L’Algérie face à son histoire ou les fantômes de l’identité

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La question de l’identité est une bombe à retardement en Algérie. En débattre publiquement n’est pas sans susciter un torrent de polémiques, de controverses, d’invectives, etc. Bref, l’identité en Algérie est perpétuellement sujette à un débat de sourds.

L’identité d’un point de vue sociologique

Dans Identités, la bombe à retardement (2014), le sociologue Jean-Claude Kaufmann admet que l’identité est une notion étrange et très agaçante pour le scientifique. Et quand bien même elle semblerait attrayante, sa définition est chose malaisée car elle entraîne un flou méthodologique considérable. Plus on cherche à la cerner, plus on est englué dans la complexité de la notion. Dans une contribution intéressante, le sociologue américain Erving Goffman (1975) la compare à une barbe à papa : « Elle est cette “substance poisseuse ” qui, écrit-il, parvient à tout accrocher et tout entortiller autour d’elle. L’identité peut rapidement se retrouver partout ou presque, partout et nulle part.[1]». Kaufmann reconnaît que, face à un tel flou et à une telle polyphonie des usages, l’identité pourrait être un instrument d’ordre idéologique pour différentes factions extrémistes de la société (religieuse, politique, identitaire,…), et que sa définition et son approche s’avèrent importantes pour le chercheur, pour son engagement intellectuel aussi,  au sein de sa société. C’est une notion qui ne doit pas demeurer floue : sa présentation comme une évidence allant de soi nécessite l’installation d’un débat structuré et rigoureux afin de l’expurger de toutes les ambigüités qui l’entourent. Selon Kaufmann, il faudrait qu’elle sorte de l’image de la « barbe à papa », faussement consensuelle et induisant tout le monde en erreur par le biais de propositions tranchées et claires. Afin de surmonter cet écueil définitionnel, Kaufmann avance trois erreurs à éviter, concernant l’appréhension de l’identité.

  1. Ne jamais croire qu’elle renvoie à l’histoire, à la mémoire, aux racines. C’est de l’exact contraire qu’il s’agit. L’emploi inflationniste du terme ne date que d’un demi-siècle : avant, l’individu faisait bloc avec son histoire et était défini par les cadres institutionnels qui le portaient. L’identité s’est imposée via les processus d’individualisation autonome qui ont marqué les sociétés modernes et contemporaines. L’identité est du côté de la subjectivé et de la production du sens et non des « racines ».
  2.  Ne pas confondre l’identification administrative fondée sur des caractéristiques objectives de l’individu avec la production du sens de la vie de celui-ci. Les deux processus utilisent le même mot (identité) mais fonctionnent de manière divergente. L’identification par l’État consiste à repérer, ficher, classer des individus, en se basant sur des critères biologiques ou des traces historiques. C’est pourquoi d’ailleurs l’État parle d’identité avec autant de légèreté et d’étroitesse de vision.
  3. Ne pas tomber dans le piège de la fixité. Toute identité se construit sur des fixations provisoires susceptibles de lui attribuer une totalité significative (mais parfois simpliste) qui rend possible l’action. D’où l’idée largement répandue qui considère que l’identité pourrait être stable et fixe (idée qui sert de carburant pour les essentialistes et intégristes de tout horizon). Le processus identitaire est traversé par des variations permanentes qui, à leur tour, sont ancrées dans le présent et dressent des perspectives d’avenir.

Envisagée comme un processus ouvert à des reformulations, l’identité n’est jamais une « essence » ou une « substance », imperméable et homogène. Elle est « différence » et « complexité », elle est « hétérogénéité » et « intersubjectivité ». De nombreuses analyses en sciences sociales vont en effet à l’encontre de ces fantasmes essentialistes et substantialistes de certains courants identitaires qui animent aujourd’hui le débat public. La fixité est la négation de nous-mêmes, la négation de l’action et de la pensée, la négation du sens éclaté du monde que l’identité tend à reconfigurer.

Diagnostiquer l’identité algérienne

L’identité algérienne relève du domaine de l’indicible : elle est sacrée et personne ne peut s’y approcher ou l’atteindre. Elle est soigneusement protégée par les gardiens de l’excommunication et des fatwas identitaires, lesquels protègent ainsi vigoureusement le temple sacré transformé souvent en fonds de commerce. Sommes-nous arabes, berbères, kabyles, chaouis, espagnols ou maures ? La réponse à la question est assez complexe. Elle exige ainsi un raisonnement tout autant complexe qui doit mettre à contribution l’histoire, la géographie, l’économie, la religion et la politique.

Dans l’Algérie de 2020 ou même celle de 1962, deux blocs, virtuellement antagonistes, s’affrontent : les Arabes et les Kabyles. Au sein du premier groupe – les prétendus Arabes – une scission s’impose entre les laïcs et les islamistes, entre les francisants et les arabisants, entre les gens de l’Est et de l’Ouest, entre ceux du Sud et du Nord ; le deuxième groupe – les prétendus Kabyles – n’échappe pas à la règle : il y a des vrais et des faux Kabyles, ceux de Bougie ou de Tizi-Ouzou, ceux de la Vallée ou du Littoral. Pire encore, les clivages sont tels que l’on spécule même sur le Berbère authentique ou le non-authentique : est-ce qu’un Chaoui ou un Chleuh est un Kabyle ou un Berbère ? Est-ce qu’un Kabyle est le meilleur représentant générique des Berbères ? Est-ce qu’Ali Belhadj ou Madani Mezrag sont l’archétype du bon arabo-musulman ? Est-ce que Jean El Mouhoub Amrouche ou Ferhat Abbas sont l’incarnation de l’acculturation postcoloniale ? Autant de questions que suscite la problématique identitaire en Algérie.

Parmi les groupes identitaires antagonistes en Algérie, on peut en retenir deux : Arabes/Kabyles, Laïcs/Islamistes. Il est nécessaire de préciser que ces groupes ne sont séparés qu’au niveau des stéréotypes et des représentations identitaires qui, malheureusement, sont l’objet d’une instrumentalisation politique.   Le premier schisme Arabes/Kabyles résulte, en réalité, d’une ignorance abyssale dont souffre la société algérienne depuis des lustres. Il pourrait être aussi la conséquence d’un choc entre les incultures. Quand les langues se confondent avec la race ou l’ethnie, on peut s’attendre à tant d’incompréhensions et de conflits stupides : les Algériens « arabes » viennent du Yémen, du Hedjaz, de la Syrie, ou descendent directement du prophète, etc. Les Algériens « kabyles » sont les rescapés de l’Atlantide ; ils existent sur terre depuis la nuit des temps, depuis Adam et Eve ; ce sont les descendants d’Hercule, etc. De plus, le système du parti et de la pensée unique qui, sous l’égide du FLN d’après-guerre, s’est accaparé le pouvoir depuis 1962, a réussi à coller des étiquettes éternelles aux uns et aux autres : on a d’un côté des « Arabes » patriotes, amoureux et protecteurs de l’islam et de la « belle » langue arabe ; et d’un autre côté, on retrouve les « Kabyles », qui ne parlent pas la langue de la véritable « révélation», qui sont hargneux et complotistes, des zouaves, des gens qui haïssent leur terre et leur patrie.

Le deuxième schisme Laïcs/Islamistes est le prolongement du premier et prend ses origines dans un mélange linguistique pollué de mots et d’éléments de discours, fruit de la rhétorique des Frères musulmans et des baathistes, lesquels sont hantés par les infidèles, les islamophobes, les orientalistes, etc. Dans leur logique, le laïc est l’ennemi juré du « bon musulman ». La séparation du spirituel et du temporel est synonyme, selon eux, d’apostasie. La distanciation du privé et du public est une atteinte à la volonté divine. S’exprimer en langue étrangère est une insulte envers la « langue » de Dieu et de son prophète. Ainsi, nous assistons à une transvaluation des valeurs, comme le disait magistralement Nietzsche : inversion du haut et du bas, substitution de la raison par le ressentiment. Quand le texte (le Livre) devient un prétexte, tout est bon et tout justifie le rejet de la laïcité, de la science, des valeurs de la modernité, de la critique de soi, etc. La rhétorique islamiste met en avant son verset de prédilection : tout ce qui n’est pas moi est contre moi.

C’est ainsi que s’est formé l’archipel algérien : une hallucinante balkanisation sociale et idéologique ayant un but absurde : servir prétendument la cause d’un Dieu et maintenir un parti et ses appareils au pouvoir, afin de faire marcher une nation qui avance à reculant.

Investir le domaine de la culture

Avoir un discours et un débat apaisé et responsable sur l’identité en Algérie implique de manière inéluctable que l’on sorte de l’hégémonie du processus identitaire politico-religieux : celui du nationalisme et de l’islamisme, cheval de Troie du populisme  d’après-guerre. Comme le disait le philosophe marxiste italien, Antonio Gramsci : « La véritable lutte contre toute oppression se joue au niveau de la culture. » Et l’Algérie et les Algériens se doivent ainsi de se réapproprier leur culture. Mais encore faut-il préciser de quelle culture s’agit-il.

La bataille culturelle en Algérie doit investir le domaine de l’histoire, de la politique et de la religion. Elle doit brandir un discours inclusif et non exclusif, en faisant converger les différences et non les distancier de plus en plus. Elle doit replacer l’Algérie dans sa géographie réelle : l’Afrique du Nord, la Méditerranée, loin de la chimérique péninsule arabe, qui n’est en réalité qu’un fantasme, un mythe qui continue de hanter les esprits depuis quatorze siècles. Dire qu’on est avant tout « berbère » et « méditerranéen », c’est retrouver l’histoire objective, sans épithètes et non encore écrite, d’une Algérie millénaire, celle du Tassili Najjer, de Jugurtha, de Massinissa, de Saint-Augustin, d’Apulée de Madaure, de Félix Cappella, de Tertullien, de Syphax de Numidie qui, au troisième siècle avant notre ère, accueillit dans sa capitale, Sigue (actuelle Mascara), Rome et Carthage, les deux grandes puissances de l’antiquité, pour négocier un traité de paix en Méditerranée.

Quand j’use du terme « berbère », c’est surtout pour l’assainir de la charge idéologique négative dans laquelle il s’est embourbé pendant plusieurs décennies d’endoctrinement et de diabolisation : il a été vidé de son sens, de sa profondeur historique pour ne devenir qu’un slogan ou une étiquette que les partisans de la pensée unique collent à leurs détracteurs. Nettoyer ce terme, comme le préconise Ludwig Wittgenstein dans sa philosophie pour les mots du langage ordinaire, c’est le remettre en circulation dans le discours sous une approche historique et critique, celle de Charles André Julien ou Gabriel Camps qui, dans leurs livres respectifs, Histoire de l’Afrique du Nord et Les Berbères déconstruisent le mythe des Nord-Africains arabes : ils affirment, chacun à sa manière, que les Berbères sont les habitants autochtones de la rive sud de la Méditerranée occidentale, qu’ils se caractérisent par une hétérogénéité culturelle, linguistique et anthropologique tout en appartenant à une même aire géographique. Une partie des Berbères arabophones habitant l’Algérie ne l’est que depuis le déferlement des troupes arabes, conquérantes, au septième siècle de notre ère.

Aujourd’hui, en Algérie, il y a des Berbères qui ont préservé l’usage de la langue sous différentes variantes linguistiques (kabyle, chaoui, chleuh, tergui, m’zab) ; des Berbères arabophones qui, pour la plupart ignorent, sous l’effet idéologique du nationalisme arabe, qu’un Berbère pourrait si bien être un arabophone ; ils ignorent aussi qu’ils sont berbères par la pratique quotidienne de leurs coutumes ancestrales, qu’ils sont berbères par la spécificité de leurs pratiques langagières (l’arabe algérien étant enrichi par un substrat linguistique berbère, attesté de manière unanime par tous les spécialistes de la linguistique berbère).

Il faut ajouter à cela la question des langues, qui est encore plus complexe. Son approche exige en effet une étude large et approfondie : mis à part les variantes linguistiques du berbère et leurs interactions avec l’arabe algérien, ce dernier demeure un vaste domaine encore méconnu dans le monde de la recherche, comme l’ont indiqué les travaux d’Abdou Elimam. Celui-ci a analysé dans son ouvrage Le Maghribi alias ‘’ed-darija’’ (2003), le substrat punique qui a profondément  façonné et influencé la grammaire, la syntaxe et la sémantique de  l’arabe maghrébin que nous parlons aujourd’hui, mais beaucoup reste à faire pour préparer le terrain à une politique linguistique en phase avec notre histoire multimlillénaires et notre sociologie présente.

Pour conclure

Réaliser une « identité heureuse » en Algérie nécessite la prise en compte d’une dimension réflexive vitale pour chaque société, consistant à articuler harmonieusement homogénéité et hétérogénéité. Il convient dès lors d’envisager l’être dans sa dimension plurielle, d’inclure le tiers exclu par les politiques de normalisation et d’exclusion. Substituer à la logique du « ou bien ou bien » celle du « à la fois »: à la fois arabophone et berbère, à la fois Berbère et Algérien, sans que cela ne renvoie à un état de fragmentation en minorités ethniques ou linguistiques. Le but du combat culturel et politique est de battre en brèches ce que Carlos Sandoval Garcia appelle le « nationalisme méthodologique[2]» : une idéologie qui efface, au sein d’une nation ou d’une géographie donnée, toute idée de fragmentation interne, de diversité de cultures et de langues, d’échanges et de réseaux de communication. L’identité, c’est avant tout un nœud complexe de relations, un transfert permanent de biens symboliques et matériels qui sont à l’origine de la civilisation, surtout que celle-ci se présente comme « la reconnaissance indéfiniment élargie de l’autre comme semblable[3]», pour reprendre la définition de Charles Darwin.


[1] .Jean-Claude KAUFMANN, Identités, la bombe à retardement, Paris, Textuel, 2014, p.20.

[2] .Brigitte FONTILLE, Patrick IMBERT, Trans, multi, interculturalité, trans, multi, interdisciplinarité, P.U. Laval, 2012, p.58.

[3] .Patrick TORT, Sexe, race et culture, Paris, Textuel, 2014, p. 23.

3 thoughts on “L’Algérie face à son histoire ou les fantômes de l’identité

  1. Quelques modestes remarques à méditer par l’auteur:
    1- La culture algérienne ne s’arrête pas avec les figures représentatives de l’antiquité que vous citez. Par honnêteté historique vous devez y joindre Okba, Ibn Noceir, les frères Barberousse et jusqu’aux français car nous avons été traversés par la culture de ceux-là aussi.

    2- Vous prenez comme exemple Charles André-Julien? Vous ne connaissez donc pas sa phrase criminelle : l’Algérie est atteinte d’une incapacité congénitale à l’indépendance!!! Et cette phrase est justement dans son Histoire de l’Afrique du Nord dont vous faîtes la promo
    3- Au nom de quoi voulez-vous rallier le Sud au Nord méditerranéen sur le plan culturel? Il n’a connu ni phéniciens, ni romains, ni turcs ni français (ou très peu). Il y a de réelles discontinuités chronologiques sur le plan de l’histoire et il faut tenir compte.
    4- Les traces archéologiques des berbères (art, signes géométriques sur céramique et tests d’œufs d’autruche) remontent à plus ou moins 10.000 ans (ibéromaurusiens et capsiens) mais les dernières études génétiques ( van de Loosdrecht et al., Science 360, 548–552 (2018) les font arriver arriver de proche-Orient. Ils repartiront après et ainsi de suite tout au long de l’histoire de ce Maghreb qui a fonctionné comme carrefour pour des populations arrivant d’Est et du Nord.

    Si vous voulez parler de Culture algérienne et de ses acteurs, il faut rassembler OBJECTIVEMENT toutes les données (archéologiques, historiques, génétiques, anthropobiologiques, géographiques, climatologiques etc.) et proposer une réflexion.

  2. Tout en partageant les remarques de CHAÏD, j’aimerai ajouter quelques réflexions personnelles :

    1. Dans un véritable exercice de contorsion de l’esprit, l’auteur essaie de nous démontrer la complexité de la notion d’identité. A la fin du premier paragraphe on ne comprend plus rien .. ou plutôt si, on comprend qu’il ne veut pas admettre qu’une majorité d’Algériens arabophones, toutes origines biologiques confondues, répond exactement à la définition classique du mot Ethnie : ces algériens qui se disent et se sentent arabes ont le sentiment de partager une ascendance commune que ce soit à cause de la langue, des coutumes ou de l’histoire vécue (objective ou mythologique). Tout le monde sait que les éléments que je viens de citer constituent le fondement de la notion d’identité et elles sont tout aussi valables pour les autres groupes de la communauté nationale qui ont eux aussi une communauté de langue, de culture et de conscience de groupe.

    2. L’Algérianité n’exclue ni l’Arabité ni la Berbérité ni l’Africanité ni les autres sentiments d’appartenance aux autres groupes ethniques ou linguistiques. Notre beau pays est un pays pluriel riche de ses cultures et des ses identités. Tout l’article est plein de contradictions sur les concepts d’identité et d’ethnicité en usant et abusant de mots pédants : d’un côté l’auteur nous explique qu’il faut combattre cette notion d’identité qui nous fige, nous emprisonne et nous empêche d’être ouverts et de l’autre côté il saute à pieds joints, quelques lignes plus loin, sur la « Berbérité pour tous » parce que nous sommes… « Nords africains et Méditerranéens loin de la « chimérique Arabie », rien que ça !

    3. Non Monsieur Lounis ! Désolé, si vous vous affirmez comme Berbère, ce qui est votre droit le plus absolu, ce n’est pas mon cas. Je suis Arabe Algérien (ou Algérien Arabe) et fier de l’être comme des millions d’Algériens, sans que cela soit une tare ou une allégeance à un quelconque pays ou à une quelconque idéologie. Affirmer mon identité arabe n’est pas non plus une négation des autres identités qui composent le peuple Algérien.

    4. Répéter inlassablement que les berbères arabophones ne savent pas qu’ils sont berbères en raison de « l’effet idéologique du nationalisme arabe » est bien évidemment une affirmation fallacieuse. L’Algérie est à 75% arabophone depuis des siècles (cf. archives ottomanes et recensements Français depuis 1860) parce que justement elle comprend depuis longtemps une majorité d’arabes et d’arabisés. Ce sentiment d’appartenance à une communauté n’a rien à voir avec le nationalisme arabe, c’est une construction identitaire et culturelle pluridimensionnelle qui s’établit au fil du temps. Elle est très bien connue et décrite par les spécialistes.

    5. Un des piliers de cette construction identitaire est bien évidemment la langue. Faisant face à un berbère complètement désuni, sans patrimoine ni littérature (une poussière de dialectes, très divergents entre eux et exclusivement oraux selon EF Gauthier), la langue Arabe, adossée au Coran a largement prospéré aidée en cela par son prestige et sa forme dialectale (Darija) plus simple et plus directe. Après les Arabes Omeyades du Maghreb et d’Andalousie, les royaumes Almohade et Mourabitoun avaient compris qu’ils détenaient une vraie langue avec son alphabet, sa grammaire et son lexique ce qui leur a permis de régner, gouverner, légiférer, enseigner et commercer.

    6. A propos justement de langue et de dialecte, l’auteur affirme que l’arabe algérien s’est “enrichi par un substrat linguistique berbère, attesté de manière unanime par tous les spécialistes de la linguistique berbère”. Comme je ne savais pas ce que veut dire substrat en linguistique, j’ai cherché et trouvé cette définition : le substrat linguistique concerne les influences grammaticales, lexicales et phonétiques (dits « emprunts ») qu’une langue autochtone exerce sur une autre venue sur son territoire. Je ne sais pas quels linguistes a consulté Monsieur Lounis mais moi personnellement quand je suis au Bled chez moi au sein des miens ou attablé à une terrasse de café pour échanger en arabe, je n’ai pas l’impression, à part quelques mots qui font partie de notre vocabulaire quotidien, que le berbère a pénétré l’arabe algérien. Je trouve que c’est plutôt le contraire qui s’est passé. S. Chaker lui-même écrivait en 1991 « En kabylie, les contacts avec la langue arabe sont si profonds que dans certains domaines (vie religieuse, vie politique), il est possible de parler d’une véritable invasion lexicale de l’arabe. »

    7. Une fois éclairci ce point, il reste deux questions légitimes sur la Darija :
    – Est-elle d’origine arabo- arabe ou punico-arabe ? Il semblerait d’après les spécialistes que c’est la deuxième hypothèse qui doit prévaloir. A mon niveau (je ne suis pas linguiste), je dirais que c’est bonnet blanc et blanc bonnet : autrement dit c’est du kif-Kif au même tellement les 2 langues sont proches ; la langue arabe et ses dialectes étant pratiquement les filles du punique d’après les linguistes.
    – Mérite-t-elle d’être érigée en langue d’enseignement car c’est la langue maternelle des Algériens arabophones ? Personnellement et c’est l’avis d’un simple citoyen NON ! Ceux qui sont pour cet enseignement affirment que l’arabe classique (ou fusha ou littéraire ou standard) est une langue étrangère pour les Darijophones et elle est à l’origine de leur échec scolaire ! Curieuse affirmation que je ne partage évidemment pas en me basant sur ma propre expérience. Je suis rentré à l’école au lendemain de l’indépendance et malgré les différences ressenties, je n’ai jamais eu l’impression que l’arabe scolaire était une langue étrangère pour moi.

    8. Pour terminer, je trouve que si la ferveur des berbères d’Algérie et d’Afrique du Nord pour leur culture et leur langue est compréhensible et légitime, son caractère envahissant et agressif lui donne l’aspect d’une stratégie de reconstruction de l’identité nationale savamment calculée que la majorité (silencieuse) des Algériens refusent. Je trouve cette dérive éminemment suspecte.

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