« La poésie est une psychothérapie à une saine schizophrénie » (Wahid Ziadi, poète)

Tout en faisant l’éloge de la poésie qui serait pour lui « une façon de vivre », Wahid Ziadi, écrivain et poète algérien, réclame sa triple culture et la façon dont elle transparaît dans son écriture, notamment dans son roman Les Victimes de l’Imaginaires. « Ceci-dit, l’arabe est une langue excellemment poétique qui continue à dire ce que le poète en moi n’a pu dire en français ou en anglais. Il est vrai que dans mon for intérieur, je pense surtout en français mais en restant algérien. Je ne peux parler de langues, ici, sans faire allusion à l’identité. Ce sont souvent des entités indissociables », pense-t-il.

Vous avez publié un roman singulier intitulé Les Victimes de l’Imaginaire où les personnages sont parfois inspirés de personnes réelles. Le personnage « Humain » emprunte aux humains leur curiosité, amour, haine, recherche du sens de la vie… Selon vous, en quoi Humain incarne-t-il la condition humaine ?

La condition humaine ! Quelle grande question, plutôt quelle préoccupation pour les esprits insatiables dont le souci premier est de donner sens à leurs vies !

J’ai voulu que Humain soit le prophète de ceux qui subissent le Destin. Un prophète qui ne dit mot mais dont le prêche est l’existence elle-même. Cette vie qui, à priori, semble banale comme toute vie dite ordinaire mais notre vie à tous ne serait-elle pas ordinaire, selon la vision restrictive de certains esprits bridés ?

Ce semblant de banalité, pour tout philosophe, est en revanche porteur de messages codés que seule la philosophie est à même, non pas de décoder mais de tenter de leur donner un brin de réponse même si l’ambition non prétentieuse de la philosophie et de prolonger indéfiniment  le questionnement et faire de chaque réponse une autre question.

Humain est donc cette réponse-question qui est lue dans le parcours d’un homme dont le quotidien est terrestre et conditionné par l’inattendu voire l’imprévu. Son existence, nonobstant les péripéties propres à son cheminement, est le miroir de tout être-humain qui se cherche et se perd inlassablement jusqu’à l’implacable fatalité de la mort.

Le roman s’ouvre sur une expression qui signifie le commencement « Big Bang », d’où le personnage Humain. Selon vous, comment la littérature peut-elle répondre aux questionnements que se pose l’humanité sur son existence, son commencement ?

A première vue c’est la littérature qui semble se servir de la philosophie pour apporter des réponses alors qu’en vérité c’est l’inverse qui se produit. Le roman est d’essence philosophique et c’est donc la vision philosophique qui est  dominante et sous-jacente, dans le roman. En effet, mon intention première était non pas d’écrire en pensant mais de penser en écrivant.

Ce commencement a été évoqué de prime abord, dans le roman, comme point de départ de la trame, d’un point de vue littéraire et surtout comme référence à ce qui semble être la cause première de notre «  passage » sur cette Terre et c’est là où la philosophie se greffe sur la cosmologie pour nous «  expliquer » ( Le mot me semble trop prétentieux) quelque peu, le début de cette grande aventure, de tout Humain, dite existence.

La littérature n’est donc qu’un outil relativement performant, entre les mains du philosophe et qui ne fait que tenter d’apporter une vision voire DES visions de ce que pourrait constituer l’essence de la vie. Quant à la quintessence, les religions ont raccourcit le chemin de la réflexion pour nous mener droit au but, si je peux me permettre l’expression. Ce qui demeure insatisfaisant pour Humain qui, lui, et à force de subir, ne s’est plus contenté de considérer sa vie comme un copié-collé de toutes les vies mais un cheminement à part qui ne devrait pas être insensé.

Le roman fait également le tour des concepts vécus par l’humanité depuis des lustres. Il vacille entre mythologie et philosophie occidentales et orientales, de Nietzsche à Averroès.  En quoi cette démarche interculturelle a-t-elle forgé l’aventure d’écrire ce roman ?

Cette inter-culturalité est en effet l’un des messages les plus prégnants du roman. Je me suis servi de ce que je considère comme étant un «  prétexte », le conflit palestino-israélien, non pas d’un point de vue religieux, ce qui n’a jamais été mon centre d’intérêt mais plutôt sous un angle universel d’où l’ont voit la banalité d’un conflit qui s’éternise au nom d’idéologies quasi-mythologiques qui font payer le prix fort, pendant des siècles, voire des millénaires, à des milliers de victimes dont le seul souci n’a été que VIVRE !

Le recours à certaines allusions philosophiques et historiques, dans Les Victimes de L’imaginaire, en citant des noms dont l’Histoire a retenu la pertinence de la pensée universelle, a été, pour moi, un moyen de transcender la bêtise qui persiste dans le petit crane de certains hommes politiques qui continuent à manipuler les mentalités chauvinistes ou intégristes, dans le seul but mesquin, de se faire élire « le leader de la nation ».

Cette démarche donc, si démarche il y a, car je ne suis pas du tout un conformiste en écriture et mon ambition est de penser et d’écrire librement, ce jet, donc, je dirais, a intégré le brassage des cultures pour nous rappeler que nous sommes en fin de compte issus d’une même famille dite Humanité.

L’écriture dans ce champ de pensée transporte, donc, l’auteur  d’abord, dans des réminiscences historiques qui sont censées entraîner le lecteur à revisiter l’Histoire, SON histoire, étant donné qu’il est supposé ne pas lire le roman sans, inconsciemment, s’identifier au personnage principal du roman et dont le nom «  Humain » est sans ambiguité un archétype de nous tous.

Vous êtes également poète, vous avez publié des recueils en arabe et en français. Comment vivez-vous cette double culture, individuellement et artistiquement ?

Je dirais plutôt triple car ma troisième langue est l’anglais et j’ai eu l’honneur de voir, il y a quelques années, un de mes textes philosophiques, en anglais, figurer en tête de classement d’un site américain, parmi près de trois cents autres candidats et qui avait tenu la tête du classement pendant trois mois au moins.

Ceci-dit, l’arabe est une langue excellemment poétique qui continue à dire ce que le poète en moi n’a pu dire en français ou en anglais. Il est vrai que dans mon for intérieur, je pense surtout en français mais en restant algérien. Je ne peux parler de langues, ici, sans faire allusion à l’identité. Ce sont souvent des entités indissociables.

Je dirais, par conséquent, qu’en tant que poète, je SENS en algérien et je DIS en français et en anglais. Ma Poésie quelque peu atypique et originale, de l’avis d’un grand nombre de lecteurs et de critiques, porte une identité culturellement algérienne et parfois orientale, même si la dominante linguistique est française.

Ce trilinguisme est en effet une triple culture, sans omettre le fait que je sois issu d’un milieu chaoui donc Amazigh ce qui est une richesse intarissable où je me ressource pour broder ces poèmes qui deviennent, au fil des ans, ma raison d’être littéraire et artistique.

La rime ponctue souvent votre poésie libre. En quoi est-elle importante pour votre poésie ? Etes-vous convaincu que la poésie est avant tout un plaisir de rythme ?

Pas du tout !… La poésie est, pour moi, d’abord une autre façon de vivre. Elle crée dans ma vie intellectuelle et émotive un autre univers où je me réfugie pour dire mon ressenti, mon bonheur, mon amour , ma déception, , mes frustrations, mes fantasmes…ma FOLIE de poète.

C’est donc une sorte de psychothérapie à une «  saine »  schizophrénie et  qui allège mon mal existentiel et parfois même le dissipe. Son effet est magique ! …Hélas, nombre de gens passent à coté de ce bonheur que nous offre la poésie et notamment la poésie philosophique.

La rime, le rythme et tout ce qui est prosodique en fait donc partie intégrante, cependant il vient en second plan. Mes rimes sont rarement recherchées, ça semble relever de surréalisme mais c’est une vérité, il m’arrive souvent d’accoucher des quatrains rimés dont les vers se soutiennent parfaitement sans réflexion et en un clin d’œil. C’est là justement où, pour moi-même, se manifeste mon autre être, ce poète qui entre en transe et porte la gandoura du soufi algérien et universel, sous l’effet d’une certaine musique, du regard d’une femme, d’une scène touchante…

Je joue également de la musique, en amateur, ça pourrait être aussi la raison pour laquelle la musicalité des vers transparaît ou chatouille l’ouie… et nul n’ignore ce lien intime, entre musique et poésie, qui existe depuis la nuit des temps.

Je n’oublie pas, non plus, que je suis issu d’une famille qui a fondé une Zaouia dont l’existence remonte à deux siècles au moins, dans mon village natal Meskiana, du nom historique Missen el Kahina où régnait la célébrissime reine Dyhia, dans cette Algérie profonde qui est l’une de mes sources d’inspiration les plus belles et les plus influentes.

Comment la poésie peut-elle appréhender le monde et les Hommes ? 

Je vous sais gré pour cette question qui porte en elle-même un «  statut » qui revient de droit à la poésie. Le monde, l’être humain inclus, peut, en effet, être appréhendé par la poésie et d’une manière non pas illusoire comme le croient à tort ceux qui ne savent de la poésie que des définitions d’école.

La poésie, et là je me permets aussi de dire qu’il y a poésie et poésie, sans pour autant entrer dans des détails dont le lieu n’est pas ici,  nous redonne le monde, nous le restitue dans sa dimension transcendante. Elle a ce côté spirituel (Les textes dits sacrés, ne sont-il pas écrits en vers et en allégories ?!),  qui vous fait voir l’invisible beauté de tout  car le Beau est partout quand on parvient à le voir, le percevoir.

Nous sommes tous des poètes en réalité car tout humain ne peut s’empêcher de rêver quelle que soit sa culture, son instruction…Certains ont réveillé le poète en eux et ont pu accéder à cet autre plan de l’existence qui affranchit du fardeau de la réalité et d’autres, hélas, et ils sont nombreux, sont restés coincés dans la boue de ce qu’ils appellent fièrement le réalisme.

 

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