« Mes textes sont une forme de cri » (Hedia Bensahli, romancière)

Dans cette interview accordée à Algérie Cultures à l’occasion de la sortie de son roman L’agonisant, Hedia Bensahli dévoile certains aspects de son livre et invite ses lecteurs  à toujours aller au-delà de ce qui est conventionnel et consensuel pour voir le monde dans sa nudité, sa splendeur mais aussi sa laideur. « Le cadre, c’est pour les reliques, et pas toujours les glorieuses ! Je refuse d’abdiquer. Ils veulent façonner mon âme que je ne connais pas encore, je la cherche moi-même. J’ai le droit, j’ai même le devoir d’explorer l’intérieur sordide du monde, » dit Egon Schiele, peintre autrichien et néanmoins personnage clef de son roman.

Dans L’agonisant, le titre donne le ton et le roman s’ouvre d’emblée sur une scène d’agonie. Hamid, le personnage principal du roman, vit ses derniers moments. Mais, paradoxalement, c’est là que tout commence. Voulez-vous, à travers ce paradoxe, narguer la mort ?

Est-ce que la mort est une fatalité, un néant ? Qu’est-elle si ce n’est la fin d’un cycle permettant le début d’un autre, que tout le monde espère prometteur. C’est dans cette perspective que la structure du roman a été conçue. La mort d’Egon a permis à la vie de Hamid de se réaliser, la mort de Hamid a permis à la vie d’Egon de ressusciter. Cela peut paraître incohérent, mais il faut lire le roman pour comprendre pourquoi cet enchevêtrement de la vie et de la mort des hommes peut être constructif. Dès les premières pages, on comprend en effet que le personnage principal vit ses derniers instants, mais lui il ne le sait pas encore, il n’en a pas conscience. Il sent que des gens furètent, chuchotent chez lui, à trois heures du matin, mais personne ne lui dit rien. Sept minutes et sept secondes : ce laps est le temps de tout le roman. C’est un moment très court durant lequel sa vie, et donc toute l’aventure humaine qu’il a initié avec ses amis, se déroule.

La mort est importante dans le roman pour plusieurs raisons. Elle apparaît trois fois. Au début, à trois heures, Hamid s’imagine peut-être avoir le temps de résoudre une énigme relative à sa quête engluée dans un long cheminement qu’il juge avoir été stérile. Puis, lorsqu’il prend conscience qu’il est en train de s’éteindre (p. 152), il a peur et redoute la faucheuse qui arrive trop tôt « (…) il pénètre une fois encore dans le couloir sombre et froid qui le happe comme toujours par les pieds. Il n’est pas certain de vouloir partir maintenant. Il est trop tôt… Il n’est pas résigné, il résiste (…) » (p.152)  C’est dans ce goût d’inachevé que va se produire un coup de théâtre ! Il est « trois heures quatre minutes et sept secondes ». Un miracle va se produire. Une renaissance singulière, inattendue, lui ouvre une ultime perspective : une expérience extraordinaire, inespérée, lui fera comprendre que ses choix n’étaient pas aussi vains qu’il le pensait. Je n’en dirai pas plus, il faut lire le roman. Enfin, la mort réapparaît une troisième fois à trois heures sept minutes et sept secondes avec une chute, là aussi inattendue. Ce ne sera pas la mort.

Dans l’Agonisant, la mort ne concerne pas seulement Hamid, la mort c’est aussi l’extinction de l’étincelle qui anime les gens, l’imagination qui disparaît, la volonté qui s’amenuise, le regard qui cesse de s’émerveiller… C’est contre cette « mort » que Hamid et ses amis vont s’acharner en imaginant une aventure extraordinaire, ils vont résister, oser braver le mouroir. Pour se hasarder dans une telle entreprise conçue comme une dissidence, il faut être particulièrement téméraire. Et ils le sont ! Trois hommes, trois hurluberlus, à la limite loufoques, vont s’engager pour réveiller les agonisants. Leur angle d’attaque : la culture. Leur méthode, la répandre.  Leur but : éduquer, susciter l’esprit critique. Hamid a voulu être la continuité d’Egon, il est lui même le germe de ce qu’il reste à définir. C’est ce qui permet de placer la mort, non pas dans la fatalité mais dans l’ouverture d’un nouveau cycle.

Hamid est fasciné par le peintre autrichien Egon Schiele. Une de ses toiles célèbres, Wally, l’a accompagné toute sa vie. Il y voit l’expression la plus accomplie de l’art pictural, mais aussi une leçon universelle de subversion. À travers cette toile et sa perception par Hamid, vous mettez en scène le potentiel révolutionnaire de l’art. Qu’est-ce que l’art, notamment la peinture, peut apporter concrètement à la société, Comment peut-elle agir sur l’Histoire ?

Révolutionnaire ? Oui pourquoi pas ; en tout cas contestataire, c’est sûr. Wally, au début du roman, est un personnage d’un tableau d’Egon Schiele, une femme qui a réellement existé et qui a été sa compagne et sa muse. Hamid la découvre dans une reproduction. Elle va devenir pour lui (et dans le roman) un personnage à part entière qui va l’habiter toute sa vie. Il découvre une affiche la représentant dans des archives entassées dans la cave de l’auberge du vieux Boudjema et la montre à sa femme : « Ils l’examinent, la dévisagent, l’admirent, en discutent un moment, puis tombent d’accord sur la puissance de son regard qui semble défier l’humanité entière. Peut-être que la réponse se trouve dans l’art (…) » (p.32) Cette femme l’inspire et lui ouvre le champ du possible « (…) Hamid passe souvent ses soirées à observer Wally, à scruter ses bras, ses jambes écartées, son corsage rutilant qui tranche avec le fond blanc du reste de la composition… Cette femme rend désuet tout ce qu’il a pu connaître et apprendre (…) Il ressent alors, enfin, l’extase de l’exaucé. Oui, c’est cela la trouvaille ! L’expressionnisme… ». Hamid, subjugué, entre dans l’univers d’Egon Schiele, lit, s’informe et tente de convaincre ses amis que l’expressionisme est le seul mouvement qui a véritablement révolutionné l’art par sa puissance foudroyante. En effet, l’art n’intéresse Hamid que s’il a un pouvoir évocateur pour initier au questionnement sur soi, sur son dessein. L’art ne doit pas se livrer d’emblée, mais interpeller et faire réfléchir, solliciter les mécanismes de la pensée pour « (…) adopter une attitude critique face à soi et à la « Raison » bien gardée, l’aider à diversifier ses expériences, son regard, son langage, pour dire des choses nouvelles, originales, et non tourner dans le consensuel ». Donc dans ce sens, oui, l’art peut avoir un potentiel révolutionnaire puisqu’il permet de mettre en mouvement la pensée qui, elle, peut imaginer un monde nouveau.

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Je ne sais pas si une œuvre peut avoir un impact sur l’histoire qui lui est contemporaine, Guernica (1937) de Picasso n’a pas arrêté la guerre d’Espagne (1936-1939), elle reste cependant une œuvre qui témoigne de l’absurdité, de l’horreur et qui avait pour vocation de choquer le monde. Les œuvres bousculent sur le moment, mais elles gravent dans les mémoires des cicatrices indélébiles de l’effroi qui ne doit pas se reproduire. C’est important de ne pas oublier parce qu’il y a un facteur fondamental chez l’humain : l’amnésie. L’oubli qui donne à la descente aux enfers les contours d’un mirage qui charme et pousse à réitérer les épisodes des atrocités par manque de culture, d’éducation et surtout de connaissance de l’Histoire. 

Pendant sa jeunesse, Hamid, porté par la révolution artistique d’Egon, a tenté avec ses amis une aventure singulière pour secouer sa société gangrenée par le conservatisme, la peur, la terreur, l’autocensure et la médiocrité. Les personnages découvrent que tous ces maux ne sont pas le fait du hasard mais font partie d’un ordre dûment établi et entretenu par un pouvoir politique obscurantiste. L’obscurantisme est-il le seul dessein et le seul projet des pays sous-développés comme l’Algérie ?

Nous l’aurons compris, Hamid veut agir et entraîne avec lui dans son aventure rocambolesque ses amis et son épouse. Il ne tient pas à solliciter les « sachants » qui pour lui n’apporteront rien tant qu’ils sont braqués sur l’expansion de leur aura dans les hautes sphères, ou mieux, « à Paris ». Il veut « chercher les agitateurs d’idées dans les bars, les terrasses, les caves et les caniveaux. Ceux-là observent le monde réel, ils savent ce qu’est une révolution, ils savent parler de merde, peindre la merde ! Parce qu’ils la côtoient tous les jours ! ». C’est avec ces gens que l’aventure peut commencer. Bien entendu, le groupe va se rendre compte que le parcours est hérissé de difficultés qu’ils tenteront de surmonter, ils vont rencontrer des écueils qui vont les miner et des drames qui auront raison de leur projet qui dérange. Dans les pays qui baignent dans les miasmes de la pauvreté, il y a forcément en amont une volonté politique qui arrange certaines affaires. Plus un peuple est vidé de sa substance réflexive, plus il devient amorphe devant sa propre tragédie. Puis, tout s’enchaîne, et le tour est joué. L’art peut être une des solutions. À travers l’art que je prends comme remède éventuel dans le roman, il y a toute l’éducation qui transparaît en filigrane.

Votre roman est, d’une certaine manière, une exofiction sur le peintre autrichien Egon Schiele. Vous faites parallèle entre ce peintre et Hamid. Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire sur un peintre et, tout particulièrement Egon Schiele ? Et qu’est-ce qu’il y a de commun entre Hamid et Schiele ?

Exofiction ? Pas tout à fait, seulement dans le dernier quart du roman. Les trois premiers quarts sont consacrés à Hamid qui n’est pas peintre, mais poète à ses heures. Egon va servir le roman plusieurs fois, le lecteur le comprendra à la lecture.À travers lui, j’évoque la subversion de l’art et Vienne de 1900 dans la dernière partie du roman. Ce parallèle m’a semblé intéressant à plusieurs titres. Egon est très jeune artiste lorsqu’il a le courage de donner un coup de pied dans la fourmilière. Comme Hamid, il a un caractère bien trempé et sa détermination est sans faille. À ses amis qui lui demandent d’être raisonnable au moment où il quitte l’académie des arts, il répond : « Moi raisonnable ? (…) Les professeurs me considèrent comme un perturbateur ! Et ils ont bien raison ! Je ne suis pas fait pour ce cadre, ni pour aucun autre. Le cadre, c’est pour les reliques, et pas toujours les glorieuses ! Je refuse d’abdiquer. Ils veulent façonner mon âme que je ne connais pas encore, je la cherche moi-même. J’ai le droit, j’ai même le devoir d’explorer l’intérieur sordide du monde ». Il fonde avec ces amis un groupe de réflexion  contre l’industrie de l’art conservateur (tout un symbole). « Leur principe est simple : Il n’y a pas d’art nouveau, il y a de nouveaux artistes… Le nouvel artiste doit obligatoirement être lui-même, il doit être créateur et doit, sans intermédiaire, sans avoir recours à l’héritage du passé, construire, absolument seul, les fondements » (p.166). Il est donc lui aussi dans une aventure humaine. Egon veut aussi explorer « le désordre caverneux de l’intérieur des gens » qu’il souhaite réveiller en répondant à un élan qui l’amènera enfin sur le terrain de la perception de l’univers sordide de la société qu’il va dessiner pour montrer l’angoisse qui se fige sur les visages, la peur de l’incertitude préoccupante qu’il expose aux yeux de tous comme pour obliger les gens à prendre conscience de la décadence et la chute inéluctable. « Ses toiles prennent l’allure de visions primitivistes ; il peint au scalpel une beauté cruelle, caustique, sans compromis. Parfois, les corps sont peints sans tête, ou sans jambes, comme des morceaux de viande exposés… Pour lui,  ‘tout est mort vivant’. » (p.161). Il y a donc une même visée, un même but chez Hamid et Egon. Les deux espèrent réveiller les agonisants qui ne se rendent pas compte que leur léthargie les mène à leur perte ! La lecture du roman explique justement comment chacun des deux va procéder. Les deux ont la même muse : Wally.

Vous partez encore plus loin en faisant un parallèle entre l’Algérie contemporaine et l’Autriche du siècle dernier.  Il est vrai qu’en lisant votre roman, on trouve effectivement des points de rencontre. Mais comment vous avez eu l’idée ? Comment avez-vous osé une comparaison entre une Autriche aux traditions artistiques multiséculaires et une Algérie artistiquement en jachère ?

Derrière le destin de Hamid et d’Egon, que plus d’un siècle sépare, il y a comme toile de fond : deux mondes qui s’effondrent. Donc au-delà des projets qui les animent, le(s) contexte(s) politique(s) est (sont) au cœur du problème. Il n’y a pas de hasard, ni de mektoub. J’ai osé le pari risqué d’établir un parallèle entre le pays de Hamid et la double monarchie austro-hongroise à la veille de la seconde guerre mondiale parce que l’Histoire est rarement, ni complètement, inédite ; elle se répète, sous d’autres formes, sous d’autres cieux, mais elle garde son dénominateur commun : le pouvoir, les privilèges et l’argent au détriment du bien-être des peuples.

Ce travail est le fruit d’une recherche ; j’ai voulu lire des textes, des articles, des témoignages de l’époque (traduit de l’allemand), présentant un autre point de vue, celui de l’intérieur (pas occidental). J’invite d’ailleurs les lecteurs à plonger dans ces Histoires en sortant des cadres institutionnels ; les lectures annexes  plurielles, offrent souvent une vision nuancée des principes qui régissent les événements, les grandes décisions politiques et les guerres. J’en résume les grands traits pour répondre à votre question :

L’Empire austro-hongrois, néanmoins ouvert à une forme de démocratie (plusieurs partis politiques), a fait le choix du centralisme au détriment du fédéralisme. Après l’euphorie de la croissance due à la transformation sociale de 1848 (réalisée par l’abolition du régime féodal, l’émancipation des serfs, la proclamation de l’égalité civile), le territoire de François Joseph a connu une grande avancée économique. Mais le temps passant, cet essor a essentiellement profité à la noblesse et à la bourgeoisie. Dans ce Vienne mouvementé, mais ouvert à la création, « les jeunes expressionnistes observent la versatilité de la bourgeoisie montante avec un œil très circonspect.La Ringstraβe, ce nouveau grand boulevard moderne, réunissant la noblesse et ceux qui se hissent dans la hiérarchie sociale, leur semble quand même être une aberration susceptible de freiner le véritable modernisme intellectuel et surtout un vivre ensemble. » (p.170) L’Empire connaît alors des dissensions au sein des nombreuses minorités qui se sont constituées en oppositions nationalistes, irrédentistes, pour exiger la reconnaissance de leurs droits, leurs langues et leurs cultures et de leur territoires. Egon désespère de ce chaos « Mais cette monarchie est finissante, pense-t-il. Egon reste dubitatif devant sa propre contradiction : ce régime demeure néo-absolutiste malgré l’importante croissance économique… » (p.162). Pire le monarque vieillissant est jugé incompétent pour relever la nation : la Chronique de la quinzaine, histoire politique  (30 novembre 1916) le traitent de « momie d’une monarchie embaumée, comme en des bandelettes, dans sa tunique de drap blanc » (p.171).  C’est dans cette décadence que les loups sortent leurs crocs : il y a d’un coté le panslavisme et de l’autre le pangermanisme, œuvrant respectivement pour l’influence de la Russie et celle de l’Allemagne, pour attiser le feu qui va foudroyer la double monarchie qui constituait, n’en déplaise à certains, une puissance centrale de l’Europe d’alors. Chaque camp veut se tailler la part du lion en déchiquetant le territoire. La guerre fait rage, « Egon assiste impuissant à ce drame humain. Il voit la quatrième puissance industrielle de l’Europe, aussi flamboyante fut-elle, se transformer, au gré des événements, en misère matérielle et morale. Dépecée, fractionnée en lambeaux sanglants, l’empire s’effondre bel et bien (…) Les belligérants de cette sale guerre se muent en vautours (…) et les nationalistes sont récupérés par plus perfides » (p.188) Une histoire complexe, mais édifiante, dont je n’ai retenu pour l’écriture de mon roman que les grandes lignes afin de comprendre l’effroi qui agite Egon Schiele et le pousse à faire des choix radicaux dans sa peinture. Le même effroi secoue Hamid qui part lui aussi, à sa manière, dans son aventure parce que son pays constitue un grand gâteau convoité de toute part pour ses richesses, au détriment d’un peuple qu’on anesthésie avec la dévotion, qu’on culpabilise avec le sacrifice consenti par les combattants de la Révolution et qu’on occupe avec la haine de l’autre.

Avec la lecture du roman, on comprend mieux comment les choses s’imbriquent et en quoi ce parallèle devient pertinent dans L’Agonisant.

Dans votre dernier roman Orages, couronné par un prix littéraire en 2019, vous saisissez sans concession le problème existentiel des femmes et leurs relations douloureuses avec les hommes, torpillées par des us sclérosés et cette nouvelle tendance qui consiste à les éloigner les uns des autres afin de créer un gouffre d’incompréhension. Dans L’Agonisant, c’est l’abêtissement programmé que vous incendiez derrière votre écriture paisible. Etes-vous en guerre ? Quelle va être votre prochaine bataille ?

Je suis tentée de répondre que chacun de nous se doit d’être un écorché vif. Ce n’est pas une obligation mais un devoir !  Chacun avec ses compétences, à son niveau, doit absolument s’engager pour des horizons plus fleuris, parce que c’est la responsabilité de chacun de construire le citoyen qu’il devrait être. Je n’aime pas les niaiseries complaisantes, enjolivées qui plongent dans le déni : les vérités doivent être reconnues et dites malgré leur laideur, même si cela fait mal ! Et l’autocritique fait mal puisqu’elle nous place devant notre échec ! Mes textes, à l’image de l’expressionisme, sont une forme de cri, c’est ma contribution à l’engagement que chacun doit observer.

Ma prochaine bataille est en gestation. J’ai croisé incidemment deux parcours que la raison ne peut imaginer et qui pourtant sont à nos portes, deux histoires réelles que je vais amalgamer et romancer à travers un seul personnage et qui traduiront une autre forme de bêtise humaine. Je n’en dis pas plus.

Hedia Bensahli, L’agonisant, Algérie, Éditions Frantz Fanon, 2020. Roman. Prix public TTC: 700 DA / 15€.

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