Karim Akouche, et son roman « Déflagration des sens »

« On ne sort pas indemne d’une pareille lecture, ça rudoie, ça râpe, ça taraude, ça brûle ! On referme le livre en reconnaissant Karim Akouche comme un écrivain de premier ordre, qui rend un compte précis du malheur d’un pays privé d’avenir depuis son indépendance. »

 

Je viens d’achever la lecture du livre de Karim Akouche, Déflagration des sens. Il y a bien, dans ce roman à la première personne, une déflagration tant le langage se fait cri, halètement, uppercut, fureur et désir farouche, mais aussi incantation poétique et déploration. Il y a dans le style véhément de l’auteur une puissance qui évoque Céline, Calaferte, ou le Stravinski du Sacre du Printemps : élan vital, désir impérieux, fureur, clameur, protestation et rage volcanique au risque de la mort ! Et du Diogène dans l’affirmation d’une liberté qui méprise et provoque la bienséance, le convenu, le convenable, le conforme et le soumis : « Je suis libre […] libre de baisser mon froc, de montrer mon cul aux passants ».

Le narrateur évoque l’échec de son parcours initiatique, depuis son Algérie malheureuse jusqu’à cette France idéalisée, et son pitoyable retour ; c’est-à-dire de l’accablement vers l’espérance, pour finalement, après rude déception, revenir plus accablé encore à son pays natal. Mais retour bientôt dynamisé par un projet mirobolant, surréaliste, totalement à contre-courant des us et coutumes de son pays : proposer sa camionnette comme lupanar ambulant, faire ainsi œuvre vitale, joyeuse et salutaire pour ses compatriotes frustrés, sans oublier de subvenir au mieux à sa propre subsistance ! Ce projet révolutionnaire en terre algérienne appelle une refondation de l’existence et un nouveau nom : Kâmal Storah deviendra Kâmal Sûtra ! On le devine, la « bonne nouvelle » érotique et amoureuse ne s’accomplira pas…

Le narrateur s’adresse à un compagnon fantomatique, sur qui se déverse un puissant et rugissant torrent de paroles éruptives, paroles geysers jaculatoires, paroles de colère, de frustrations sexuelles et politiques, paroles de fureur exacerbée contre une Algérie pétrie de terreur politique et surtout religieuse, une terreur née dans les années 1990 quand l’islamisme massacrait des musulmans (le chapitre 17 consacre contre l’islam et l’islamisme des pages de lave rouge que Boualem Sansal ne renierait pas ; chapitre 21, page 101, une expression saisissante évoque « une mousson de sang ») !

Le narrateur est comme rendu fou de fureur et de douleur torturante parce que la religion fait du corps et de la sexualité un tabou littéralement ravageur, la source de tout mal, la cause de toute honte de soi, par conséquent le domaine de la plus impitoyable répression. On retrouve la thèse défendue par Kamel Daoud, mais pas seulement, selon laquelle la frustration sexuelle est une maladie de civilisation en terre d’islam, pour le plus grand malheur des femmes mais aussi, inévitablement, celui des hommes.

On ne sort pas indemne d’une pareille lecture, ça rudoie, ça râpe, ça taraude, ça brûle ! On referme le livre en reconnaissant Karim Akouche comme un écrivain de premier ordre, qui rend un compte précis du malheur d’un pays privé d’avenir depuis son indépendance. On comprend aussi que l’auteur a dû s’exiler au Canada pour assurer son existence et sa survie…

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