Le désert chez Tahar Djaout : un abri de l’histoire du Maghreb

En littérature, il est des œuvres atemporelles que l’on ne cesse de redécouvrir. Grâce à sa clairvoyance et son analyse minutieuse des enjeux socio-historiques, le poète-martyr Tahar Djaout a beau tisser des textes qui, vingt-huit ans après sa disparition, confirment l’efficacité d’une plume visionnaire due à une grande maîtrise de l’Histoire.

L’invention du désert de Tahar Djaout se veut une réactivation d’une partie de l’Histoire du Grand Maghreb. En guise de réponse à la demande de son éditeur qui voulait publier une collection sur l’islam médiéval, l’auteur opte pour l’époque des Almoravides et  la qualifie d’une « geste »  qui mérite d’être revisitée par le biais de la fiction. Des contrées septentrionales, méridionales ; des personnages majoritairement errants, ce qui rend insaisissable l’espace traversé qui régit l’œuvre. Si l’auteur opte pour un personnage en marche anonyme dans Les chercheurs d’os, dans L’invention du désert, il fait revivre un personnage historique marquant les péripéties des dynasties ayant eu lieu au Maghreb médiéval, il n’est autre que le « nomade ermite » Mohamed Ibn Toumert.

Le roman s’ouvre sur deux pérégrinations relatées alternativement et séparément au travers de la numérotation des chapitres. De prime abord, le voyage du narrateur lui-même dans le sud de l’Algérie, une traversée fascinante durant laquelle l’idée d’y écrire n’a guère cessé de hanter le narrateur. Ensuite, le voyage d’Ibn Toumert qui, après un long séjour d’apprentissage en philosophie et en théologie en Orient, vient accomplir une mission religieuse à l’époque des Almoravides de Mahdia à Marrakech en traversant le Grand Maghreb à pieds, les passages attribués à ce dernier sont mis en italique.

Dans cette « ville froide » qu’est Paris durant un hiver que la France n’a pas connu depuis 1956, le narrateur voyage à  travers des mots qu’il façonne dans des récits où s’entremêlent relations et descriptions. Le premier détail qui invite à réfléchir est le choix de l’espace : l’immense désert du Maghreb est précisément Biskra et Tamanrasset, passant par Tehouda, El Oued et Touggourt où « La distance et le temps s’y anéantissent.» La chaleur y est écrasante, l’été est perpétuel et la circulation à grande vitesse, chose qui n’est possible que dans la vastitude, procure au narrateur un sentiment de fragilité et lui donne l’impression de l’éternité de la route, écoutons-le : «  J’aime sentir sur la route l’emportement de la vitesse et la fragilité d’exister. Quand la voiture est lancée à 130 km/h sans pour autant parvenir à vaincre la distension des dunes, on sent se réduire la distance entre vivre et mourir, entre la plénitude et l’anéantissement, la compacité et le vide. »

Le désert peint par Djaout est ambivalent, il est d’un côté « l’allégorie du dénuement » écrit l’auteur pour décrire Touggourt vu la privation et l’absence de la vie. D’un autre côté, c’est l’endroit où « les dunes s’entassent sur la mémoire. »  En parcourant le désert « On a l’impression que l’Histoire s’est endormie là. » il est également  « un lieu de villégiature où l’on peut tout à son aise musarder, bronzer et photographier l’inédit (…) dans son ventre se fomente la calcination définitive du monde – à un chevauchement inoffensif de dunes, à des soleils se couchant dans une profusion docile d’ocre et d’or. A une séance de thé rituel où l’encens ressuscite l’âge des transes. »

Ainsi, le désert, dans son immensité et sa solennité, est un endroit privilégié où identité et Histoire hibernent. C’est à travers l’absence de la ville, contrairement au Nord, que ces deux dernières y ont pu résister aux tentatives infatigables de leur liquéfaction par toute une succession des occupants ayant mis les pieds sur la terre du Maghreb.

Espace-Histoire

L’espace désertique est, dans ce texte, producteur de sens. Pour celui qui sait remettre en question les toponymes, la traversée du désert est à la fois un voyage dans l’espace et dans le temps.  De par leur vastitude, ces contrées ont pu résister à la conversion. C’est justement ce que précise Lynda-Nawel Tebbani dans son roman Dis-moi ton nom folie : « On construit des murs depuis l’homme a décidé de garder une place, un lieu pour lui appartenir et le posséder. Arriver sur une île et on construit une cabane pour se reposer. J’ai toujours préféré le tissu tendu de la tente éphémère des nomades du désert qui n’avaient jamais voulu mettre de mur entre eux et l’éternité ; ils ont réussi pourtant à laisser des traces. Mais le mur… »

Dès l’incipit, lieu privilégié du récit, le narrateur-prosateur préfigure la difficulté de son projet, en s’arc-boutant sur les rares archives consultées, il se met à tâcher d’analyser efficacement les faits historiques tout en veillant à ce que sa version de l’Histoire ne soit pas une légende. Par ceci, l’auteur pointe du doigt la difficulté du travail de l’historien qui doit minutieusement déceler les événements car : «  Quand l’Histoire s’estompe, la légende parsème de ses balises le terreau du quotidien qui retient juste dans sa gadoue quelques débris de remparts, de colonnades, de poteries. »

Ce projet littéraire djaoutien demeure ainsi un lieu privilégié pour –redire- l’Histoire, la démystifier, voire la figer afin qu’elle soit à l’abri de l’oubli. Sans passer à côté de la fiction, caractère propre au récit littéraire, le narrateur réécrit l’Histoire pour « épouiller les légendes. »

A Biskra et plus précisément sur les dunes de Tehouda, le narrateur revoit la Kahina. Or, il y est frappé par l’absence des plaques pour la nommer, elle n’est pas un lieu d’Histoire pour ceux qui inventorient les localités. Qu’une «  simple étendue désolée avec des squelettes d’anciennes demeures et des chèvres noires qui gambadent. » Elle est anonyme, effacée et oubliée de tous. « Tehouda n’existe pas pourtant c’est là que l’Histoire du Maghreb s’est jouée. »  Cependant, il existe des noms indiquant des figures mythiques maghrébines tels que Kahina, Koceilah, Okba. A l’instar des toponymes, il y a pour le passant qui «  regarde au moins deux Tehouda » des traces révélatrices d’un enracinement culturel qui ne  peut se conjuguer au singulier : morceaux d’ustensiles ménagers, verre terni par des siècles d’ensevelissement, des pierres de « toub »,  dont l’une est rasée par l’envahisseur français.   Sur ce sujet, Djaout incorpore une citation de Nabil Farès dans laquelle il avance que «  rien n’est compréhensible dans ce pays sans les plus lointaines densités des sables. »

Par surcroît, une remise en cause d’une grande période de l’Histoire du Grand Maghreb s’est effectuée par Tahar Djaout dans L’invention du désert. Il s’agit en effet de la période des conquêtes « musulmanes ». L’auteur use du terme « ouverture » qu’il emprunte de l’arabe فتح pour  désigner une conquête qui porte en elle une croyance religieuse non dénuée de sang de meurtre. Or, le mot « ouverture » ne peut être compris que par un lecteur l’ayant déjà connu dans des contextes didactiques idéologisée montrant que certaines razzias ont eu lieu au Maghreb pour des finalités « civilisatrices ». L’auteur nous invite, en usant de cette traduction du mot, à voir d’un nouvel angle l’Histoire, ainsi, le mot conquête aurait été moins significatif.

A travers le personnage d’Ibn Toumert se donne à lire une nouvelle version de l’Histoire. Ce «  guerrier au service de Dieu » ou ce «  Don Quichotte avant Cervantès » vient instaurer une culture exogène dans le but d’ « illuminer » apparemment, avant même de mettre les pieds sur la terre du Maghreb, il se met à briser les jarres de vins au bord du bateau qui le ramenait d’Alexandrie. Néanmoins, les villes opulentes sont celles vers lesquelles il s’attire le plus dans sa traversée comme Marrakech.

In fine, le désert chez Djaout est à la fois un lieu de mémoire et un lieu d’écriture, le premier demeure au service de ceux dont la quête est de se ressourcer, le second est au service de ceux qui sont à la recherche de la béatitude, l’inspiration tel le narrateur-prosateur. L’idée d’écrire s’est imposée à lui lors de son voyage dans le désert.

 

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