« Le ciel par-dessus le toit » de Natasha Appanah remporte le Goncourt (choix) de l’Algérie 2020

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Le prix a été créé à l’initiative de l’Institut français d’Algérie et la prestigieuse Académie Goncourt, dont le but est la promotion de la littérature francophone contemporaine et l’élargissement du lectorat. Ce prix a été organisé avec la participation des cinq Instituts Français et des partenaires académiques comme le Lycée International Alexandre Dumas à Alger et Albayan Academy à Batna, ce qui fait au total pas moins de 13 jurys qui ont voté pour Natasha Appanah, ces derniers se retrouveront dans une manifestation, probablement en visioconférence vu les circonstances actuelles,  qui se déroulera fin septembre début octobre, ceci leur permettra de discuter avec la lauréate et l’académicien Goncourt Pierre Assouline.  Cette édition a été parrainée par David Diop, lauréat de l’édition précédente pour son roman Frère d’âme, la lauréate de cette édition 2020 sera invitée à parrainer la prochaine édition du Choix Goncourt de l’Algérie.​

Le ciel par-dessus le toit, un titre qui nous renvoie au ciel de Verlaine, si bleu, si calme. Dans ce décor Natasha  Appanah nous mène à découvrir  l’histoire d’une mère Phénix et ses deux enfants Loup et Paloma. Loup « comme l’animal », un  loup fragile  sans griffes qui porte mal son nom et qui sombre dans  la solitude et le silence. Il court des heures et des heures jusqu’à l’anéantissement  pour extérioriser ses angoisses et fuir le monde extérieur. Il a été incarcéré après avoir pris la voiture de sa mère, sans permis, provoquant un carambolage, afin d’aller rejoindre sa sœur Paloma qu’il n’avait pas vue depuis qu’elle avait quitté la maison familiale. Paloma s’était envolée  à la recherche de paix, avec l’aspiration de se libérer de ses enfermements, essayant de trouver un endroit propre à elle. Elle qui « prend si peu de place sur terre». Les deux enfants entretiennent une relation complexe, froide et distante avec leur mère Phénix. Elle qui renait de ses cendres, les cendres de la petite Éliette, petite fille trop apprêtée, livrée aux regards des adultes par ses parents, faisant d’elle leur « marionnette » jusqu’au jour  où  tout a déraillé. En effet la petite Éliette s’est trouvée victime d’agression  sexuelle. Natasha Appanah nous délivre l’histoire de cette famille,  la toxicité relationnelle transmise de génération en génération, ainsi que la complexité des relations humaines dans un récit poignant sur la claustration, tout ceci dans un style poétique orné de beaucoup de délicatesse et d’espérance.   

« Qu’est  ce que ça peut faire les mots justes quand il y a des barreaux aux fenêtres… »   

Dans un silence aussi engageant qu’angoissant, l’auteure transgresse l’ordre social préétabli et nous délivre une de ces histoires dont on ne parle jamais, le genre d’histoire qu’on préfère enfouir pour fuir. Elle nous raconte les ruptures, les conflits, les souffrances, mais surtout les silences transmis de génération en génération au sein de cette famille. Natasha  Appanah  écrit sur le silence pour nous montrer que le silence peut s’écrire, elle va là où la parole est rare, où  il y a de la souffrance  pour nous faire part d’une histoire dont le discours a une résonnance personnelle à travers un partage de subjectivités  qui unit le récepteur avec le silence, lui offre des espaces vides et neutres à combler, et le pousse à  s’interroger sur la complexité de la nature humaine  à travers le chevauchement de trois voix silencieuses, assourdissantes.  L’auteure fait du silence un prolongement du langage, un langage non verbal sous-jacent à l’acte énonciatif  qui tente de dire l’indicible, de saisir l’insaisissable. Elle substitue le silence aux « mots justes ». Les personnages de ce récit font du silence non seulement un refuge pour fuir leur monde mais aussi un fond discursif et réflexif, un objet riche en sens entre la parole et le vide ainsi qu’un espace de méditation peuplé de pensées qui permet le partage d’un langage intérieur difficile à verbaliser.  

« Il était une fois un pays qui avait construit des prisons pour enfants parce qu’il n’avait pas trouvé mieux que l’empêchement, l’éloignement, la privation, la restriction, l’enfermement… »

Dans cette genèse poétique et silencieuse, l’auteure a réussi à exprimer l’inexprimable, à avouer l’inavouable dans un entrecroisement entre le fictif et le réel. Elle fait de la fiction un point d’accès à la réalité. Elle évoque le milieu carcéral, les établissements pénitentiaires pour enfants un sujet  qui fait peur, dérange, culpabilise et qui reste taboué. Comme elle fait référence à la sexualisation des petites filles et son impact sur leur vie,  elle nous montre si bien comment cette sexualisation peut déboucher dans certains cas sur une violence sexuelle et nuire à la santé physique et mentale de nos enfants,  comme c’est le cas de  la petite Éliette déguisée en Lolita et traitée comme un objet d’attraction  par ses parents.  Ainsi l’auteure à travers son récit nous pousse à nous interroger sur une question cruciale, celle de comment aimer ses enfants ? Elle nous montre que chaque enfant est singulier et a besoin d’être aimé différemment.    

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