Les musulmans ne mettent pas en pratique toutes les recommandations coraniques

La grande majorité des Algériens tout comme la grande majorité des musulmans considèrent que le voile est une prescription coranique et veulent l’imposer aux femmes sous prétexte que, ce que le Coran recommande, l’être humain ne peut le contester. Or, d’une part, la dissimulation de la chevelure de la femme, la partie principale du voile, de sorte qu’une femme qui ne dissimule pas sa chevelure n’est pas considérée comme voilée, n’est évoquée dans aucun verset coranique.  D’autre part, les musulmans ne mettent pas en pratique toutes les recommandations coraniques. Qu’une règle soit édictée dans le Coran ne suffit donc pas pour qu’elle soit appliquée ou applicable.

Le verset 31 de la sourate 24, La Lumière est celui qui revient le plus dans le discours religieux comme preuve que le voile est une recommandation coranique. La lecture de ce verset : « Dis aux croyantes de baisser leurs regards de garder leur chasteté et de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît et qu’elles rabattent leur khimar sur leurs djouyoub […]. »[1] nous permet de constater qu’il recommande aux femmes de dissimuler leur djouyoub, pluriel de djaïb, qui signifie littéralement la poche et qui est souvent traduit, et curieusement, par « poitrine » en référence aux commentateurs comme ibn Khatir. D’autres comme el-Jalalyn (XVe et XVIe siècles) pensent qu’il s’agit du col du vêtement.  Cependant, ni la poitrine ni le col du vêtement ne signifient les cheveux. Quant au terme khimar que tous les adeptes du voile traduisent par foulard, il n’est dans ce cas qu’un châle ou une écharpe. Un tissu n’est appelé foulard que s’il couvre la tête.

Le verset 59 de la sourate 33, les Coalisés, « Ô Prophète dis à tes épouses à tes filles et aux femmes des croyants de ramener sur elles leurs djalabib », lui aussi, évoque une façon de s’habiller spécifique aux femmes. Il leur recommande de mettre leur « djalabib », pluriel de djilbab (d’où le terme djellaba) qui signifie une robe longue ou une forme de manteau mais qui n’est en rien le foulard. Même si les philologues ne disposent pas de détails permettant de savoir comment était exactement au VIIe siècle la tenue vestimentaire désignée par ce terme, ce qui est habituel c’est que la robe longue ou le manteau couvrent le corps et non la chevelure.

Le verset 60 de la sourate 24, la Lumière ne parle pas non plus de la chevelure de la femme ni de sa tête mais du vêtement en général sans aucune autre précision : « Quant aux règles qui président aux femmes ayant atteint la ménopause et ne souhaitant pas se remarier nul grief ne leur est fait si elles déposent leur vêtement […]. » Quant au terme hidjab mentionné dans le verset 53 de la sourate 33, les Coalisés, il désigne un rideau qui devait séparer les femmes du prophète de ses compagnons et non un quelconque vêtement. À quoi se référent alors les adeptes du voile ? Aux commentaires d’hommes remontant de surcroît aux premiers siècles de l’islam. Cependant, le commentaire n’est pas le Coran. Les musulmans qui affirment que le port du voile est une recommandation coranique ne distinguent donc pas entre le commentaire et le texte originel ; ils prennent les commentaires du Coran pour le Coran lui-même.

Quant à l’argument selon lequel une règle qui est édictée dans le Coran doit être appliquée, la réalité de l’islam, tel qu’il est pratiqué dans toute son histoire, montre que les musulmans n’ont jamais mis en pratique toutes les recommandations coraniques. Ils ne peuvent pas le faire même s’ils le veulent ; beaucoup d’entre elles s’opposent. Ainsi dès le départ, les musulmans en ont retenu certaines, celles qui correspondaient à leur vision de la société, à leurs valeurs, à leur culture et aux circonstances sociales et politiques, et en ont négligées d’autres. Le Coran lui-même affirme dans le verset 106 de la sourate 2, La Vache, que certains versets sont abrogés et d’autres oubliés, sans qu’il ne précise lesquels. Le principe de l’abrogé et l’abrogeant est connu en islam et al-Suyūtī (1445-1505), dans son ouvrage le perfectionnement des sciences du Coran, mentionne un grand nombre de versets qui sont abrogés. Il utilise l’expression « abrogés mais récités » qui signifie qu’ils sont abrogés mais pas supprimés du Coran.

Ainsi, les musulmans interdisent la consommation du vin autorisé pourtant dans au moins deux versets coraniques. Ils ne mangent pas le porc alors que le verset 173 de la sourate 2, La vache l’autorise en cas de nécessité, ce que les musulmans ne peuvent pas envisager même en cas de grande famine. Aujourd’hui, beaucoup se posent des questions au sujet même des vaccins pour savoir s’ils ne comportent pas de la gélatine de porc alors qu’ils sont nécessaires pour les protéger contre les maladies. Les musulmans ne se dirigent pas non plus lors de la prière vers la mosquée de Jérusalem comme l’ordonne le verset 144 de la sourate 2, La Vache.

Entre la deuxième moitié du XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle, grâce à l’influence des valeurs de la modernité : l’égalité, la liberté et le respect de la dignité humaine, ce fût au tour d’autres règles d’être déclarées caduques. Celles concernant l’esclavage codifié pourtant dans 25 versets coraniques et les châtiments corporels comme celui de la main coupée dicté pourtant dans le verset 38 de la sourate 5, la Table servie. Aujourd’hui, la très grande majorité des musulmans rejettent ces pratiquent et les pays musulmans ne reprennent pas ces règles dans leur système juridique à l’exception des pays fondamentalistes.

Cependant, le voile, lui, continue d’être défendu comme une recommandation divine incontestable alors que cette pratique est le symbole de la discrimination à l’égard des femmes. Il suffit de se rappeler qu’il est imposé aux femmes et non aux hommes. Le voile discrimine également les femmes non-voilées par rapport aux femmes voilées et légitimise la violence contre elles. Pour le discours religieux, elles méritent d’être agressées voire violées, car d’une part elles sont impudiques alors que les femmes voilées elles sont pudiques, et, d’autre part, elles suscitent le désir de l’homme qui est incapable de maitriser son instinct sexuel. Le voile transmet un discours qui déshumanise l’homme en le réduisant à un corps sans esprit. Ainsi, il porte en lui toutes les raisons pour en finir aujourd’hui totalement avec cette pratique.

Mais le voile n’est pas la seule règle de la charia, concernant les femmes, sur lesquelles les musulmans sont le plus intransigeants. La polygamie, les inégalités successorales, et beaucoup d’autres, qui maintiennent les femmes en situation d’infériorité, sont inscrites dans les systèmes juridiques de presque tous les pays musulmans dont l’Algérie. Pour les juristes, ce sont des recommandations divines, coraniques, qui doivent être appliquées. Argument qui est théologiquement et historiquement faux et une grave dérive sur le plan moral et constitutionnel.

 

Razika Adnani est philosophe et spécialiste des questions liées à l’islam.  Elle est membre du Conseil d’Orientation de la Fondation de l’Islam de France, du Conseil Scientifique du CEFR, membre du groupe d’analyse de JFC Conseil et Présidente Fondatrice des Journées Internationales de Philosophie d’Alger. Elle est auteure de plusieurs ouvrages parus chez UPblisher, l’Aube dont le dernier est Pour ne pas céder, textes et pensées publié en Février 2021 par UPblisher. 

De 2014 à 2016, elle donne un ensemble de conférences sur le thème « Penser l’islam » à l’Université Populaire de Caen de Michel Onfray.  De 2015 à 2017, elle contribue aux travaux du séminaire « Laïcité et Fondamentalismes » organisé par le Collège des Bernardins.

En 2018 et en 2019, c’est à l’université Permanente de Nantes puis au Centre d’Étude du Fait religieux qu’elle donne deux cycles de conférences, l’un sur « La pensée musulmane » et l’autre sur « La réforme de l’islam du XIXème siècle à nos jours ».  Razika Adnani collabore à de nombreuses émissions et journaux (Marianne, Figaro, Le Monde, La Croix…).

 

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