Le dernier roman de Karim Akouche, une explosion de mots

Une explosion de mots, de sons, d’émotions, tel est le dernier roman de Karim Akouche, Déflagration des sens, qui vient de paraître aux éditions Ecriture à Paris.

Karim Akouche est un écrivain algérien, né près de Tizi Ouzou, en Kabylie, vivant au Canada. Il nous a donné il y a quelque temps deux romans aussi explosifs: La religion de ma mère (2017) et Allah au pays des enfants perdus (2019).

Ce troisième texte clôt pour l’auteur ce qu’il considère comme une sorte de trilogie, la trilogie de la dépossession:  Dans  La religion de ma mère, les jeunes de l’Algérie dépossédés de leur passé ; dans Allah au pays des enfants perdus, il parle de ceux dépossédés de leur avenir ; et dans le dernier né, Déflagration des sens, il évoque ceux dépossédé de leur présent…

Que dire de ce magnifique roman où l’on sent un écrivain mature et l’imminence d’une grande œuvre ? Un livre qui vous bouscule, qui vous frappe au visage, qui ne vous lâche pas, qui ne laisse pas indifférent, ni tranquille… bref, qui dérange… Plus qu’une déflagration des sens, c’est aussi une déflagration de mots, avec ce qui est devenu la marque de Karim Akouche, un style percutant, une écriture à la mitraillette.

Le narrateur vous prend par la main (j’allais dire par la gorge). Et on ne peut alors que le suivre dans ce qui semble être, au début, un délire, et qui est en fait une construction bien structurée d’un esprit sain qui vit dans une société malade, malade du corps, malade de son rapport avec la religion, avec le politique… On y trouve de la subversion, de la provocation, des mots crus, des mots qui ne laissent pas indifférents, du sexe, des injures, de l’insolence, mais jamais de vulgarité… J’y ai trouvé aussi, et surtout, beaucoup d’émotions, de la poésie, une grande tendresse…

L’histoire est en soi simple mais assez originale. Le personnage, un « anti-héros » dénommé Kamal Storah, alias Kâmal Sûtra dans le roman, obtient, après une période de vache maigre et de chômage, une aide de l’État pour acheter un minibus. Après plusieurs tentatives de mobiliser des clients, c’est la faillite: plus de clients à transporter. Kâmal décide alors de transformer son minibus en bordel ambulant. Découvert et dénoncé par les islamistes, traqué par le pouvoir et la police, il décide de fuir vers le Sahara…

Ce qui est le (pré)texte pour le narrateur, dans une espèce de récit/confession/interview, avec un ami (son double?) de raconter son histoire et son périple.

Karim Akouche nous tient en haleine avec les péripéties de Kâmal Sûtra qui voyage dans les arcanes et les expériences de sa vie qu’il nous relate dans un style vif, brillant et alerte, une trame bien maîtrisée et des moments « délirants » qu’il m’est impossible de ne pas partager. La première phrase du roman déjà, dénote, si besoin est, de cette transgression langagière et de la morale bienpensante: « On ne peut pas réfléchir les couilles pleines. »

De nombreuses analyses et critiques contre la religion, l’État, la politique et les hommes politiques apparaissent dans tout le roman: « Il n’y a que ça en Algérie: bouffer, jouer au foot, prier et chier ». ( p.57.)

« Je ne comprends pas pourquoi ils chérissent la mort au lieu de célébrer la vie… Religion de paix et d’amour, qu’ils disent. Toz, mon cul, mon sale cul. Religion de pulsions de morts, religion qui rabaisse la femme, religion qui incite au martyre, religion des assassins de la liberté. Tu verras: je révolutionnerai les mentalités, j’inventerai une religion de joie et de désir, une religion de foutre et de vagin ». (p.64.)

« On nous a appris à nous moquer des autres religions, à rabaisser la femme, à mépriser les homosexuels, les chrétiens, les juifs, les bouddhistes, les athées, les mécréants… » (p.84.)

« Critiquer l’islam, c’est un droit. Combattre l’islamisme et le djihadisme, un devoir. » (p.85.)

Sur l’Algérie: « L’Algérie est un non-État, une ratatouille explosive, un capitalisme sale et un communisme bête cuits dans les lois d’Allah, une jungle gouvernée par des cons et des corsaires. » (p.90.)

De l’émotion: « Quoi? Mes yeux sont humides? Oui, et après? Je suis un homme et je ne me cache pas pour chialer ». (p.92.)

Que dire de plus de ce roman sublime et envoûtant?

Dans son délire/confession, il nous livre sa relation avec son père qui avait abandonné sa famille pour une Arménienne et une vie à Paris… Ses rapports souvent conflictuels avec la France lors de ses années d’étudiants et d’immigré illégal: la repentance, le ressentiment, la vengeance… Des rencontres: une vieille dame un peu folle, mystique, « amie » de Slimane Azzem qui sera pour le narrateur une aide providentielle…

Et enfin ses déambulations (autobiographie?) en Europe: Bruxelles, Barcelone pour finir à Oran où de nouvelles aventures rendent encore plus passionnants le roman…

Karim Akouche, un auteur à connaître et (re)connaître…

Déflagration des sens, un roman à lire et à (re)lire…

Karim Akouche, Déflagration des sens, Editions Ecriture, 2020. 203 p.

 

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