Mohamed Boudia, le dramaturge aux multiples engagements

A l’instar de plusieurs formes et expressions artistiques, le théâtre algérien a vu le jour sous l’occupation française, période qui, au lieu de le bannir, lui a accordé une légitimité populaire dont l’influence sur l’esprit de l’Algérien colonisé était redoutable. Plusieurs hommes de théâtre algérien ont pris la responsabilité de témoigner des souffrances endurées par leur peuple. Ainsi, le théâtre a pu s’accaparer une grande partie du discours indépendantiste : « C’est d’ailleurs pour cette raison que le FLN, à Tunis, qui a fui le Caire, suite à de fortes pressions égyptiennes, a demandé à quelques comédiens de constituer une troupe de théâtre dont l’objectif serait d’expliquer la lutte du peuple algérien », explique Ahmed Cheniki. Parmi les membres fondateurs du théâtre algérien, l’Histoire s’est résolue à citer Mohamed Boudia

Né le 24 février 1932 à Alger, au quartier de Soustara, après la mort de son père Ali Boudia. Elève de l’école Sarrouy, l’enfant Boudia exerce différents métiers : coursier, cireur, et vendeur de journaux, ce qui n’a rien altéré en sa passion de lire les œuvres dramaturgiques. « Le scoutisme l’accaparera quelques années avant qu’il ne découvre le quatrième art en compagnie de Mustapha Gribi au sein de la troupe du Centre Régional d’Art Dramatique (Crad), qui le met en contact avec le monde de la culture et des idées sociales. » Cette occasion fut pour Boudia un catalyseur qui le lancera entre les mains d’un quatrième art militant aux côtés de  Mustapha Kateb depuis 1954. L’homme au nom de guerre Rabah, se fait capturer en France pour avoir été « à la tête du commando de la « Spéciale qui organise [era] l’attentat contre les dépôts des pétroliers à Maurepian. » Il se fera condamner à 20 ans de prisons qu’il ne purgera jamais. C’est en prison que le talent de Boudia s’aiguise en faisant jouer à ses camarades sa pièce théâtrale intitulée Naissances. Etienne Bolo, son compagnon de cellule, raconte à propos de cette expérience : « Il m’a immédiatement expliqué ses projets : organiser dans la détention un groupe théâtral qui permettrait à tous les « frères » de sortir de leur léthargie carcérale et de s’exprimer culturellement. Il m’a bombardé de questions t m’a demandé quelles pièces et quels auteurs- Shakespeare, Molière, Brecht- conviendraient le mieux à cette entreprise. Il ne séparait jamais le combat politique du combat culturel et il menait l’un et l’autre dans l’esprit de l’universalisme « progressiste ». Et chose peu courante dans une prison, il a atteint le but qu’il s’était fixé, et il a monté, mis en scène et joué dans la chapelle de la prison transformée en théâtre, sa pièce L’Olivier et la comédie de Molière, Le Malade imaginaire qu’il avait traduite en arabe dialectal. » rapporte Ahmed Cheniki.  L’infatigable semeur de révolte et de conscience s’évade de la prison et rejoint la Belgique puis Tunis où il sera responsable de la troupe théâtrale du FLN en compagnie de Mustapha Kateb. Après l’indépendance, le militantisme sagement culturel de Mohamed Boudia a été d’un apport inestimable au patrimoine théâtral algérien. Il a été, écrit Mohammed Karim Assouane, universitaire spécialiste de Mohamed Boudia : « un militant de temps porté par le mouvement du cœur vers la cause sociale. Il est à l’origine très proche des milieux de gauche et du théâtre.»

C’est en 1963 que le dramaturge-militant, Mohamed Boudia fonde le Théâtre national algérien. Soucieux de l’avenir de la culture et du théâtre comme éléments incontournables dans la construction des nations et l’instauration d’une conscience populaire, Boudia s’engage aux côtés de Mourad Bourboune dans la Commission culturelle du FLN pour la nationalisation de « de l’ex-Opéra d’Alger et des salles annexes d’Annaba, Constantine et Oran. De même pour les salles de cinéma après la création de du Centre cinématographique dont les principaux animateurs seront feu Kazdarli et l’inspecteur des salles de projection Abdelkader Benzighala », souligne Mohamed-Karim Assouane. L’infatigable homme du théâtre organise en 1964 une caravane culturelle qui parcourt toute l’Algérie et met en œuvre avec Mustapha Kateb, Kaki, et Jean-Marie Boeglin une tournée à Oran afin d’évaluer les résultats de son équipe de travail.

Si le quatrième art est une arme d’une influence redoutable, il doit s’accompagner d’une promotion journalistique lui assurant la diffusion, c’est qui pousse Mohamed Boudia à fonder en 1964 le premier quotidien du soir, Algérie ce soir et l’Union des écrivains algérien comme tribune réunissant des figures littéraires à l’image de Malek Haddad, Jean Sénac, Bachir Hadj Ali, Mouloud Mammeri. Porté par le sentiment de réunir les cultures maghrébines pour créer un théâtre authentique, Boudia déclare en 1965 au journal Jeune Afrique : « Nous souhaitons qu’une politique cohérente et rationnelle sur le théâtre maghrébin puisse s’élaborer un jour afin de sortir le plus rapidement possible de la tutelle culturelle occidentale. A ce propos, les portes du TNA sont largement ouvertes devant les dramaturges maghrébins afin que naisse et se développe une dramaturgie non seulement nationale, mais aussi maghrébine », rapporte M. Assouane tout en ajoutant « C’est plus tard en France que M. Boudia s’activera à consolider cette vision en lui donnant une portée internationale à travers la cause palestinienne. » Une cause, un engagement, un militantisme qui lui valent la mort en 1972. Une mort incertaine, jusqu’aujourd’hui brouillée entre assassinat par le Mossad et une fausse manipulation d’une bombe.

Boudia meurt oublié de tous et nous laisse des témoins, mais quels témoins : deux pièces théâtrales, Naissances, L’Olivier et une vie ponctuée de contributions ayant redonné vie à la culture algérienne déjà anéantie par la colonisation française.

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