L’Algérie révoltée ou la radioscopie d’un pays en crise de Kamal Guerroua

L’ouvrage que vient de publier Kamal Guerroua, le 8 juin dernier, en France, aux éditions de L’Harmattan, est une plongée dans les abysses d’une crise intergénérationnelle. L’Algérie révoltée entre impasse et espoir de changement est on ne peut plus l’expression du bouillonnement que vit présentement tout le pays. Au creux des mots, l’auteur place des maux, pas les siens propres, mais ceux de toute une Algérie, « en panne d’idées et de perspectives. » Dès lors, on sent l’épaisseur des attentes, des défis ainsi que des espérances que Guerroua formule à tout bout de champs pour un avenir radieux à la mesure du passé d’un pays-continent, autrefois grenier de Rome, Mecque des révolutionnaires et phare de l’Afrique du Nord, son histoire, ses potentialités (jeunesse, richesses, géographie, etc), ses perspectives.

Issu des chroniques de l’auteur publiées dans la presse entre 2016 et 2019, l’ouvrage est d’après l’éditeur une sorte de radioscopie d’un pays malade, en mal de vision et de projet de société. Le point de départ n’est autre qu’une question, toute simple mais aux ramifications complexes : « Pourquoi l’Algérie régresse-t-elle?  »

Après une longue introduction où le poète-chroniqueur, si attentif aux soubresauts de la société, revient sur l’échec des stratégies socio-économiques suivies depuis l’indépendance, il sonde sa question en suivant une logique chronologique avec tantôt les yeux du sociologue, tantôt ceux du politologue et souvent ceux du journaliste, passionné de l’analyse, avec une pointe de subjectivité. Le texte s’apparente ainsi à de courtes réflexions qui pourraient s’articuler autour de sept axes principaux : le complexe colonial, la faillite des élites, le malaise de la jeunesse, la plainte permanente, le retard économique, l’impasse politique et enfin l’espoir du changement à la lumière de la révolution populaire enclenchée un certain 22 février 2019.

Parti à la « traque » des  maux d’une Algérie en retard sur tous les plans, Guerroua a su trouver les mots « justes » pour dire le malaise collectif, et partant montrer du doigt les failles et les plaies. Observateur pourfendeur et à la plume acérée, il s’outille dans son livre d’un style fouillé et sobre qui, s’il rompt sur le plan de la forme et du style avec ses précédentes œuvres créatives, en particulier Journal d’un hittiste (2018), et Le chant des sirènes (2019), ou encore Le Souffle du printemps (2012), les rejoint en revanche sur le plan thématique. Au reste, si l’on est un lecteur avisé, on ne peut s’empêcher de noter le regard « imagé » et « métaphorique » du romancier qui  prend, par moments, le dessus sur l’analyste au langage savant et précis. Enfin, « le plaisir du texte » cher à Roland Barthes nous tient par la main et nous pousse à nous découvrir à travers les mots de K. Guerroua.

Bien que ne manquant pas de profondeur, ces réflexions-là sont parfois traversées par de forts ressentis, une subjectivité à fleur de peau et un esprit de révolte si manifeste sur fond d’analyse sur divers sujets de société tels que la violence, la corruption, le phénomène des harraga, la fuite des cerveaux, l’islamisme. Convaincu que le diagnostic de « la maladie algérienne » ne saurait être entrepris que sous l’angle politique, K .Guerroua, s’est efforcé de la cerner, en faisant parler à la fois sa propre sensibilité, tout en s’appuyant sur une grille de lecture empruntée aux sciences humaines. Mi-académique, mi journalistique, l’ouvrage est une tentative de reconstitution dans la retenue des ingrédients d’une crise intergénérationnelle.

Tout semble a fortiori lié dans l’esprit de l’auteur : l’aspect économique n’est pas détachable de son versant politique, et par ricochet de l’entropie des élites « rentières » et « démissionnaires » tenues pour responsables de la quasi-faillite généralisée. De même, le malaise de la jeunesse est difficilement saisissable, si l’on ne se met pas à interroger le poids des traditions, lesquelles reflètent, par endroits, une sclérose, à l’origine de la crainte de tout changement.

Bref, le livre, comme l’aurait d’ailleurs si bien noté dans sa préface l’écrivaine Zehira Houfani Berfas, est un cri d’un jeune qui porte l’Algérie dans son cœur. Cela dit, à sa lecture, on comprend vite que l’analyse vient d’une conscience qui connaît  son  pays à partir du dedans, puisqu’elle y a vécu ; et du dehors, étant donné qu’elle a connu l’éloignement, l’exil. Somme toute, loin de céder à une vision fataliste sur le présent et le devenir du pays, K. Guerroua a épousé la posture d’un observateur-commentateur à l’affût, dans le déminage, la prospective, le regard porté aussi bien vers le passé que vers le futur.

Rompre avec les réflexes anciens, ouvrir une nouvelle page du roman algérien, signer un New Deal où le rêve de l’Etat de droit se conjugue à celui des libertés, de la jeunesse et du développement, tel est le véritable défi. Cette rupture avec les vieux démons ne pourrait s’opérer qu’à travers la remise en question des élites ; et, aux plan politique – qui rime avec l’économique-, une libération d’un système rentier en faillite, qui a  longtemps tourné le dos aux véritables ressources : l’humain et de l’intelligence.

Malgré l’optimisme affiché par l’essayiste dans la dernière partie du livre, où, selon l’auteur, l’espoir est permis quant à la sortie de la crise multiforme dans laquelle a sombré l’Algérie, il n’en reste pas moins qu’à la lecture de l’essai, notamment la première partie consacrée à la période de 2016, nous sommes en droit de dire qu’ en faisant parler ses ressentis, sur la réalité socio-politique du pays, le chroniqueur, ne cachant pas  sa déception et sa frustration, a cédé au pessimisme, en dressant un tableau noir sur la réalité algérienne.

Kamal Guerroua, L’Algérie révoltée entre impasse et espoir de changement, Editions de L’Harmattan, Juin 2021. 

2 commentaires sur “L’Algérie révoltée ou la radioscopie d’un pays en crise de Kamal Guerroua

  1. l’analyse faite par Samir Messaoudi suscite l’envie de lire ce dernier ouvrage de Kamel Guerroua.. mais pourquoi termine-t-il sa lecture par son ressenti de la première partie?
    les propositions de la deuxième partie pour un « un New Deal où le rêve de l’Etat de droit se conjugue à celui des libertés, de la jeunesse et du développement », lui auraient-elles paru constituer un défi insurmontable?
    Eveline Caduc

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