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Mohamed Belhalfaoui, un éclat de vers réfractaires

La naissance de Mohamed Belhalfaoui en 1912 à Mdina Jdida, quartier emblématique d’Oran, est comme une prédestination, un clin d’œil du destin. Vivier culturel de l’Algérie « d’en bas », ce quartier, jusqu’à présent, haut lieu symbolique de la mémoire de la ville, concentrait un brassage de populations avec des mœurs et des pratiques culturelles diverses et diversifiées. Des pratiques et des expressions bigarrées qui cohabitaient dans une convivialité joyeuse et enchantée. Malgré les peines sourdes qui constituent le lot des populations modestes des quartiers sobres et quelque peu délaissés.  C’est dans cette atmosphère chamarrée que Mohamed Belhalfaoui s’initiera progressivement à la « fortune familiale ». Une fortune composée principalement de cahiers de poésies et de chants populaires. De quelques proverbes et dictons soigneusement conservés également. Le père est lettré et joueur de rebab à ces heures perdues. La mère est appréciée comme conteuse impénitente d’historiettes et de légendes locales. Il fait, donc, ses premiers pas dans un giron familial féru de chant et de poésie. Le reste de l’éducation du petit Mohamed sera assurée par les bourdonnements lyriques des ruelles étroites et sinueuses de Mdina Jdida. Des ruelles, jusqu’à présent, grouillantes, Des venelles qui sentaient fortement la menthe fraîche et les épices moulues.  Une initiation aux goûts de la vie trépidante. Et aux senteurs poivrées des textes qui voyagent. Les adages, les proverbes, les dictons et les narrations orales préparent douillettement le lit du melhoun. Le petit Mohamed commença à humer cette vie d’abord dans cet univers bariolé où il vit le jour, l’impasse Bendaoud, dite Khouchet Bendaoud, d’heureuse mémoire. Une impasse accueillante où se tassaient une bonne douzaine de familles, humbles mais très accolées. Soudées par les rigueurs du quotidien et les douleurs de l’oppression coloniale. Ensuite, il commença à flâner, comme tous les enfants de son âge, aux abords des cafés traditionnels chaleureusement panachés. Ces cafés-refuges, appelées les cafés maures dans le lexique colonial, où se succédaient les troupes colportant des chants de Melhoun de tout le Maghreb. À cette époque, les poèmes ou les qacidates, ainsi que les contes, les proverbes et les adages, passaient allègrement les postes de frontières imposées par les autorités coloniales. Avant de poursuivre plaisemment leur voyage jusqu’aux confins du Sahara et finir par atteindre des contrées africaines lointaines. Mohamed Belhalfaoui sera pétri de « ch’ir chaâbi » dans les entrailles tièdes de cette atmosphère culturelle savamment partagée. Comme il le décrira avec force détails dans son ouvrage intitulé Victoire assurée (1920-1954), publié en 1983. L’enfant Mohamed, scolarisé dans l’école indigène Pasteur d’Oran, se retrouve, à 20 ans, normalien à Alger. En 1930, il entre à La Bouzaréah où il croisa le jeune Mouloud Feraoun venant, lui, de la pension du pasteur Roland à Tizi-Ouzou.

Lire aussi: « Pour Mohamed Belhalfaoui, el melhoun, c’est ça la vraie poésie » (Houaria Bensetti)

Dès ses débuts dans cette institution algéroise, c’est un jeune Belhalfaoui portant le saroual et arborant une chéchia, visible de loin qui le distingua. Il afficha, non sans ostentation, sa volonté de se démarquer d’un occidentalisme brutal et imposé. Un occidentalisme frondeur ayant pour corollaire un positivisme agnostique prégnant. Il complétera cette posture différenciée par une position assumée non pas dans le communautarisme frileux, mais sur la pente abrupte de la littérature de langue algérienne, cette langue de tous les jours où s’écrivait le Melhoun de son enfance et celui de ses ancêtres.

À l’issue de sa formation à La Bouzaréah en 1933, M. Belhafaoui est envoyé comme instituteur dans une « école indigène » égarée. À l’écart des agglomérations urbaines. Passage contraint et obligé pour tout indigène, même diplômé. Avant de pouvoir retrouver une école ou une section indigène dans un semblant de ville. C’est ainsi qu’il passa par Mascara, Annaba, Mostaganem avant d’atterrir, enfin, à Oran en 1941.  Une fois sa ville natale retrouvée, Belhalfaoui entame ses premières épreuves sur la littérature légendaire et notamment par les récits de l’histoire de Bilal, ce premier muezzin et compagnon du prophète.

D’autres souvenirs se situent à des périodes postérieures. (Voir notre entretien avec Madame Houaria Bensetti, nièce de Mohamed Belhalfaoui). C’est à Mascara, dans les marches de protestation contre la déportation de Messali Hadj, que M. Belhalfaoui est arrêté. Il écope de trois mois d’emprisonnement assortis de la suspension de son poste d’enseignant à Oran. Ce n’est qu’en 1947 qu’il retrouve l’enseignement dans une autre « école indigène » d’Oran. Période où il s’attèle assidûment à l’action théâtrale en langue algérienne. Tout en poursuivant cette expérience théâtrale en région parisienne où il s’était établi, M. Belhalfaoui travaille à la traduction et à l’adaptation en langue algérienne de pièces classiques du théâtre français. Il prend langue avec Mahiédine Bachtarzi qui est, en ce moment, responsable du « théâtre en langue arabe » à l’Opéra d’Alger. Il endosse, alors, l’habit d’auteur de la version arabe de La chute de Grenade ou le dernier des Aben Seradj (Abencérages) d’après Chateaubriand, ainsi que de la pièce de Molière, Le Bourgeois gentilhomme. La langue algérienne retrouve les honneurs des lambris. Et le théâtre d’élite. Non sans exciter le courroux d’un grand nombre de puristes, d’un coté comme de l’autre. Ce fut le même lot de récriminations adressées, au même moment, à Kateb Yacine, journaliste à Alger Républicain entamant déjà, dans les colonnes du journal, sa réflexion sur les langues locales dans l’action théâtrale. Un plaidoyer en faveur des langues qu’il poursuivra jusqu’à la fin de sa vie.

En 1959, Mohammed Belhalfaoui part en Allemagne de l’Est où il occupe quelques emplois intermittents de traducteur avant de donner des enseignements à l’Université de Berlin-Est. Il s’aventura alors dans la traduction de Bertolt Brecht, qui va l’influencer fortement le reste de sa trajectoire. Une trajectoire qui va bifurquer en 1963, avec son retour en Algérie. Une année après l’indépendance nationale, chargée de promesses, de serments et d’engagements. Dont beaucoup s’évanouiront à jamais. Laissant, jusqu’à présent, un goût amer.

Peu de temps après son retour, Mohamed Belhalfaoui est nommé inspecteur d’académie à Tiaret puis à Sétif avant de retrouver un poste d’enseignement d’arabe à l’Université d’Alger.  Mais très vite les sirènes de l’errance le rattrapent. Il repart s’installer à Paris pour s’engouffrer dans une étude universitaire dirigée par l’arabisant de renom Charles Pellat.  Cette étude porte tout naturellement sur la littérature orale arabe maghrébine. Qui prendra la forme académique d’une thèse soutenue en 1969. Une partie de cette thèse sera publiée aux Editions Maspero en 1973 sous le titre : La poésie orale maghrébine d’expression populaire, son ouvrage majeur et, plus tard, la matière principale de ses enseignements à l’Institut des Langues orientales à Paris, qu’il assurera jusqu’à sa retraite. Beaucoup de ces péripéties, et bien d’autres, sont affectueusement évoquées par sa fille Aicha, dans le livre qu’elle lui a dédié, sous le pseudonyme de Nina Hayet en 2001, sous le titre L’indigène aux semelles de vent, préfacé par Pierre Vidal Naquet qui écrit à son propos : « Le titre du livre a été bien choisi. Nina Hayat y fait le portrait de son père, un « indigène », et même, officiellement un « Indigène algérien musulman non naturalisé français » (IAMNNF), mais « aux semelles de vent » ce qui est une référence à Arthur Rimbaud ».

Dans cet ouvrage, Aicha, alias Nina, s’adresse à son père en ces termes.  « Toi, Mohamed Belhalfaoui, mon père, fus cette lumière qui continue d’éclairer ma lanterne d’Algérienne non musulmane, née Française en terre colonisée, en exil partout à tout jamais et en quête éperdue de ses racines les plus profondes… Ceux dont on faisait hier des parias dans leur propre pays ne sont-ils pas – oh, ironie suprême ! – les mêmes que ceux qui me nient aujourd’hui, moi, fille de l’Oranie, le droit de proclamer une algérianité universelle… ? » 

Mohamed Belhalfaoui meurt en mars 1993 à Bobigny au nord de Paris. Après une vie enthousiaste et inspirée. Selon sa volonté, ses cendres sont dispersées au Mont-Valérien. Sa fille Aicha, décédée en septembre 2005, en fera de même. Non sans prévenir : « À l’adresse des « bons musulmans » qui frémiraient à l’idée que j’aurais commis un crime posthume – je dis que l’incinération n’est pas une coutume musulmane, mais l’islam est bien trop intelligent pour le culte des morts et des tombes : religion des vivants d’abord ! » s’exclame-t-elle.

Aicha a sans doute voulu, ainsi, rejoindre son père par la voie des airs. Des cendres qui ont choisi de chevaucher le vent. Pour un voyage en melhoun et des retrouvailles en vers et en chants.

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