Lettre à Alla, le prophète des bruits indociles

À l’occasion de l’institution du PRIX NATIONAL ALLA pour LA MUSIQUE SPIRITUELLE, nous publions cette émouvante lettre écrite par l’éminent sociologue Rabeh Sebaa à l’artiste, mondialement connu, peu de temps après son départ en exil en 1996.

Mon cher Alla,
Je ne comprends toujours pas pourquoi tu avais brutalement décidé que ce n’était pas avec ce même sable qu’on devait continuer à ensevelir notre dune…
Tu as tiré derrière toi les ultimes rets de la superbe palme blanche sur laquelle tant de lutins et de notes scintillantes ont souvent réveillé les promesses endolories de l’aube assoupie. Au moment où d’autres douleurs courtisaient le sommeil jaunâtre du répit. Et les pâles miroitements de l’existence brumâtre. 
A l’ombre de l’oubli et de l’indifférence. Tu es parti, atterré, médusé par l’insoutenable fausseté d’être. Choqué par le scandale de l’arrogante et bruyante démesure des certitudes canines. Aboyantes et fossoyantes. Celles qui poussent précisément au départ. Vers l’inassouvi. Vers l’inabouti. Vers les horizons promis. Et qui incitent à embrasser le ciel. En tirant le rideau d’émail face au visage hideux des éparpilleurs de rêves. Les assidus de la chasse à courre du champ de conscience. Ceux qui ont juré d’obstruer les yeux et les pores de ce beau pays.
Mon cher Alla,
Tu as fait ce choix contrarié et apeuré. Réticent devant les sombres perspectives des labyrinthes béants qui ouvrent la porte à cette frileuse aventure de l’engloutissement. De la froidure bleue. Et de la discipline d’acier. Qui te fait tant défaut. Mais qui a fait ton style. Et ta vérité. Cette indiscipline que quelques uns appelleront tes improvisations. En fait, tes inquiètes vibrations. Les bruissements de l’indocilité imaginative de tes cordes. De ces cordes mille fois triturées, serrées, desserrées, resserrées, puis libérées. Pour un envol insoupçonné. Et quelques brassées de lumière éclaboussant, les parois maussades de l’immobile. Mais que tu pouvais toi seul, à Béchar ou ailleurs et à ces moments de la nuit et de ta vie, apprivoiser au cœur d’un luth émerveillé. Sur les hanches chaudes d’une guitare envoûtée ou dans la gorge déployée et les yeux écarquillés d’un violon étonné. Parfois aussi sur la poitrine gutturale d’un jerrican, soumise et attendrie. Je me les remémore comme les relents sonores d’une enfance en tenue d’Arlequin, dansant sur les toits sobres et fiers de ces cités qui nous ont vus partir. Un à un et ensuite par grappes serrées. Gardant au fond des yeux, des rayons inextinguibles qui filtraient les clameurs chaudes de ces quartiers, comme un encens qui sent le vaste et l’humilité. De Manouga à Houba, en passant par Mer Niger, Debdaba, Lablanate, la Barga, Boubrit, Lagsar, Gouray, Bidandou qui te connaît tant. Pour t’avoir vu faire tes premiers pas dans l’univers sidéral des sons qui dansent. Dans cette bourgade bigarrée où les maisons et les certitudes ignoraient les portes et les serrures. Mais où les espérances les plus colorées fleurissaient au pied de chaque matin fier.
Lafdil El Foundou, le père, y a vécu et Ma Ezzahra, la discrète Zaza, y a tressé bien des promesses au détour de quelques regards étonnés. Parfois dans les échos des appels de voisins anonymes ou des amis inamovibles, comme Dahan Pons, Baghdad Drissi, Ghazi Manouni ; Mostafa ould El khoumssi, Chikh Saria ou Miloud Jardine.

En fait, tes inquiètes vibrations. Les bruissements de l’indocilité imaginative de tes cordes. De ces cordes mille fois triturées, serrées, desserrées, resserrées, puis libérées. Pour un envol insoupçonné. Et quelques brassées de lumière éclaboussant, les parois maussades de l’immobile. Mais que tu pouvais toi seul, à Béchar ou ailleurs et à ces moments de la nuit et de ta vie, apprivoiser au cœur d’un luth émerveillé.


Je parlerai de Boutbiga et de Bachir Ettiritoir un autre jour. Peut être aussi de Rezki et de Meknassi, Kermoud, de Mouloud, De Rachid Gasmi, ou de El hadj Ahmed. De Brahim, ton frère…D’autres aussi.
Mais il me vient surtout en tête, les peines et les ravissements qui se séparaient chaque soir, dans les coins de nos ruelles poussiéreuses comme dans nos rires, après s’être fermement donné la main durant le jour. Avec parfois la promesse délurée de faire quelques pas de danse sur les dalles humides de l’éternité. C’est peut être cela aussi l’amitié.
Mon cher La’lloul
Le départ, les regrets, les désillusions, les déceptions, les ingratitudes, les lâchetés, les trahisons… et une nation pataugent dans le silence et le mensonge. Dans la « fange irréversible » comme tu disais. Ce pays qui mérite tant de grandeur. Tu disais cela aussi, mon cher La’lloul. Avant de partir. A l’heure de partir. Rempli de tout cela. Seul. Et tu l’as si bien exprimé dans un écrin de notes qui aurait aimé se voir s’éclore ici. Dans ce florilège d’arc-en-ciel de douleurs, qui renaît au bout de tes doigts, comme au tréfonds du cœur pourpre du soleil tressaillant sur la chevelure nacrée de la dune ou dans les mouvements frénétiques des seins rebelles de la vague. Que seule une contrée émerveillée comme l’Algérie sait se faire aimer avec autant de complicité dans un foisonnement de désirs effrénés. 


Maintenant A’lla, bien des élans se sont lamentablement désincarnés. Figés sur la palissade blafarde où se tisse la destinée morose de l’advenu. Et où se trémousse la ronde hululante de tous les cercles de tous les analphabètes parvenus. Aboyant et fossoyant. Tentant de filer au ciel le tétanos et l’exil des arcs en ciel. Transformant les nuées en murailles. Au détriment de ton rêve chaotique. 

Dans ce florilège d’arc-en-ciel de douleurs, qui renaît au bout de tes doigts, comme au tréfonds du cœur pourpre du soleil tressaillant sur la chevelure nacrée de la dune ou dans les mouvements frénétiques des seins rebelles de la vague. Que seule une contrée émerveillée comme l’Algérie sait se faire aimer avec autant de complicité dans un foisonnement de désirs effrénés. 


Mon cher A’lla,
Tu sais que ces jours-ci on t’écoute dans tous les interstices de toutes les ruelles de Taghit. Et dans les fentes tièdes de la palmeraie. À n’importe quelle heure. À n’importe quel « mizane » aussi. Cela n’a absolument aucune importance. Comme ce certificat de participation qu’un jury d’estrade a cru bon de te décerner à l’issue de la fête. C’est la rançon qu’il fallait bien payer à l’affection de ceux qui ont su te garder. Ici ou ailleurs. 
Tu sais que cette semaine Kassou s’est marié. Tu sais aussi qu’au moment où j’étais à Taghit, j’ai appris que dans une sorte de tornade tourbillonnante et en l’espace d’à peine quelques jours, Fouitah ainsi que Mohamed El Hayani, que tu aimais tant, se sont déjà retirés. Pour très longtemps. Ils nous ont quittés. Comme Belekbir, l’autre barde aux éclats de vers tourmentés.
Comme Badane, Bel Abbès ou Bakkar. Il reste El Bousaâdi, Fatima El Djoundia et quelques téméraires. 
Mon cher A’lla, bonsoir.

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