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« L’industrie cinématographique algérienne est un mythe » (Bachir Derrais, réalisateur)

En ces moments où la production cinématographique se prose avec acuité, l’Algérie étant chroniquement dépendante de l’étranger en matière d’images, Bachir Derrais, réalisateur, met le doigt sur la plaie et montre la voie à suivre pour « inventer un cinéma algérien ». « En Algérie, quand vous sollicitez une aide et assistance aux organismes étatiques, tout le monde veut se mêler du scenario, pour peu qu’il touche à une question qui concerne telle ou telle partie : Le ministère de la culture, celui des moudjahidine, la DGSN, la gendarmerie, le ministère de la défense, l’association des oulémas, le ministère des affaires religieuses. Ces contraintes finissent souvent par pousser les réalisateurs à s’autocensurer. Or, quand on se met à s’autocensurer,  on dit adieu à la création, » estime-t-il.

L’Algérie enregistre un déficit énorme en production cinématographique.  Certains professionnels du secteur disent qu’il n’existe pas – ou plus – d’industrie cinématographique en Algérie. Qu’en est-il selon vous ?

L’industrie cinématographique en Algérie est un mythe, elle n’a jamais existé réellement. Il y a eu toujours des films par-ci et par-là et cela depuis l’indépendance, mais l’industrie du cinéma à proprement parler est à inventer. Et pour ce faire, il y a plusieurs grands chantiers à lancer immédiatement et en parallèle.

Quels sont ces chantiers ?

Ils sont nombreux. Mais, dans l’immédiat, on peut, dans un premier temps, créer un Centre national de la cinématographie(CNC) qui sera en charge de la révision et l’amendement de toutes les lois relatives à la création, production et la distribution et la liquidation de toutes les sociétés publiques de production et de distribution (CNCA, le CADC, l’AARC, ONCI, OREF)
Le CNC récupéra le personnel et les locaux de ces entreprises et les salles seront mises en gérance ou affectées à la Cinémathèque. Ensuite, il convient de prendre en charge la question de la distribution. Dans ce sens, il va falloir atteindre le nombre de 5 millions d’entrées/An. Ceci est possible par la mise en place d’un montage financier (Wilayas/Ministère de la Culture/Dons et Sponsoring) et le lancement d’un appel d’offre international pour la construction de 250 multiplexes cinématographiques dans les villes qui dépassent les 100 000 habitants avec avantages fiscaux et garanties de transferts de devises de leurs bénéfices.

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Qu’en est-il de la question du financement de la production. C’est un des principaux problèmes soulevés par les professionnels du secteur. Pour faire un long métrage de qualité, il faut au minimum 200 millions de dinars, estime-t-on. Comment se présente le problème d’accès au financement en Algérie ?

Pour désengorger le FDATIC, seule source de financement du cinéma actuellement, il va falloir diversifier les sources de financement en introduisant de nouvelles aides privées et publiques. Il faut, entre autres, imposer un cahier de charge de coproduction aux télévisions publiques et privées, impliquer le financement des wilayas gagnant-gagnant et, dans une plus large mesure, réduire toute taxe et fiscalité de l’activité cinématographique pendant 10 ans. Par ailleurs, pour que le cinéma s’autofinance au moins à 50 %, il va falloir
fixer le ticket d’entrée à 500 DA pour les blockbusters et autres films commerciaux et 250 DA pour les films algériens et le film d’auteur ; instaurer une taxe de 20 % reversée au Trésor public pour alimenter les caisses du FDATIC ; augmenter la taxe de la publicité instaurée en 2011 de 1 % à 1,5 ; instaurer une taxe de 5 % pour les diffuseurs de films sur Netflix et les autres opérateurs de téléphonie mobile ; veiller à protéger les droits par l’instauration de lois très sévères sur le piratage, etc. Bref, un tas de mesures qui sont en vigueur partout dans le monde et dont l’efficacité est avérée. Si Abdelmadjid Tebboune veut créer une industrie cinématographique comme il l’a promis lors de sa campagne électorale, il doit mettre en place une politique culturelle claire et avec des objectifs précis et assurer les moyens qui permettent de la traduire sur le terrain.

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Comment évaluez-vous les œuvres cinématographiques de fiction réalisées jusque-là ? répondent-elles aux normes de qualité en vigueur dans le monde ?

Il y a des films bons et d’autres bricolés. Les bons films qui répondent aux normes internationales sont les coproductions qui sont généralement faites avec l’Europe et dont le budget moyen consacré à la postproduction est estimé entre 250 000 à  300 000 euros. En Algérie, les réalisateurs utilisent ce budget pour toute la production, tournage et postproduction. Ceci dit, même les films produits localement sont parfois bien. Le problème, c’est qu’ils n’arrivent pas toujours à trouver des distributeurs en Europe. En France vit une communauté de 5 millions d’Algériens: les gens du cinéma, de la littérature, de la musique trouvent leur comptes financièrement et leurs œuvres trouvent un écho et rencontrent le public et c’est en France que les gens du domaine artistique construisent leur notoriété, en attendant de pouvoir trouver la même chose dans leurs pays d’origine… Ce sont les médias et les critiques français qui distribuent les bons et les mauvais points aux cinéastes, chanteurs, écrivains et autres créateurs algériens, ensuite les médias algériens suivent et s’alignent.

Au stade où l’on est, aucun ministre n’est en mesure de résoudre quoi que ce soit dans le domaine cinématographique en Algérie s’il ne répond concrètement pas aux questions suivantes : Pourquoi, depuis l’indépendance de l’Algérie, aucun film 100% algérien n’a eu une distribution commerciale en France, y compris Chronique des années de braises de Mohamed-Lakhdar Hamina, Palme d’or à Cannes? Pourquoi depuis l’indépendance, seulement deux films 100 % algériens ont été sélectionnés au festival de Cannes, Chronique des années de braises et L vent des Aurés ? Pourquoi, depuis l’indépendance, aucun film 100 % algérien n’a été nominé aux Oscars ?

La production d’un film documentaire ne coûte pas des sommes énormes, en tout cas beaucoup moins que les œuvres de fiction. Mais, en Algérie, on constate que la production de films documentaires est très faible, pour ne pas dire inexistante.  Pourquoi ?

L’Algérie ne produit presque rien en terme de films documentaires et ceci pour plusieurs raisons : La censure, la bureaucratie, la difficulté d’accès à l’information, la difficulté d’obtenir des autorisations et le manque de diffuseurs. Les télévisons ont peur de diffuser de vrais films documentaires. Il y a aussi le manque de formation des réalisateurs de documentaires. La majorité des réalisateurs algériens sont soit autodidactes soit ne sont pas formés pour le documentaire. C’est très difficile de faire du documentaire : n’est pas Malek Bensmail qui veut. Mais le potentiel existe, le génie est là, c’est la machine qui est en panne.

En plus du financement, les réalisateurs et producteurs évoquent souvent le problème de la liberté de création. Votre film sur Ben Mhidi et bien d’autres dont le dernier est Papicha ont été censurés. Où commence et où s’arrête la censure en matière de création cinématographique en Algérie ?

En Algérie, quand vous sollicitez une aide et assistance aux organismes étatiques, tout le monde veut se mêler du scenario, pour peu qu’il touche à une question qui concerne telle ou telle partie : Le ministère de la culture, celui des moudjahidine, la DGSN, la gendarmerie, le ministère de la défense, l’association des oulémas, le ministère des affaires religieuses.  Ces contraintes finissent souvent par pousser les réalisateurs à s’autocensurer. Or, quand on se met à s’autocensurer,  on dit adieu à la création.

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Il n ‘y a pas longtemps, j’ai croisé par hasard un ami qui tourne un film.
Il était en train de se casser la tête pour essayer de tourner une scène dans un commissariat de police avec des policiers sans les policiers et le décor du commissariat… La DGSN lui avait refusé sa demande et lui a demandé de réécrire son scénario, pourtant son film a été subventionné par le ministère de la Culture ! Comment prétendre relancer le cinéma en Algérie quand on est incapable de résoudre un détail pareil ? De quel droit la police bloque un film et se mêle dans l’écriture du scénario dans un pays où le réalisateur n’a aucune autre solution et où confectionner un uniforme ou une arme factice est un délit passible de 18 mois de prison ? Comment faire pour convaincre les producteurs et assureurs étrangers de venir tourner en Algérie dans de telles conditions ?

La question du manque de salles et celle de la distribution sont également posées… Aujourd’hui, avec l’existence de plateformes numériques, peut-on considérer que le problème se pose toujours ?

Quand la télé fut inventée, les spécialistes de l’époque misaient sur la disparition des salles de cinéma alors qu’il s’est produit l’inverse avec la multiplication des multiplexes cinématographique et des entrées. Aujourd’hui, c’est pareil. Les plateformes numériques ne pourront pas concurrencer les circuits de distributions de films ; elles seront complémentaires mais les salles de cinéma restent les salles de cinéma. D’ailleurs, ces plateformes numériques sont orientées plus sur les séries que les longs métrages. Elles pourront menacer les télévisions mais pas les salles ; ces plateformes vont produire des longs métrages de temps en temps pas plus. La production cinématographique est tellement coûteuse que seule son exploitation dans les salles peut amortir les coûts. À titre d’exemple, sur le plan financier, The Irishman de  Martin Scorsese, diffusé sur Netflix, est très loin des attentes. Toutes les plateformes jusqu’à présent sont encore déficitaires ou arrivent à peine à  trouver un équilibre. On verra à l’avenir.

Qu’est-ce que ça coûte à l’Algérie d’être dépendante de l’étranger en matière d’image à tel point que les Algériens se tournent toujours vers l’Europe pour voir ce qu’on dit d’eux et de ce qu’ils font ?

Faire des images passe obligatoirement par raconter des pages sombres et tragiques de notre histoire, récente et lointaine. Mais cette mémoire est la nôtre, nous devons  l’assumer pour aller vers la sérénité appelée de vos vœux pour le peuple algérien et il est de  notre devoir en tant créateurs algériens d’en témoigner. Le cas échéant, des intellectuels, des journalistes et cinéastes étrangers le feront à notre place, et à leurs manières, aux profits d’intérêts qui ne sont pas nécessairement en phase avec nos aspirations nationales. C’est ce qui se passe hélas en Algérie. On ferme tout et les Algériens se dirigent vers les chaînes étrangères pour voir des images sur leur pays et parfois ils sont déçus.

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