophète dans le monde musulman. Pourquoi sa représentation aujourd’hui suscite autant de violences et de réactions de démence meurtrière ?

 C’est terrible, d’autant que cette sacralisation est très tardive. Aux premières heures de la révélation, Dieu ordonne au Prophète dans le Coran : «  Dis: Je ne suis qu’un mortel, semblable à vous ». (18-110) Cette sacralisation débute pratiquement deux siècles après sa mort, pour des raisons de légitimé politique, bien entendu. Dans son excellent ouvrage, que je recommande à tous, Les derniers jours de Muhammad, l’essayiste tunisienne Héla Ouardi remarque : « L’adoration des musulmans pour leur Prophète est poussée à un tel paroxysme qu’une véritable obsession du blasphème entoure le personnage. La vénération dont il est aujourd’hui auréolé l’a en quelque sorte fossilisé ».

Ce qui est intéressant à savoir, c’est que de son vivant, le Prophète a été l’objet de toutes les attaques, caricatures, et quolibets. Aicha, son épouse préférée, a été sa meilleure caricaturiste, quand elle raconte que le Prophète, en se précipitant pour accueillir son fils adoptif Zayd, de retour d’une bataille, a perdu sa tunique dans la course et s’est retrouvé nu devant tout le monde. C’est Aicha qui décrit le Prophète allant à la mosquée, la gandourah tachée de sperme et essayant de gratter les traces avec ses ongles. C’est toujours Aicha qui se moque du Prophète quand il dit que Dieu l’a autorisé à épouser la belle Zaynab, femme de son fils adoptif : « Je vois que ton dieu est prompte à exaucer tes désirs ». L’histoire est rapportée par Ibn Hanbal et par Bukhari. La jeune amante  rousse raconte que la veille de sa mort, le Prophète lui a demandé, en riant, si elle ne voulait pas mourir à sa place et elle lui a répondu: « Oh que non, je suis sûre que le jour de mon enterrement, tu te précipiteras pour faire l’amour avec une de tes femmes et tu prendras une jeune épouse ». Rapporté par Tabari, Ibn Hicham et Baladhuri.

La poétesse Asma Bint Marouane, yéménite, attaque avec virulence les premiers convertis à l’Islam, qu’elle traite « d’enculés ». Selon la tradition, elle aurait été assassinée sur ordre du Prophète. Plus tard, on trouve Yazid fils de Muawwiya, premier calife Omeyyade,  quii se rendait en pèlerinage à la Mecque, accompagné de son ami, le poète chrétien Al Akhtal et suivi d’un cortège de prostituées. Quant à Walid Ibn Yazid, calife et prince des croyants qui a régné sur l’empire Omeyyade, il passait ses soirées à boire et à s’exercer au tir à l’arc en prenant un Coran pour cible. On lui doit notamment des poèmes virulents où il traite l’Islam de religion d’ânes bâtés. On retrouve la description des frasques de ce calife dans le « Livre des Chansons » d’Al Isfahani, et chez tous les chroniqueurs arabes abassides, notamment chez Mas’udi, l’auteur des célèbres « Prairies d’Or ». Plus tard, il y aura la révolte des Qarmates, mouvement égalitaire, au Xème siècle. Ils assiègeront la Mecque, interdiront le pèlerinage et les prières et professeront la théorie des trois imposteurs: Moïse, Jésus et Muhammad.

Mais toute cette pensée dissidente de l’intérieur de l’Islam a été complètement effacée et rayée de l’histoire. Il ne reste aujourd’hui que le cadavre d’une religion, fossilisée à jamais par la Charia qui est tombée sur la pensée islamique comme une pierre tombale au IX siècle. Le malheur de l’Islam, c’est d’avoir eu ses Lumières avant ses Pères de l’Eglise.

Deux visions divisent  les démocrates algériens. Certains disent qu’il faut laisser les islamistes se frotter au pouvoir et se disqualifier eux-mêmes. C’est, comme dirait Lahouari Addi, « l’unique manière d’en finir avec l’utopie islamiste ». Il y a une autre vision qui considère que l’islamisme est viscéralement antidémocratique et que s’il prenait le pouvoir, il ne le lâchera plus comme c’est le cas en Iran, en Afghanistan et en Turquie. « L’islamisme est comme la mort, on en fait l’expérience qu’une seule fois », dirait Saïd Sadi. Y a-t-il un juste milieu entre ces deux visions ou faut-il trancher ?

En 1979, j’avais 23 ans et j’ai dansé avec mes oncles à la chute du Shah d’Iran. Je me rends depuis des années en Iran. Le pays est tombé aux mains des Mollahs et je ne crois pas qu’ils quitteront le pouvoir de sitôt.  Alors que la société civile iranienne, moderne et occidentalisée, est aujourd’hui aux antipodes de la pensée religieuse des mollahs. Ceci dit, en Iran, la religion est dix fois moins présente dans la vie quotidienne des Iraniens que des Algériens. En Iran, les mosquées sont vides et la prière ne rythme pas de façon infernale et presque pavlovienne la vie des gens comme c’est le cas de l’Algérie. L’Islamisme n’est pas un vaccin qu’on peut inoculer à une société pour la prémunir de la maladie. L’islamisme, c’est la mort,  l’islamisme c’est le génocide  des femmes, c’est la mise au ban de l’esprit et de l’intelligence. En même temps, je me demande pourquoi on se pose aujourd’hui la question. Certes les islamistes n’ont pas réussi à prendre le pouvoir par les armes, mais ils ont pris la tête, l’esprit  et même la langue de 40 millions d’Algériens. Aujourd’hui, chaque Algérien avant de prendre un verre d’eau double clique sur le « Sahih de Boukhari » pour savoir avec quelle main il doit prendre son verre et quelle formule de bénédiction du Prophète il doit dire une fois qu’il s’est désaltéré. Cela  pour vous dire que à chaque fois que je pose les pieds à Téhéran je regrette le jour où j’ai dansé à la prise du pouvoir par Khomeini.

 

 

 

 

 

 

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