« La résistance habite le tréfonds de l’Algérie plurielle » (Rabeh Sebaa, sociologue)

Dans cet entretien autour de son livre Algéricides. Chroniques d’un pays inquiet, l’éminent sociologue Rabeh Sebaa, par ailleurs directeur de la revue de sociologie Socialités et Humanités, analyse les pulsions de vie et de mort qui se disputent l’Algérie et relève, avec lucidité, que ce pays sera inévitablement « débarrassé des prédateurs qui lui ont lacéré la peau et « embleui » l’âme ».

« Algéricides », c’est une expression forte.  Elle renvoie à un meurtre répétitif de l’Algérie. Qui tue l’Algérie ? Pourquoi ? Comment ?

Il s’agit d’une expression forte, en effet. Sachant que le suffixe « cide » signifie le meurtre du radical qui le précède. Mais l’Algérie étant une entité géographique, il s’agit de mort métaphorique et non pas physique comme dans le cas d’un homicide, d’un parricide ou d’un infanticide… Cette mort métaphorique de l’Algérie et qui est effectivement répétitive, comme vous le précisez, se situe au moins à un triple niveau. D’abord sur le plan politique, par l’inconséquence intrinsèque de ses dirigeants successifs, qui la traînent dans la boue depuis des lustres. La pillant continument, la saccageant, la dévalisant et l’avilissant aux yeux du monde. Juste pour préserver leurs privilèges personnels au détriment d’un quelconque intérêt collectif. Au détriment de l’Algérie entière.

Sur le plan institutionnel ensuite, par des dysfonctionnements structurels qui se réitèrent et s’approfondissent continument. Je me contenterai de prendre pour exemple la fraude généralisée à l’occasion de chaque élection. Nous observons le comportement  intolérable, et parfois scandaleux, des indignes dignitaires qui squattent les institutions, y compris jusqu’au creux des deux anfractuosités  prétendument parlementaires. Ces deux anfractuosités, parlement et sénat, qui cautionnent institutionnellement le mensonge et le déni. Sur le plan sociétal, enfin par un déficit drastique de civisme touchant la quasi-totalité de la population, sur un nombre important de questions comme l’enfance, l’éducation, la considération due à la femme, l’hygiène publique…. Il ne faut pas se voiler les yeux et encore moins succomber aux sirènes du populisme ravageur. Les populations algériennes sont dévastatrices, parfois, de leur propre socle sociétal. Il arrive qu’elles soient irrespectueuses d’elles mêmes. Vous voyez bien que les « algéricides » sont divers et nombreux. Parfois dans des catégories sociales insoupçonnées. Quant à la question du pourquoi, qui est, comme vous le savez, d’ordre métaphysique, elle recoupe un faisceau de raisons, conscientes ou inconscientes, obéissant à la réalisation d’intérêts matériels ou symboliques contredisant ou s’opposant à l’intérêt général. Donc contredisant la vitalité et les pulsations de vie de l’Algérie.

Les chroniques de ce livre sont sans concession. Elles lèvent le voile sur les conflits qui traversent la société d’une façon cinglante. Ce faisant, vous tordez le cou aux supputations populistes de certains chroniqueurs, politiciens et intellectuels qui, quand ils n’essentialisent pas les Algériens, les présentent sous forme de masse, une sorte de bloc monolithique dont le présent, le passé, les visions, les fantasmes, les désirs, sont les mêmes. Pouvez-vous nous donner une idée, la plus proche possible qui soit, du regard que vous portez sur la société algérienne ?

Il est de l’ordre du trivial de dire qu’en Algérie il existe des classes et des catégories sociales. Et bien évidemment des positionnements différents en fonction des intérêts des unes et des autres…

Le populisme des années soixante-dix n’est plus de mise. Sa reconduction dans le mode d’appréhension du réel sociétal présent, obéit à des considérations politiques et idéologiques, voire à une allégeance manifeste au pouvoir politique par ces « chroniqueurs, politiciens ou intellectuels ». Qui ne méritent même pas  d’être désignés par la formule d’Antonio  Gramsci d’intellectuel organiques.

Les populations algériennes n’ont ni le même passé, ni les mêmes visions, ni les mêmes fantasmes. Et j’ajouterai ni les mêmes langues ni les mêmes cultures. La diversité linguistique et culturelle qui caractérise la société algérienne congédie, à elle seule, tout recours à ce « monolithisme » mortifiant pour ne pas dire momifiant.

Derrière l’idée du meurtre permanant de l’Algérie, se cache celle d’une Algérie qui, comme dirait Mahmoud Darwish, « oublie de mourir à chaque fois qu’on la tue ». Le titre de votre ouvrage laisse entendre qu’il y a une forme de résistance spontanée chez les Algériens qui se décline davantage comme attachement viscéral à la vie que sous forme d’une lutte organisée contre la mort. Selon vous, l’Algérie est le plus proche de la mort ou de la vie ?

Regardez le problème des « harraga », ces jeunes qui ne vivent que pour ne plus rester. Leurs rêves sont ailleurs et un ailleurs habite leurs rêves. Leur attachement viscéral à la vie les tient dans la conjugaison de l’avenir au présent. Ils finissent par embrasser cette terre qui les étreint. Cette terre qui les absout de leurs pérégrinations adultères.

Vous venez dire par la bouche de Mahmoud Darwich que l’Algérie « oublie chaque fois de mourir ». Cette « résistance spontanée », je ne dirais pas qu’elle se trouve chez les Algériens, mais plutôt dans la dynamique de la société algérienne. Elle habite le tréfonds de l’Algérie plurielle qui sème la vie. Cette Algérie pluridimensionnelle. Pluribelle. Son désir d’être et de vivre a toujours été plus fort que toutes les volontés mortifères. Parfois dans des conditions abominables. Regardez le problème des « harraga », ces jeunes qui ne vivent que pour ne plus rester. Leurs rêves sont ailleurs et un ailleurs habite leurs rêves. Leur attachement viscéral à la vie les tient dans la conjugaison de l’avenir au présent. Ils finissent par embrasser cette terre qui les étreint. Cette terre qui les absout de leurs pérégrinations adultères.

Vous écrivez dans « l’Avertissement » : « Vous pouvez continuer à écrire en critiquant ou critiquer en écrivant. Vous pouvez même écrire et critiquer simultanément. Vous pouvez alerter. Ameuter. Dénoncer tout ce qui vous écorche les yeux et le cœur. Tirer vos voisins par la manche. Leur mettre des loupes sous les yeux. Vous pouvez tremper votre plume dans tous les vitriols du  monde. Et vomir tous les fiels. Vous pouvez le faire durant toute votre vie. Et même après votre mort. Mais ne touchez pas à l’intouchable ». Vous posez ainsi, dés le départ l’idée de l’inanité de l’écriture. Pourquoi donc écrire, écrire aussi  frénétiquement que vous le faites dans votre livre ?

Il n’a jamais été question d’« inanité » de l’écriture. Bien au contraire. C’est l’écriture qui met à nu l’inanité. À commencer par celle d’une pseudo gouvernance. Celle qui privilégie le recours à la rapine, le vol, la fraude, la corruption à et qui abhorre toute forme de savoir et donc méprisant  toute forme d’écriture. L’écriture ne doit pas toucher à sa raison d’exister et de durer dans les sphères de domination. L’intouchable chez cette engeance cynique ne sont pas les valeurs qui fondent une quelconque algérianité, nonobstant le tintamarre sur les constantes nationales et autre doctrines de congélation, l’intouchable devenu plus sacré que le Sacré sont les biens accumulés par le détournement et la gabegie grâce à la spoliation des rênes du pouvoir. Dans cet avertissement, c’est l’impatience, voire la frustration devant l’absence d’impact immédiat sur l’impassibilité de glace de cette engeance, qui est mis en exergue. La colère face à cette arrogante et provocante impassibilité.

Dans un fabuleux texte en hommage à la femme, vous dites que chaque femme est un appel à l’effondrement des remparts,  l’écroulement des cuirasses ». La femme invente-t-elle la résistance à chaque fois que l’homme invente une guerre ?

La féminité invite donc à la prosternation devant la magnificence de tant de beauté. Et à l’écartement, à l’éloignement,  de toutes les exigüités d’être.

Rappelez-vous le poids et la présence des femmes algériennes durant la période des affres du terrorisme. Et la prééminence de leur courage dans une quotidienneté de braise. Elles brillaient comme des pépites qui nous servaient de repères. Elles n’inventent pas la résistance. Elles sont La résistance. Cette résistance inscrite dans la syntaxe même de la féminité. Car même en dehors des guerres proprement dites ou plus précisément salement dites, elles continuent de subir tous sortes d’assauts. L’assaut de leur beauté d’être. L’assaut de la Féminité comme sublimité. Et aucun homme digne de sensibilité ne peut résister à l’appel de la splendeur qui émane de toute féminité. À telle enseigne qu’un grand penseur comme Ibn ‘Arabi considérait que dans la féminité, il existe une part de divinité. La féminité invite donc à la prosternation devant la magnificence de tant de beauté. Et à l’écartement, à l’éloignement,  de toutes les exigüités d’être.

La dernière chronique, intitulée « Demain », prêche une forme de foi en l’avenir et promet un temps où l’Algérie « allumera tous les soleils », lesquels soleils brilleront, dites-vous, « pour toutes les éternités à venir ».  Une Algérie où il n’y aura plus d’ « Algéricides » est donc possible ?

Le choix de cette chronique pour clore le livre n’est pas fortuit. Le titre non plus. Il s’agit, dans ce texte d’une tonalité « positivante », comparativement à la colère permanente, qui habite la quasi-totalité des autres chroniques. Elle incite à l’espérance en la foi d’une société algérienne, enfin débarrassée des prédateurs qui lui ont lacéré la peau et « embleui » l’âme. Une Algérie sans algéricides peut exister. Elle doit exister.

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