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« Le chaâbi est mon identité artistique, ma passion » (Mohammed-Karim Bouras, artiste-chanteur)

Pour Mohammed-Karim Bouras, jeune interprète du chaâbi algérois, « l’artiste est censé être un éducateur, quelqu’un qui transmet des valeurs, qui porte un message. Malheureusement, chez nous l’artiste est considéré comme un acteur de divertissement  auquel on fait appel le 5 juillet, le 1er novembre, le jour de l’Aid. » Il explique, dans cette interview accordée à Algérie Cultures, ses déceptions quant aux  productions artistiques de nos jours, sa passion pour le chaâbi et son ambition novatrice dans ce genre musical.

Vous êtes jeune musicien, interprète de la chanson chaâbi algérienne, parlez-nous de votre parcours, vos débuts et vos inspirations ?

Mon parcours a débuté au conservatoire d’Alger, classe de Bachdjarah, en 2003 chez le maître Hamid Kherfallah qui nous a appris les bases de la musique andalouse avant d’être remplacé par le maître M’hamed Bouchaoui en classe moyenne. Je suis aussi passé par différentes associations de l’andalous, notamment l’association El Djazira, l’association El Inchrirah chez le maître Smain Hini. Durant ce parcours, j’ai côtoyé les maîtres Abdesselam Derouache, Cheikh El Yasmine  (paix à son âme). Ces maîtres m’ont permis d’apprendre davantage sur le style chaâbi qui est devenu ma spécialité aujourd’hui.

En général, ce que vous apportez comme innovations à la musique chaâbi est critiqué par les puristes (ceux qui appartiennent aux anciennes générations), comment percevez-vous ces critiques ? Et de quelle manière vous leur répondez ?

Franchement, les critiques des puristes ne me dérangent pas du tout, surtout en sachant que même les maîtres El Hadj M’hamed El Anka et Cheikh Amar Ezzahi n’ont pas échappé aux critiques des puristes de leur époque. Je me dis que c’est légitime pour cette catégorie appartenant à une autre époque et que ce n’est pas à moi de leur changer de vision envers la musique chaâbi. Quant à la manière de le répondre, ça ne sera que par le travail. Si un jour ils arriveront à accepter que les temps changent et que la musique évolue, cela sera beaucoup mieux ; sinon la diversité et l’évolution permanentes de la musique algérienne en général font qu’il existe ce genre de « conflits générationnels » dont on doit tirer profit pour innover dans notre musique. Au final, chacun de nous essaye  d’avancer et d’apporter sa touche à ce riche patrimoine.

Depuis le début du confinement, vous ne cessez de porter votre regard critique sur des productions musicales soutenues par le ministère de la Culture. Selon vous, comment est la qualité artistique de ces productions ? Et pourquoi la soutient-on ?

Il n’y a pas que les productions musicales, c’est tout le secteur culturel qui souffre. Ces productions que je qualifie de médiocres sont le résultat d’une mauvaise gestion. On nous parle de changement, mais en vérité il ne s’agit que d’un changement de façade. Certains noms changent, mais la politique reste la même : celle de promouvoir la médiocrité et marginaliser les vrais créateurs et porteurs de projets authentiques. Concernant le pourquoi, je pense que c’est aux responsables de répondre à cette question, pour ne pas m’engager à tenir des propos qui puissent se retourner contre moi et être mal interprétés. Après tout, je ne suis qu’un jeune artiste émergeant, ni Ernesto Guevara ni Don Quichottes de la Manche.

L’artiste algérien se trouve dans une situation difficile, surtout depuis le début du confinement. Avez-vous reçu une aide financière de la part des instances responsables ? Selon vous, de quoi l’artiste algérien souffre-t-il en réalité ?

Effectivement, j’ai reçu de l’aide de la part de l’Office National des Droits d’Auteurs et Droit Voisins. Or, je ne trouve pas que ça soit une solution à la situation que nous vivons depuis des mois déjà, surtout que pas mal d’artistes n’ont pas eu droit à cette somme, notamment des pères de famille qui souffrent en silence, alors que plusieurs pseudo-artistes, voire imposteurs y ont eu droit. Le problème de l’artiste n’est pas que matériel. D’abord, il faut savoir de qui l’on parle lorsque le terme artiste est prononcé ; la scène est pleine d’imposteurs, ce qui fait que l’on arrive plus à reconnaitre les vrais artistes des faux. L’artiste algérien ne cherche pas d’aides financières, il cherche un canal d’activité où il peut librement exercer son art. Partout dans le monde, l’artiste est passé de la scène à la toile, je pense que l’on est le seul pays où la culture est gelée. Pourquoi ? Pourquoi ne pas faire comme les autres ? Il n’y a pas de honte à imiter l’autre, l’important est de l’imiter d’une manière juste : c’est une question de volonté et puis ce n’est pas à l’artiste de chercher des solutions, c’est à ceux qui sont payés pour ça qu’il faut demander des solutions. L’artiste est là pour la créativité et non pour faire le travail des autres, c’est-à-dire, gérer le secteur..

Quel est le rôle de l’artiste dans une société comme la nôtre ?

« Donne-moi un théâtre et je te donnerai un  peuple éduqué. »L’artiste est censé être un éducateur, quelqu’un qui transmet des valeurs, qui porte un message. Malheureusement, chez nous, l’artiste est considéré comme un acteur de divertissement  auquel on fait appel le 5 juillet, le 1er novembre, le jour de l’Aid. C’est pour cela que je répète qu’il faut savoir de qui l’on parle lorsque le terme artiste est prononcé. S’il s’agit d’une catégorie respectée, il est nécessaire de lui permettre de jouer son rôle, de participer au développement de sa société

Que représente pour vous la musique chaâbi ?

La musique chaâbi est un dérivé de l’andalous, c’est l’héritage de tout une civilisation que nos aïeux fondèrent autrefois en Andalousie. Le chaâbi est mon identité artistique, ma passion. Il s’agit d’un héritage à préserver et à promouvoir.

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