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« L’écosystème littéraire algérien est à la fois complexe et méconnu » (Hadj Miliani, professeur de littérature)

Dans cette interview, le professeur Hadj Miliani, qui dirige une équipe de recherche dans le cadre d’un projet de réalisation d’une cartographie de la littérature algérienne lancé par le CRASC, revient sur la complexité de ce qu’il appelle « l’écosystème littéraire algérien » et la nécessité de l’étudier et le faire connaitre. Selon lui, « l’originalité de ce projet est de travailler en synchronie sur les trois langues (tamazight, arabe et français) ». Toutefois, souligne-t-il, « il faut qu’il y ait une interaction » entre tous les acteurs de cet écosystème  et  « que chacun fasse son boulot » dans les règles de l’art.

Une cartographie de la littérature algérienne dans ses différentes composantes linguistiques (arabe, tamazight, français), projet menée par l’université d’Oran 2, est en cours de réalisation. Vous êtes membre de l’équipe qui mène ce projet. Pouvez-vous nous dire en quoi consiste exactement ce travail ?

Ce projet est mis en place au CRASC d’Oran depuis septembre 2019 pour trois années. Il fédère autour d’un programme de travail et de problématiques communes trois équipes pilotées respectivement par Mohamed Daoud pour l’arabe (Oran 2), Mohand-Akli Salhi pour le tamazight (UMMTO) et moi-même pour le français (U. Mostaganem) tous trois chercheurs associés au CRASC. Il s’agit pour la période retenue (2010-2020) d’examiner la consistance de l’écosystème littéraire algérien dans ses expressions écrites des trois principales langues en usage dans ce secteur. La période antérieure a été plus ou moins bien investie, elle fera l’objet d’une synthèse à la fin du projet.

Par écosystème littéraire, nous entendons aussi bien la production littéraire éditée, que la place de l’édition, la librairie, la bibliothèque et l’ensemble des institutions qui prennent en compte la littérature (l’éducation, les médias, internet) ainsi que l’activité littéraire proprement dite (clubs littéraires, ventes dédicaces, conférences, festivals, salons, etc.). Une attention particulière sera accordée à la reconstitution des trajectoires des écrivains qui ont émergé depuis une dizaine d’années. Cette première année a permis d’organiser quelques rencontres modestes autour des dictionnaires et des anthologies littéraires ainsi que sur les suppléments littéraires. Mais l’essentiel a été surtout de commencer à mettre en place des éléments bibliographiques qui constitueront la base numérique finale en 2022 dans les trois langues, de recenser les travaux universitaires et les traductions ainsi que des études faites en pays anglophones, germanophones et hispanophones.

L’originalité de ce projet est de travailler en synchronie sur les trois langues (tamazight, arabe et français). Toutes nos manifestations passées et à venir (situation de l’édition, littérature de jeunesse, lectorats, les polémiques littéraires en Algérie, écriture littéraire numérique, littérature de la diaspora, etc.) se feront toujours en conjuguant les trois expressions littéraires ensemble. Un premier ouvrage (en arabe, kabyle, français et anglais), fruit des premières investigations des chercheurs des trois équipes, est en cours d’élaboration pour être publié avant la fin de l’année en cours.

Vous pilotez le projet de mise en place d’une cartographie de la littérature algérienne d’expression française. Quel regard portez-vous sur cette littérature aujourd’hui ?

C’est évidemment la motivation même au cœur de notre projet : offrir des matériaux concrets et documentés pour permettre à tout un chacun de se faire une opinion sur une œuvre, un écrivain, une thématique. Les appréciations qui sont données de la littérature algérienne en langue française souffrent parfois d’une certaine méconnaissance de la réalité matérielle et institutionnelle des productions et des auteurs. Les jugements abrupts de valorisation ou de dévalorisation masquent souvent des situations plus complexes. Il faut surtout noter que la partie la plus visible médiatiquement cache une diversité d’auteurs, de supports, de lieux et d’espaces d’échanges (plateformes numériques internationales du type Amazon ou Édilivres ; de pays d’édition : France, Québec, Belgique, Suisse, États-Unis, Maroc, Tunisie, etc. ). Plus de 70% de la production en langue française est publiée à compte d’auteur en Algérie et reste très souvent invisible auprès des critiques, des chercheurs et des lecteurs.

La littérature algérienne, notamment celle des trois dernières décennies, est  à la fois peu connue et peu étudiée. Pourquoi ?

Ce sera également l’objet de nos analyses à venir pour comprendre ce qui est parfois « un effet de champ », c’est-à-dire le fait qu’on pense que les productions ne sont pas connues ou ne sont pas étudiées. Quand on examine uniquement les intitulés des centaines de thèses de doctorat soutenues depuis 10 ans, on s’aperçoit qu’il y a évidemment des auteurs ou des thèmes qu’on continue à interroger depuis 20 ou 30 ans, mais également plein de sujets et d’auteurs plus rares et singuliers. Nous avons beaucoup d’équipes de recherche et de laboratoires qui ont produit des études importantes ces dix dernières années en Algérie et dans le monde. Malheureusement, les échanges et les mutualisations de ces travaux manquent, ce qui donne un caractère fragmenté à cette production universitaire. Elle mérite d’être mieux connue, notamment auprès des médiateurs culturels (journalistes, animateurs, etc.) qui pourraient enrichir leur propre travail. Mais à l’université, il y a parfois de la paresse et des effets de mode ou d’accommodation qui fait que l’on a tendance à privilégier les auteurs et les thèmes du moment ou de procéder à la glorification sans risques des écrivains du Panthéon littéraire algérien sans rien ajouter de nouveau. Peu d’étudiants ou d’équipes s’aventurent sur des thématiques, des œuvres ou des auteurs nouveaux.

L’objectif de ce projet est «la bonne compréhension du champ littéraire algérien dans sa diversité linguistique et thématique» nous dit votre collègue Mohamed Daoud e l’Université d’Oran qui pilote l’équipe qui travaille sur la littérature d’expression arabe. Peut-on, selon vous, parler d’un champ littéraire algérien ?

Nous avons préféré adopter la notion de champ littéraire algérien par commodité au départ. Cette notion de champ littéraire qui a près d’une cinquantaine d’années d’existence a été largement discutée, contestée, réadaptée dans le monde. Pour ma part, en attendant d’avoir des descriptions fines de terrain dans une perspective également diachronique, je pense que l’on pourrait provisoirement parler d’un écosystème littéraire en Algérie en évolution avec une variété des langues d’expression, des univers esthétiques divers, des positionnements à la fois variés et communs dans certaines circonstances, et des pratiques individuelles de plus en plus prononcées. C’est dans ce sens qu’il faut intégrer la vie littéraire dans le champ de la culture en général en Algérie dominée à la fois par le cosmopolitisme et la dissonance culturels (Lahire).

« La décennie 2010-2020, a fait savoir M. Daoud, a vu la production d’un nombre important de textes qui gagneraient à être valorisés et répertoriés en vue d’études plus approfondies». Que va-t-on et que doit-on faire pour instaurer une interaction permanente et féconde entre le champ de production littéraire et la critique universitaires et journalistique ?

Bien entendu, il faut qu’il y ait une interaction mais que chacun fasse son boulot. Les éditeurs et les auteurs doivent communiquer régulièrement et donner des matériaux (extraits, interviews, dossier de presse, service de presse) aux médias pour qu’ils puissent parler des œuvres (au moins les signaler, sinon plus). Les médias doivent consacrer de la place aux thèmes et aux œuvres hors les sentiers battus en donnant le maximum d’éclairage pour que le lecteur se fasse une vraie idée de l’œuvre. Sans que cela se transforme en simple résumé ou en éloges dithyrambiques. Enfin, la critique universitaire doit patiemment reconstituer les fondements de l’œuvre, chercher les angles d’attaque innovants et ne pas ressasser des coquilles souvent vides (sémiotique, intertextualité, post-colonial, interculturalité, etc.) Utiliser les riches matériaux que la presse offre sans pour autant s’emballer sur des jugements, des prises de position, voire des polémiques littéraires qui sont précisément le signe d’une activité littéraire féconde et qui méritent d’être étudiées pour comprendre autant les représentations que les enjeux.

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