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Le nationalisme : dérives d’hier et risques d’aujourd’hui

S’il y a un mouvement politique qui a marqué les sciences politiques depuis son avènement vers la fin du XVIIIème siècle, c’est bien le nationalisme. Très prégnant durant la  deuxième moitié du XIXème siècle et début du XXème siècle, le terme a connu, depuis son apparition jusqu’à nos jours, en fonction des contextes sociopolitiques, une évolution et un glissement sémantique. Avec la Révolution française de 1789, qui a instauré le principe du droit des peuples à s’autogouverner, le discours nationaliste s’est épanoui.

Selon Antonin Artaud, il y a deux types de nationalisme : culturel et civique (politique) ; le premier, selon l’auteur, mène à l’universel ; et le deuxième est anti-universel. Depuis la fin du XIXème siècle jusqu’à la deuxième guerre mondiale, c’est la deuxième acception (politique) qui a prédominé en Europe ; des nations comme la France, l’Allemagne ou l’Italie ont été gagnées par des élans nationalistes qui les ont menées vers des dérives politiques. La colonisation française qui s’est faite au nom d’un certain nationalisme et le nazisme allemand durant la deuxième guerre mondiale en sont des exemples édifiants.

Pour l’essayiste bulgare Tzvetan Todorov, c’est avec la publication par l’idéologue  Maurice Barres, d’une brochure  en 1893 intitulée Contre les étrangers, que le nationalisme a commencé à s’éloigner des valeurs humaines en France (Nous et les autres, p.331).Cette variante du nationalisme chauvin et xénophobe qu’incarne M. Barres, est le prélude à la politique coloniale qu’adoptera par la suite la France avec plus d’audace et plus d’arrogance ; pourtant, cette politique même politique coloniale était menée, disait-on, au nom des Lumières.

En Allemagne, et durant la deuxième guerre mondiale, le nationalisme servira de terrain fertile pour le nazisme, à tel point qu’il est difficile de faire la distinction entre les deux notions ; la frontière entre elles est décidément poreuse. L’idéologie nationaliste qui cultive la haine de tout ce qui est étranger a débouché sur des guerres atroces contre tout pays constituant une menace pour l’Allemagne nazie.  Le bilan du nazisme, rejeton légitime du nationalisme, est aujourd’hui connu dans ses plus menus détails. De fait, nous pourrions dire avec Todorov sans réserve que « le nationalisme est l’un des principaux ingrédients  de l’ideologie qui conduit aussi à la seconde guerre mondiale »[1].

Dans une autre aire culturelle, appelée communément le monde arabe, le nationalisme politique a émergé durant les années 50, plus exactement avec la montée de ce qu’on a appelé à l’époque le Nassérisme, un terreau fertile. C’est ainsi que cette idéologie trouvera des échos dans plusieurs pays du tiers-monde, dont l’Algérie, sous le joug colonial. On remarquera que si ce nationalisme a permis à certains peuples opprimés de se libérer du colonialisme, il a en revanche aidé d’autres à instaurer une idéologie fasciste, basée sur la haine de l’Autre et une pratique autoritaire évidente. À juste titre, T.Todorov écrit: « Le nationalisme partage avec le racisme une attitude hostile à l’égard des autres. Mais les différences entre les deux n’en sont pas moins significatives. Le nationalisme conduit naturellement à la xénophobie »[2].

Dans les pays comme l’Algérie, l’idéologie nationaliste à montré ses limites d’abord parce qu’elle n’a pas su s’adapter à l’exigence démocratique après l’indépendance et, ensuite, parce qu’elle s’est muée en une nébuleuse qui a voulu diluer toute la diversité culturelle et linguistique du pays dans un monolithisme glaçant. Pourtant, certains penseurs avaient déjà prédit les risque d’un nationalisme débridé sans aucune conscience politique : « Le nationalisme doit à présent être enrichi et approfondi : s’il ne se transforme pas très rapidement en conscience politique et sociale, en humanisme [réel], [il] conduit à une impasse »[3](Frantz Fanon, cité par E. Said, in Culture et impérialisme, p. 375).

Cette assertion de F. Fanon nous éclaire sur les ratages du présent induits par un nationalisme débridé, qui servait, certes, autrefois, comme moyen de résistance contre le colonialisme, mais qui, après l’indépendance, nécessitait un approfondissement et une adaptation au  nouveau contexte qui, malheureusement, n’ont pas été réalisés. Dans l’Algérie indépendante, c’est au nom de ce « nationalisme » que des cultures locales ont été marginalisées et des apports étrangers d’une fécondité indéniables ont été effacés de la mémoire.

Aujourd’hui, avec l’émergence du virus du corona et les bouleversements sociopolitiques qui risquent d’être engendrés par celui-ci, la question que se posent déjà certains observateurs avisés de la géopolitique est de savoir si le Covid 19 va exacerber le sentiment nationaliste en ce début du XXIème siècle ou non. Concrètement, au vu des soubresauts politiques que connait actuellement le monde, notamment dans des pays où le discours nationaliste avait déjà pris dans la société – nous pensons à la Hongrie d’Orban dont le parti d’obédience nationaliste a connu récemment un succès politique retentissant –, nous sommes tentés de répondre à cette question par l’affirmative. Et l’Algérie, où le nationalisme est profondément prégnant, n’est pas à l’abri. Faut-il dès lors craindre un repli chauvin une reprise autoritaire au nom du nationalisme ?


[1] Tzvetan Todorov, Nous et les Autres. La réflexion française sur la diversité humaine, Paris, Seuil, 1985, p. 333.

[2] Tzvetan Todorov, op.cit., p.335.

[3] Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Paris, Editions Maspero, cité par Edward Said dans Culture et Impérialisme, Alger, Editions Apic, 2010,  p. 375.

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