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« Le secteur du livre est un enjeu d’avenir pour l’Algérie » (Manaf Saihi, éditeur, membre de l’Onel)

Dans cette interview, Manaf Saihi, directeur des éditions éponymes et Président de la commission économique et culturelle de l’Onel, parle des discussions que mènent l’Organisation nationale des éditeurs de livres avec le ministère de la culture. Tout en insistant sur la nécessité d’approcher le secteur du livre d’une façon globale, il rappelle que le livre ne concerne pas seulement les éditeurs mais aussi les lecteurs et tous les départements ministériels qui, selon lui, doivent s’impliquer activement dans sa promotion. Par ailleurs, rappelle-t-il, « bien que nous n’ayons encore rien obtenu de concret, nous pensons que le nouveau staff du ministère de la culture nous montre qu’il est plus impliqué que les staffs précédents dans les questions du livre. »

L’Onel a participé récemment à une rencontre avec des cadres du ministère de la culture pour parler de la situation du livre, notamment en cette période de confinement où tout le secteur se trouve paralysé. Autour de quoi ont tourné exactement les discussions ?

Les discussions ont abordé de façon générale tout ce qui a trait au livre, en s’attardant particulièrement sur ce qui pourrait insuffler une bouffée d’oxygène au secteur des métiers du livre dans le contexte actuel marqué par la crise et la pandémie de coronavirus. Il est à noter que lors d’une première rencontre entre le président et quelques membres de l’Onel d’une part et madame la ministre et certains de ses conseillers d’autre part, l’Onel a remis à ces derniers un document retraçant sa vision, en tant qu’organisation professionnelle ayant analysé son environnement institutionnel, administratif, socioculturel et économique, de la politique du livre à même de ressusciter, puis de rétablir l’ordre dans un marché du livre souffrant de diverses lacunes et défaillances. Cette vision ainsi exposée a servi de plateforme à ces discussions.

L’une des questions récurrentes que se posent les éditeurs, les lecteurs et les amoureux du livre est la tenue ou non du Salon International du Livre d’Alger. Qu’en est-il ?

Cette question, bien qu’abordée lors de ces discussions, fut adroitement éludée par les représentants du ministère en en suspendant la réponse aux décisions futures du Comité scientifique de suivi de l’évolution de la Pandémie du coronavirus. Pour notre part, nous estimons que les délais de préparation du Sila pour sa date prévue sont largement dépassés. Même si la décision du Comité scientifique de suivi de l’évolution de la Pandémie du coronavirus est favorable, il sera ou ajourné, ou réduit à un Salon national, à moins d’être reporté à une date suffisamment lointaine pour permettre une préparation adéquate, mais cela bouleversera le calendrier des salons et la participation non algérienne risque d’être plus réduite que prévu.

Il a été question, lors de votre rencontre, de mettre en place une commission mixte pour faire « des propositions ». Quelles sont les propositions de l’Onel quant à l’organisation des foires du livres, notamment le Sila ?

Pour notre part, à l’Onel, nous estimons que le Sila présente un grand nombre de lacunes, lesquelles peuvent être évitées si les organisations professionnelles d’éditeurs étaient impliquées dans son organisation. Ce à quoi nous ne cessons d’appeler depuis la création de l’Onel en décembre 2014. Quant aux foires du livre nationales, régionales et locales, nous préconisions depuis des années déjà qu’elles soient assujetties à l’obligation de prévoir un programme culturel consistant, comprenant notamment des conférences, des ateliers professionnels et des présentations d’ouvrages, cela en plus – bien sûr – des ateliers d’écriture, des séances de ventes dédicaces, et des concours pour jeunes lecteurs, auteurs et illustrateurs et même conteurs !… La situation actuelle qui rend les éditeurs vulnérables à tout excès des charges nécessite l’accompagnement de l’État, que ça soit en matière de bonification du coût des stands ou en matière de prise en charge (hébergement). Et finalement, nous préconisons la participation de mécènes et autres sponsors, notamment les grandes entreprises publiques, pour émettre des Chèques-lire (spécialement aux enfants visiteurs de ces foires) pour agir en contrepoids d’une récession de vente de livre qui perdure. L’Onel a bien entendu remis au ministère de la culture un projet de foires nationales et régionales pour lequel nous proposions un partenariat avec ledit ministère. C’est ce qui a donné lieu précisément à ces réunions.

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Des ateliers de travail « chargés d’examiner la situation, la politique et l’industrie du livre » sont également prévus. Quel regard portez-vous sur le secteur du livre en Algérie ? Quels en sont les points forts et les points faibles ?

Le secteur du livre en Algérie est très prometteur ! Beaucoup de mes confrères me riraient au nez en lisant cela, mais je le pense vraiment. À l’Onel ; nous le pensons vraiment. L’Algérie compte plus de huit millions de scolarisés et le livre scolaire est en train de se rapprocher de plus en plus de la libéralisation totale, dans laquelle chaque éditeur pourra proposer ses manuels scolaires selon le programme du ministère de l’Éducation nationale, et la libre concurrence déterminera qui aura droit à quelle part du marché. Le fait que l’Algérie soit polyglotte, que le tamazight soit constitutionalisé et que l’anglais progresse de plus en plus dans l’enseignement supérieur constituent autant d’opportunités pour les métiers du livre en Algérie. Pour peu que l’Algérien se remette à lire, car c’est là le réel enjeu. Et malheureusement, il s’agit d’un enjeu au-dessus des moyens de l’éditeur de livres, ni même de ceux de tous les éditeurs rassemblés. C’est l’enjeu d’avenir de la nation !

En plus de ce qui est énuméré ci-dessus, on peut citer comme autres points forts du secteur du livre en Algérie le fait que la dernière décennie a vu beaucoup d’investisseurs dans le domaine de l’imprimerie s’équiper d’un excellent matériel. Ce n’est pas le cas pour la majeure partie des pays d’Afrique subsaharienne, ce qui en fait un prolongement naturel du marché local, pour peu que l’Algérie réalise quelques avancements en matière de logistique et de souplesse administrative. Le marché européen lui-même constitue une zone d’expansion à prospecter pour les prestataires de services des métiers du livre, mettant à profit la différence de change entre les prix en dinar algérien et ceux en euro. Mais cela exige un meilleur contrôle de qualité, une meilleure formation de la main-d’œuvre et un système bancaire plus flexible. Toutes ces questions ont été passées en revue, traitées et analysées par le programme professionnel du BookProd, salon international de l’industrie du livre, organisé par l’Onel en 2016 et en 2018. Les recommandations issues de ces deux éditions du BookProd ont été adressées aux différentes instances concernées, chacune pour ce qui relève de son autorité.

Pour les points faibles, citons simplement – mais dans le répertoire tragique – la quasi-absence de librairies ! L’accaparement quasi-total des quelques librairies « persistantes » et de la commande publique par des importateurs ; et l’impact que cela a sur le processus de création littéraire et intellectuelle en Algérie. Pour faire court, je vous cite l’exemple suivant : un auteur qui estime – lui et quelques critiques avisés – avoir un réel talent décide de se couper du monde pour « pondre » un chef-œuvre. Cela lui prend six mois (j’allais dire : seulement !) et il trouve un éditeur qui accepte de le publier avec un contrat d’édition « normal », donc au frais de ce dernier et contre une valeur numéraire des droits d’auteur de 10% au prorata des ventes. L’œuvre en question est un roman de « taille normale » dont le prix se situe au mieux à 600 DA et le marché du livre étant ce qu’il est, il faut compter un délai de plus de deux ans pour écouler le premier tirage de mille exemplaires. Ce qui aura rapporté au mieux 60.000 DA à l’auteur, divisés sur six mois cela lui fait 10.000 DA, soit à peine la moitié du Salaire minimum garanti (SMIG). Aurait-il été mieux inspiré de se faire vendeur de cacahuètes ?! Il y a de quoi l’écœurer à vie de la littérature ! Si vous saisissez la portée de cet exemple, alors vous avez saisi le caractère tragique de l’incidence du problème de la distribution du livre algérien sur l’avenir de l’Algérie en tant que pays ou en tant que nation.

Beaucoup d’acteurs du secteur du livre parlent du problème de la distribution et de l’absence de librairies, notamment dans les villes de l’intérieur. Comment se pose, selon vous, le problème de la distribution ? Quels en sont les remèdes ?

Cela est une vérité et je pense m’y être attardé longtemps. Néanmoins, il faut se rendre à l’évidence que cet état de choses est un résultat circulaire, c’est-à-dire que moins il y a de librairies et moins les gens lisent et moins les gens lisent moins il y a de librairies ! Donc le mieux que l’on puisse faire c’est de rompre ce cercle vicieux en donnant suffisamment de possibilités de prospérité aux librairies pour redonner goût à la lecture aux gens. C’est, comme je le disais plus haut, le devoir de tout le pays, État, gouvernement, administration, législateurs, autorités locales, etc.

À l’Onel, nous avons émis plusieurs propositions pouvant aider à recréer un tissu de librairies à travers le pays, dont je cite pêle-mêle : une librairie (ne pouvant changer d’activité) obligatoirement dans chaque nouvelle cité quel qu’en soit le programme (social, AADL, LPP, etc.) ; une chaine de librairies-kiosques financées par le dispositif ANSEJ, fournies en livres par l’Onel, dont les promoteurs sont exclusivement les détenteurs de diplômes de bibliothéconomie assujettis à une formation spéciale (accélérée) supervisée par l’Onel en partenariat avec le ministère de la formation et de l’enseignement professionnels et auxquelles (les librairies) sont annexées de petites unités de récupération de bouteilles en matières plastiques donnant pour chaque quantité de bouteilles récupérée des bons servant uniquement à l’achat de livres dans cette chaine. Le label de qualité proposé par la loi du livre (non encore appliquée) est une autre manière encore d’aider la librairie en faisant bénéficier de la commande publique les librairies détenant ce label de façon exclusive.

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Mais le principal remède à tous les maux de la librairie, de l’édition et de tous les métiers du livre est le retour des Algériens à l’amour et la pratique de la lecture, pour lequel nous ne voyons qu’un seul moyen : l’apprentissage en bas âge de cette pratique et « l’inoculation par intraveineuse » de cet amour aux jeunes et moins jeunes à l’école.

Les médias algériens, public et privés, n’accordent qu’une place minime à la culture en général et au livre en particulier. Pourquoi ne pas imposer un volume horaire à consacrer au livre, notamment dans les médias publics ?

La loi du livre en parle explicitement et le document que nous avons remis à madame la ministre s’y attarde particulièrement, en précisant que citer le nom de l’éditeur d’un ouvrage dont on parle ou que l’on présente n’est pas de la publicité ! Nous voudrions également que les nouvelles parutions fassent l’objet d’une revue hebdomadaire, sinon quotidienne dans les médias nationaux. Comme les rencontres avec les cadres du ministère de la culture ne sont pas encore arrivées à ce point, nous ne savons pas quelle suite sera donnée à nos propositions. Pour conclure, bien que nous n’ayons encore rien obtenu de concret, nous pensons que le nouveau staff du ministère de la culture nous montre qu’il est plus impliqué que les staffs précédents dans les questions du livre.

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