« Jamais la presse n’a autant besoin du genre satirique qu’aujourd’hui » (Ahmed Cheniki, universitaire, journaliste)

Tout en affirmant qu’il existe un Charlie Hebdo d’avant et un autre d’après 1982, Ahmed Chniki, professeur des universités et journaliste,  estime que « le rire est un élément essentiel dans la vie de l’individu ». Toutefois, il considère que « la liberté d’expression » doit être accompagnée d’un « esprit de responsabilité ». Par ailleurs, il s’interroge dans cette interview, sur la possibilité du journalisme dans « un monde dominé par l’argent » et rappelle que l’essentiel de l’industrie médiatique mondiale vise « la surveillance, le contrôle et la domestication des gens ».

 

Où peut-on situer Charlie Hebdo dans le paysage médiatique français et mondial ?

 Je crois que Charlie Hebdo d’aujourd’hui, c’est-à-dire, celui, né en 1992, dix années après le dépôt de bilan de l’hebdomadaire en 1981-1982 n’a pas beaucoup à voir avec celui créé en 1970, juste après la suspension d’Harakiri, à la suite de la publication d’une « une » qui avait déplu au gouvernement, à la suite du décès de Charles de Gaulle : Bal tragique à Colombey : Un mort. D’ailleurs, Choron attaque en justice la nouvelle équipe qui reprend le titre du journal revendiquant sa paternité. Il faut le signaler, il y a deux versions de Charlie, l’une de 1970 à 1982, sans recettes publicitaires, et la seconde marquée par le poids de Philippe Val, rédacteur en chef, puis directeur de la publication, juste après le décès de Gébé, choisit une ligne éditoriale se caractérisant par de nombreux choix discutables, ce qui avait provoqué de nombreux conflits faits de licenciements et de départs. Avec Philippe Val, ce sont surtout des positions politiques qui vont s’imposer, notamment la proximité avec la politique israélienne et la mise au pilori de l’islam. Un article de Wikipédia cite, entre autres, la position de l’hebdomadaire par rapport à la réunion de Durban en 2001 qui assimile le sionisme au racisme et l’article-compte rendu de l’ouvrage essentiellement raciste d’Oriana Fallaci, La rage et l’orgueil attaquant aussi les courants antiracistes. Un rédacteur du journal rend ainsi compte du livre : «  Elle ne proteste pas seulement contre l’islamisme assassin […].On ne veut pas voir ni condamner clairement le fait que c’est l’islam qui part en croisade contre l’Occident et non l’inverse ».

Au départ, l’hebdo de Cavanna, de Choron et de Delfeil de Ton faisait dans la caricature politique. Impertinents, jamais méchants, les journalistes, pourtant, une partie d’entre eux allait se retrouver dans l’autre version de 1992, donnaient à lire l’actualité politique, avec humour et une grande ouverture d’esprit, sans jamais chercher à diaboliser l’autre. Ils faisaient aussi dans l’investigation. En 2005, les ventes du journal chutent tragiquement, ne dépassant pas les 50000 exemplaires. Il y avait, certes, des signatures prestigieuses, mais il ne pouvait concurrencer un autre hebdo satirique, Le canard enchainé qui, lui, avait un grand impact au niveau de l’establishment et de la société. Jamais, même du temps d’Harakiri et de Charlie Hebdo, première version, Le Canard enchainé ne fut déstabilisé, malgré certaines crises, qui ont marqué son histoire. Personnellement, j’ai toujours été fasciné par le style du Canard trop rigoureux, marqué par les jeux difficiles et délicats de l’investigation. C’est ce qu’on trouvait d’ailleurs dans le « Charlie », première version.

Charlie Hebdo, contre-pouvoir, media rebelle ou danger sur l’ordre public ?

Je ne sais comment répondre à cette question. Les choix éditoriaux sont différents dans les deux versions. Il voulait constituer peut-être un « contre-pouvoir » dans sa première version. D’ailleurs, il était né, en 1970, suite à une interdiction politique, ce qui lui avait valu le soutien de nombreux confrères, Le Monde, Libération, Le Nouvel Observateur et de nombreux intellectuels. En plus, la personnalité de Choron, de Cavanna et de Delfeil de Ton (DDT) et bien d’autres signatures prestigieuses lui permettaient de constituer un espace d’alerte. Il y a aussi le contexte, l’après Mai 1968 et le bouillonnement culturel et intellectuel de l’époque. Il se voulait aussi rebelle, usant d’un discours scatologique, traitant de tous les sujets qui fâchent, mais il finit, malgré la présence de signatures qui comptent en France par déposer le bilan en 1981. Il ne faut pas oublier qu’à l’époque, Charlie première version était parmi les plus grands tirages des hebdomadaires français. La deuxième version inaugurée en 1992 est, me semble-t-il, tout à fait différente de la première. Elle va être caractérisée par des choix qui divisent la rédaction. La crise avait été publiquement révélée par le licenciement de Siné en 2008, accusé d’antisémitisme, suite à une critique de Jean Sarkozy et sa possible conversion au judaïsme. Juste après les caricatures du prophète. Ainsi, beaucoup d’intellectuels français avaient attaqué l’hebdomadaire pour sa liberté d’expression à géométrie variable. Siné crée son journal, Siné Hebdo et traine Charlie Hebdo en justice et finit par avoir gain de cause. Le conflit israélo-palestinien marque sérieusement les travées de l’hebdomadaire. L’affaire Siné a décrédibilisé un hebdomadaire qui se voulait un chantre de la liberté d’expression.

Quelle est la place de la presse satirique en Algérie, en France et dans le monde ? Pensez-vous qu’elle a encore une place avec l’uniformisation en cours de l’information ?

Je crois que la satire a fondamentalement marqué l’univers journalistique depuis le dix-neuvième siècle. Un peu partout dans le monde. Même dans la presse généraliste, il y avait des chroniques satiriques souvent prises en charge par des écrivains. Emile Zola animait une chronique régulière, usant de parodie, de pastiche et d’ironie. Il y a de grandes signatures qui consacraient des textes de ce type dans les grands journaux comme Le Washington Post, Le Monde, La Corriere Della Serra, L’humanité…En Algérie, Kateb Yacine avait, jeune journaliste, une chronique régulière dans Alger Républicain. Puis après l’indépendance, beaucoup de journaux ont cherché à réserver une place à l’humour et au rire parce que ce type d’écriture séduit les lecteurs. Le rire est un élément essentiel dans la vie de l’individu. L’uniformisation supposée de l’information ne peut empêcher les gens de rire ou d’aimer rire. Jamais, la presse n’a autant besoin du genre satirique. Même dans les réseaux sociaux, il y a plein de sites et de pages où on use d’un style satirique.

 Les réseaux sociaux ne sont-ils pas devenus un concurrent déloyal de la presse traditionnelle et poussent par conséquent celle-ci à s’adonner à des excès pour continuer à exister ?

Je crois que les réseaux sociaux poussent la presse à travailler autrement, mais la crise de la presse a commencé avant l’émergence des technologies de l’information et de la communication. C’est aux journaux de trouver un autre langage et d’utiliser également ces nouvelles techniques. Beaucoup d’organes de presse à l’étranger commencent à le comprendre. La crise est profonde. Ces dernières années, les grands quotidiens « classiques » ont connu de très sérieuses crises, mais paradoxalement de nouveaux titres arrivent à dominer le marché. C’est le cas d’El Pais et El Mundo en Espagne, de La Republica en Italie et de The Independent en Angleterre. Mais ce qui inquiète le plus dans ces pays, c’est l’excessive centralisation des médias, ce qui ne manque pas de rétrécir le champ possible des libertés et des sources d’information. Trois groupes (Murdoch, Maxwell et Stevens) contrôlent en Grande Bretagne un peu moins de 80% de la presse. Le groupe News International de Murdoch qui possède cinq quotidiens tire 5 millions exemplaires les jours de semaine et 6 millions le dimanche. En Italie, trois grands trusts contrôlent le marché médiatique. Il s’agit de Fiat (Agnelli), de Fininvest (Berlusconi et de Olivetti (De Benedetti) qui dirigent les principales entreprises de la presse, de la télévision et de l’édition.

Aujourd’hui, la presse, frappée de plein fouet par la crise provoquée par une sérieuse érosion de son crédit, surtout après Timisoara, la « guerre du Golfe », les campagnes de déstabilisation dans un certain nombre de pays arabes et d’Amérique Latine, le gangstérisme de Trump décrédibilisent fondamentalement une presse considéré comme la voix de son maître. Le modèle démocratique et médiatique « occidental » s’étiole. La presse se met à chercher à se fabriquer une nouvelle image, après l’inflation d’écrits de propagande à tel point que le lecteur n’arrive pas à reconnaître la frontière séparant le vrai et le faux. Les responsables tentent de retrouver le chemin du lecteur en cherchant à le séduire par le biais d’un certain nombre d’artifices. En Italie, par exemple, on a inventé la presse-gadget consistant à adjoindre des cadeaux comme une vidéocassette offerte gratuitement. Cette manière de faire augmente, certes, les ventes, mais on ne sait pas si le client achète la cassette ou le journal. En Angleterre, Murdoch casse les prix. Les journaux on line et les gratuits, les gadgets, les jeux… sont autant de stratagèmes pour séduire et racoler d’éventuels clients.

La nouvelle situation des médias dépendant des grandes entreprises condamne à une mort inexorable le droit à l’information et réduit le champ des libertés. Aujourd’hui, les différents groupes internet (google, facebook…) participent à un grand embastillement des sujets transformés en numéros au service des grandes entreprises. On apprend régulièrement l’émergence de nouveaux logiciels mis en œuvre dans le but de contrôler, de surveiller et de connaitre les goûts et les tendances des gens dont les faits et gestes sont obsessionnellement épiés par des caméras. Toutes ces pratiques contribuent à la production d’un discours social allant dans le sens d’une domestication des gens.

Selon vous, y a-t-il un moyen de concilier liberté d’expression, libertés individuelles et collectives, ordre public, etc. ? Autrement dit, y a-t-il des limites à la liberté d’expression ?

Toute liberté est marquée par des limites, l’autocensure est le propre de l’homme. Je crois plutôt à la responsabilité et à la conscience du journaliste. Il serait justement important de concilier les libertés individuelles et collectives. Il faut, pour vous reprendre, réussir la gageure de concilier la liberté d’expression avec le respect de l’individu, de la personne humaine. On parle souvent de liberté d’expression quand il s’agit de puissances dominantes qui imposent telle ou telle manière d’écrire et de parler, sinon, si vous agissez autrement, vous êtes accusé d’atteinte à la liberté d’expression. Il faut arrêter cette propension à la liberté à géométrie variable. Quand Trump parle de fraude, la presse s’empresse pour magnifier la démocratie américaine, mais dès qu’il s’agit du Venezuela et de Guaido, on croit celui-ci et on attaque le gouvernement vénézuélien, avec une facilité déconcertante, sans preuve ni argument. La même chose pour la Bolivie, le Paraguay, l’invasion de l’Irak et les attaques contre la Libye ou la Syrie. Les journalistes devraient apprendre à conjuguer les libertés dans le sens de la mise en rapport du terrain sans partir de présupposés idéologiques ou de préjugés. Est-ce qu’on peut parler de journalisme dans un monde dominé par l’argent ? La presse est la propriété des puissances militaro-industrielles. Heureusement, qu’ici et là, il y a quelques ilots de liberté.

 

 

 

 

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