« L’intégrisme est le fils légitime de l’islam » (Hamid Zanaz, essayiste)

Hamid Zanaz dresse un tableau noir de ce que l’on appelle « la pensée islamique » et accuse les adeptes de la réforme de l’islam de noyer les vraies questions dans les fausses et d’être « des sous-traitants de l’intégrisme ». Pour lui, la seule solution pour que les pays musulmans s’affranchissent de leur mortelle stagnation, c’est de les débarrasser des « œillères islamiques ». « Laïciser ou périr », recommande-t-il.

L’islamisme est historiquement coupable de plusieurs assassinats, depuis Farag Fouda jusqu’aux massacres de masses commis en Algérie, au Afghanistan, en Iran, etc. Pourquoi et comment arrive-t-il à mobiliser encore aujourd’hui ?

La majorité des Algériens sont déjà islamisés. Les islamistes n’ont plus besoin de mobiliser. En Algérie, on n’a pas eu le courage de montrer la vraie nature de l’islamisme, sa relation avec l’islam, religion de la majorité. L’islamisme joue chez lui, en terrain conquis. C’est l’école, l’université, la mosquée, la presse privée et publique qui font le travail à sa place. Ils islamisent tout ce qui bouge. Il est très facile de mobiliser des individus ayant l’islam comme horizon indépassable, comme culture générale. Il ne faut pas cacher le soleil par un tamis comme on dit chez nous, la majorité des Algériens sont, de fait, islamistes mais gradualistes, c’est-à-dire  atteindre  le même objectif que les islamistes : installer la charia dans deux ou trois générations par le prêche, l’école, la pression psychologique, le voilement, le démocratisme… Les islamistes activistes sont pressés, telle est la différence. Si Hannah Arendt parlait de l’effroyable banalité du mal sous le nazisme, il n’est pas faux de parler aujourd’hui de l’effroyable banalité de l’intégrisme chez nous. On a combattu et vaincu l’intégrisme et au lieu de l’enterrer définitivement, on a transformé sa défaite militaire en une victoire culturelle via des structures cultuelles qui ne font que réchauffer la foi armée et légitimer les voix appelant à l’application de la charia.

En Algérie, les islamistes ont solennellement appelé à la violence contre  les démocrates, « jusqu’à ce que l’un des camps périsses », disaient leurs chefs. Mais certains démocrates, postulant que l’Algérie ne peut pas avoir un avenir en dehors de l’islamisme ou contre lui, cachent cette réalité et s’alignent sur les positions les plus conservatrices des islamistes et tournent le dos au projet laïc républicain. Comment expliquez-vous cette capitulation des démocrates ?

Piège de l’apostasie tendue, les forces de liberté, les laïcs, les démocrates ont toujours plié devant les intégristes et leurs acolytes, quand ceux-ci évoquent « le sacré » et tout le baratin habituel. La laïcité  est globalement de mauvaise réputation en Algérie. Un péché capital. En tout cas, hormis le RCD sous la houlette de monsieur Saïd Sadi, les démocrates Algériens, dans leur majorité, n’ont jamais été ouvertement des défenseurs de la laïcité. À mon avis, il y a deux explications à leur alignement scandaleux sur les positions réactionnaires des intégristes : soit ils estiment que l’islamisme est vaincu et qu’il ne représente plus un grand danger aujourd’hui. Soit, conscients de leur faiblesse numérique, ils ont choisi de composer avec la majorité islamiste pour ne pas perdre leur place dans le Hirak. Mais emprunter le chemin du grand nombre n’est-il pas la pire des misères intellectuelles, la pire des défaites politiques ? Nos amis démocrates savent bien que la liberté de conscience, le droit de penser, l’autonomie de l’individu, le libre usage de soi, l’égalité des sexes… ces questions et tant d’autres ne peuvent jamais se résoudre dans le cadre de la religion islamique. Que partagent-ils avec les islamistes ? Nos démocrates, francophones dans leur majorité,  évoquent encore « l’islam paisible de leur grand-mères ». Ils n’arrivent pas à admettre que cet islam populaire a été complètement supplanté par l’islam « savant », cet islam enseigné à l’école et à la mosquée et qui a produit une foi armée, une foi contre la loi, au service du rêve théocratique.

Vous êtes auteur de plusieurs livres dont L’islamisme, le vrai visage de l’islam. On sait que l’islam est fondamentalement politique dans la mesure où il prétend à la gestion de la cité. Pourriez-vous nous en dire plus ? Il n’y a aucune différence entre l’islam et l’islamisme ?

Toute polémique avec les fondamentalistes est inutile. Je suis d’ailleurs tout à fait d’accord avec eux quand ils avancent que l’islam n’a rien à voir avec la démocratie, la modernité, les droits de l’homme et toute la philosophie universelle. Ils sont dans le vrai quand ils prêchent que l’islam est incompatible avec la vie moderne. En revanche, je discute les thèses des réformistes, ceux qui essayent de vendre un « islam modéré » en classant dans la case islamique, ce qui les arrange dans l’islam et, dans la case intégrisme, ce qui les dérange, comme le djihad, le Niqab, la polygamie, la lapidation. Ces réformistes sont d’autant plus dangereux qu’ils répandent l’illusion d’une différence intrinsèque entre un islam soft et un islam hard. Répétons-le : l’intégrisme est le fils légitime de l’islam. Et on ne peut pas réformer l’islam parce qu’un islam réformé, c’est la fin de l’islam. Qui, parmi les musulmans modérés, oserait appeler à abroger les versets hostiles aux juifs, aux athées et aux chrétiens ? Et tant d’autres qui n’ont rien de sensé aujourd’hui. Dire aujourd’hui que l’intégrisme est une déviation de l’islam et que les islamistes n’ont pas compris l’islam n’a aucun sens.

Nourredine Boukrouh a écrit un livre sur Malek Bennani sous le titre : Malek Bennabi, l’islam sans l’islamisme. Bennabi et Boukrouh incarnent-ils la possibilité d’un islam humaniste ?

L’islam humaniste est une blague qui ne fait rire personne. On a beaucoup écrit sur l’islam, mais rares sont les livres qui ont posé sa vraie problématique, c’est-à-dire sa relation avec son extrémisme. Cette relation intrinsèque est le grand impensé devant lequel l’élite musulmane se voile la face et que, à force de commentaires, elle complique davantage. Le fanatisme lié à la religion islamique est un sujet brûlant, voire explosif. Ce n’est pas un hasard si les écrits se multiplient sur le sujet. L’islamisme, dans toutes ses composantes, est le nouveau colonialisme de notre pays,  qui pourrait menacer la sécurité du monde et la civilisation. C’est dire que la seule question légitime que doivent poser aujourd’hui nos penseurs, s’ils veulent être vraiment honnêtes avec eux-mêmes, est celle-ci : « Que devons-nous faire pour rendre nos sociétés plus séculières, comment sortir de la cage islamique ? ». Car cage, il y a, et l’intégrisme n’aurait pas pu séduire aussi vite tant de nos concitoyens  s’il n’avait pas une certaine familiarité avec le fond de l’islam. Pourtant, les manipulateurs, les naïfs et surtout les ignorants ne cessent de répéter que l’intégrisme est une chose, l’islam une autre. Selon l’idéologie islamique, aucun mode de vie n’est valable ou ne mérite d’être expérimenté, hormis celui défini par le Coran. Et donc même si tous les problèmes étaient résolus, l’intégrisme demeurerait. L’islam des Lumières tant attendu, tant désiré, cet islam rêvé est un « impossible ». Il ne fait que détourner les jeunes des valeurs universelles, les attirer davantage vers l’islam, puis vers le fondamentalisme, et enfin le terrorisme. Aucun espoir de changement à moins d’abattre tout le système. La spécificité de l’islam y serait-elle pour quelque chose ? L’islamisme est-il le fils légitime de l’islam ? Le Djihad : effort spirituel ou guerre sainte ? Peut-on quitter l’islam ? L’islamisation n’est-elle pas un devoir islamique ? Et, enfin, l’islam est-il conciliable avec la vie moderne ? Cessons de regarder l’étiquette, voyons plutôt ce qu’il y a dans la boîte à outils de l’islam !

Donc, selon vous, les intellectuels qui appellent à « la réforme de l’islam » prennent une fausse piste… ?

Ces études rentrent dans la sphère des savoirs inutiles. Est-ce vraiment « penser », cette tendance à utiliser des termes actuels pour caractériser des situations anciennes, dans un déni schizophrénique de la réalité ? Quel que soit le degré de libéralité de l’interprétation, cette dernière reste prisonnière de la religion. Ijtihad ou pas, si la religion ne revenait pas à sa vraie place, c’est-à-dire hors de la sphère publique, elle finira par rentrer en collision avec la vie. L’histoire musulmane nous en offre l’exemple édifiant. Le musulman est-il un Sisyphe condamné à interpréter et à réinterpréter éternellement ? Est-il condamné à demeurer la victime d’une succession interminable de relectures ? Doit-il rester ballotté entre ceux pour qui seuls le Coran et la sunna  comptent et ceux pour qui les commentaires et les commentaires sur les commentaires comptent autant que les textes sacrés ? Un vrai malheur épistémologique. Une rumination inutile. Relecture, réinterprétation ou contextualisation, quel que soit l’habillage verbal, ce n’est qu’un relookage de l’intégrisme, un obstacle qui empêche les pays d’islam de tenir la religion à distance respectueuse de la vie pratique des gens. Ces relectures interminables restent un obstacle majeur devant toute tentative intellectuelle voulant élaborer une théorie de la liberté et devant toute tentative militante revendiquant la démocratie. La pensée patauge toujours entre deux courants dominants : le littéraliste fondamentaliste et l’interprétatif réformiste. La voie libre, humaine, tarde à se faire une place sous le soleil d’Allah. Toutes les tentatives débouchent sur des échecs parce que les musulmans ne cessent de se raconter les mêmes histoires : le problème n’est pas dans la religion, l’islam est une chose, les musulmans en sont une autre. Relire le Texte à la lumière de la science actuelle, rénover la tradition. Tout un programme, s’il n’est pas remis radicalement en question, il sera le garant de l’échec pour l’avenir.

Dans son dernier livre, La crise du discours religieux musulman, le sociologue algérien Lahouari Addi estime, entre autres, que c’est la pauvreté scientifique des lecteurs du Coran qui fait qu’ils en ont une compréhension en décalage totale avec les exigences du siècle. En s’armant des outils méthodologiques et critiques les plus modernes, les islamologues d’aujourd’hui peuvent-ils arriver à une lecture acceptable pour tous, y compris les non musulmans, du Coran ?

La majorité écrasante des intellectuels de l’islam expliquent la fatigue du monde arabo-islamique par la supposée fermeture de la porte de l’ijtihad (effort d’interprétation nouvelle du texte religieux). D’autres pleurnichent par habitude depuis longtemps sur cette supposée fermeture. La vérité, c’est que cette dernière ne s’est jamais fermée. Au contraire, c’est l’inflation de cet ijtihad qui a empêché la progression de la sécularisation dans le monde musulman en pérennisant l’omniprésence de la référence religieuse. Cet ijtihad s’est imposé comme inévitable sans que personne – enfin presque personne – n’ait jamais osé dire tout haut que c’était une mascarade. Par leur attachement aux textes anciens, les musulmans renient leur temps pour esquiver le nœud du problème. C’est le texte lui-même qui ne répond plus aux questions nouvelles et interminables de notre temps. Hors son contenu spirituel, le texte coranique n’est pas inépuisable. Et ce n’est pas une accusation de souligner son impossible validité éternelle. Il est pratiquement impossible pour l’ijtihad de suivre, à bicyclette, l’évolution de la société qui, elle, utilise le TGV. La pensée arabo-islamique n’a pas pu dépasser la problématique de la « conciliation ». Elle ne cesse de poser la même question sempiternelle depuis Averroès en passant par la Nahdha du XIXème siècle jusqu’à nos jours : faut-il appliquer le Coran à la lettre ou faut-il l’interpréter pour tenir compte de l’évolution du monde ? C’est la mauvaise question qui a supprimé toutes les bonnes, c’est-à-dire les questions qui ouvrent le sujet. C’est l’islam qui fait partie de la vie ou c’est la vie qui fait partie de l’islam ?

L’ijtihad n’est, en dernière analyse, que la continuation de l’irrationalisation par d’autres moyens. Sous couvert d’explorateurs de l’infini, ses adeptes sont des sous-traitants de l’intégrisme. Un faux infini, parce que tout texte est épuisable. Tous les liftings exercés sur les textes restent vains. On ne peut rien récolter par la voie de l’ijtihad hormis le commentaire et le bavardage. Il ne fait que déplacer le problème, ne le règle point, le nourrit même. Cet islam virtuel, qui serait tout avant l’heure, est une illusion caractérisée. À moins de tordre abusivement le cou au texte. Pour le dire sans détour, cette voie ijtihadiste est une barrière dressée devant la pensée pour l’empêcher d’aller jusqu’au bout de la question, c’est-à-dire soumettre le texte religieux à la critique radicale extérieure. Ce procédé est un « limitateur » de réflexion. La nocivité de ce puissant calmant réside dans sa guerre non déclarée à toute idée de sortie de religion. La folie,  nous dit Einstein, c’est de faire encore et toujours la même chose en s’attendant à des résultats différents.

Quelle lecture faites-vous des décisions prises récemment par le prince héritier Mohamed Ben Salmane en Arabie Saoudite ? Vont-elles décomplexer les musulmans et les pousser vers plus d’ouverture ou alors provoquer une rigidification de leurs attitudes et un repli sur leurs dogmes ?

Le texte religieux a une certaine durée de vie comme inspirateur de l’organisation de la vie publique. Toute religion est, au départ, une technique sociale. C’est le cas du premier âge des principales religions. Et comme l’histoire des religions n’est autre que celle de ses défaites, ces religions intègrent ce qu’elles ne peuvent plus empêcher, jusqu’à la limite de l’explosion du dogme lui-même. Elles redeviennent, dans leur deuxième âge, des spiritualités contraintes à ne pas dépasser la sphère privée. La mosquée chez elle, l’État chez lui. Cela dit, le travail  de Mohamed Ben Salmane est nécessaire. Il pourrait décomplexer certains musulmans et pousser d’autres à se radicaliser encore davantage. En tout cas, l’heure de la désislamisation est venue. Laïciser ou périr.

En gros, comment serait-il possible de libérer le monde des lectures trop archaïques, rigides  et antihumanistes de l’islam ? Ce travail nécessaire  se limiterait-il aux seuls efforts des chercheurs et islamologues d’une coté, des décideurs politiques d’une autre coté, ou alors une conjonction des deux volontés est indispensable pour y arriver ?

La  liberté est une construction, elle n’arrive, presque jamais, suivant les structures de la culture. C’est l’État qui modernise la société et non pas le contraire. Un État au sens moderne du mot, non une simple entité géographique qui peut tomber d’un coup. La lutte contre le poids des traditions ne peut être efficace sans des lois précises. Il faut commencer par signaler une grave erreur, devenue une thèse dominante défendue par une armada d’islamologues : la bonne compréhension de l’islam conduit à la modernité, à la réforme globale de la société, au progrès… ! Je propose une autre voie, la seule possible d’ailleurs : se libérer des œillères islamiques.

Les penseurs musulmans contemporains ont appelé à la prise de conscience  du retard vis-à-vis des Européens : ce que la langue arabe a appelé Sadmat al-hadatha, le choc de la modernité. Problématique formulée dans les années 1930 par Chakib Arselan : pourquoi les musulmans régressent-ils alors que les autres avancent ?

Ma réponse ? Parce que les musulmans n’ont pas pu dépasser leurs dogmes religieux et qu’ils restent maladivement attachés à la religion en général. C’est cet attachement au patrimoine religieux qui pose problème, même pour les musulmans installés hors du monde islamique. Mais, devant cette réalité amère, la question pour moi n’est pas celle-ci, du moins elle ne devrait pas être formulée ainsi. La vraie question, en fait, la mère de toutes les autres, est : « L’islam est-il responsable de leur retard ou non ? » Depuis les dits « réformistes » de la Nahda arabe (Renaissance au XIXème siècle), jusqu’à maintenant, on a toujours essayé de bricoler une concordance plus que douteuse entre les données du Coran et les acquis de la modernité. Que ces chercheurs  musulmans aient le courage de rechercher dans leur religion les raisons endogènes qui permirent l’apparition de la religiosité violente.

 

Hamid Zanaz est philosophe de formation. Ancien professeur de philosophie à la l’Université d’Alger, il a quitté l’enseignement pour travailler dans la presse indépendante naissante, dans le but de lutter contre l’instauration d’un État intégriste, et a quitté le pays quand la kalachnikov a pris le dessus sur la plume. Ses publications en France : L’impasse islamique, la religion contre la vie, Nos voix ne sont pas une honte, D’où vient la violence islamique ? L’islamisme raconté  à ma fille, L’islamisme, vrai visage de l’islam… En arabe : Réponse franche aux obscurantistes (Beyrouth), Le sens et la colère. Introduction à la philosophie de Cioran (Beyrouth, Alger), Éloge de la raison (Alger), Pourquoi Albert Camus a-t-il choisi sa mère ?(Alger).  Il a  participé à plusieurs livres collectifs traitant de sujets tabous dans le monde dit arabe : Le tabou de la virginité, Darwin et le darwinisme, le racisme anti-noir dans le monde arabe, etc. Son dernier livre : L’Europe face  à l’islam. Une civilisation en péril.

 

3 commentaires sur “« L’intégrisme est le fils légitime de l’islam » (Hamid Zanaz, essayiste)

  1. Bonjour Mme Adnani,
    je suis d’accord avec la majeure partie de vos explications & arguments. Helas, chez nous en Algerie, il y a, de plus en plus, une prééminence étouffante et entière de la religion sur la vie publique. C’est pour cela qu’une région du pays, imprégnée de laicite depuis des siècles, veut prendre son destin en main afin de sortir – avant qu’il ne soit trop tard – , de ce Carcan religieux, ce cancer qui ronge l’Algérie.

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