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« Mohammed Dib est un tlamçani du monde » (Sabeha Benmansour, Présidente de l’association La Grande Maison)

Madame Sabeha Benmansour est professeure à l’université de Tlemcen  Abou Bekr Belkaid. Elle est spécialiste en sciences du langage, auteure de plusieurs publications et études académiques, critique littéraire intransigeante et Présidente de l’association culturelle La grande Maison Mohamed Dib, qui décerne le prestigieux prix littéraire du même nom que cette icône de la littérature universelle. Elle a bien voulu nous faire l’amabilité de répondre à quelques questions sur le parcours et l’œuvre de Mohammed Dib, avec la patience de la pédagogue et la perspicacité de la chercheure.

L’œuvre de Mohamed Dib est, dès le début, enracinée dans les intériorités de sa société, mais également ancrée dans les dédales et les entrelacements de l’universel et la modernité. Comment sa vision du monde, sa philosophie et sa légendaire humanité ont pu concilier ces deux univers dialectiquement opposés, en apparence tout au moins,  d’abord dans sa vie, ensuite dans son écriture ?

Nous pouvons d’entrée affirmer que c’est précisément ce qui fait la singularité de cette œuvre immense. Effectivement, l’œuvre dibienne nait au cœur d’un espace historiquement et culturellement structuré. L’héritage intellectuel et artistique dont la ville de Tlemcen porte la marque n’a pas manqué de déterminer l’écrivain dans son cheminement. Nous pouvons même aller jusqu’à affirmer que c’est probablement parce qu’à la base il porte en lui le besoin de crier haut et fort une authenticité qui l’a forgé alors même qu’elle est niée dans l’Algérie de son enfance, que l’intensité de son verbe va faire retentir dans la langue française et avec autant de force les échos d’une vie bafouée, réduite au silence.  Notons bien que c’est dans leur langue que l’auteur commencera par interpeler les colonisateurs sur la nécessité de « regarder » cette société à laquelle lui, donne vie en la mettant en devant de scène et surtout de reconnaitre l’existence de codes civilisationnels autres que les leurs. Aussi, si nous devions parler d’ancrage , ce serait pour dire le lien qui le rattache à ses premiers lieux d’écriture comme un code d’accès à des réseaux de signification dont toutes les ramifications peuvent nous conduire de l’homme à ses lieux, des lieux à leur représentation littéraire, et surtout de la référence première à son expression métaphorique. « Peut-on parler d’avancée par récurrences », c’est la question que se pose Mohammed Dib dans L’Arbre à dires, en référence à des questionnements récurrents tout le long de son œuvre mais à chaque fois réactualisés, renouvelés à la faveur de circonstances autres. C’est pour dire sans aucun doute que la quête de l’écrivain, s’inscrivant justement en totale empathie avec ses lieux, a capacité à faire de cette intimité absolue avec lui-même le lieu d’une réflexion plus large, une réflexion qui va dépasser le référent géographique pour s’ouvrir à une  visée universaliste. Dib arrive alors à assumer en le dépassant cet apparent paradoxe : celui de produire une œuvre résolument moderne et inscrite dans une démarche universaliste en même temps que fortement ancrée dans le contexte à partir duquel elle a pris son envol.

Mohammed Dib avait quitté Tlemcen mais Tlemcen ne l’a jamais quitté. Un lien qui transcende le rapport au sol et qui est presque de l’ordre du mystique. Vous qui avez soutenu une remarquable thèse de doctorat en sciences du langage, portant précisément sur «  L’ancrage tlemcénien de l’œuvre de Mohammed Dib », pouvez-vous nous dire ce qui continuait à nourrir la sève de cet  attachement, malgré les grandes distances qui le séparaient de cette  ville-muse ?

En fait, ce qui est particulièrement remarquable, c’est qu’à des moments précis de son parcours d’écriture, et vraiment à chaque fois où tout laisse à penser qu’il s’en est éloigné pour voguer vers d’autres horizons, Tlemcen, point d’origine, revient, mais ré-activé, ré-actualisé dans des représentations nouvelles qui font de la référence le lieu de l’ambiguïté de cette même référence. Cela laisse à penser qu’il garde sa ville natale dans une sorte de « complicité » intérieure qui l’inscrit à la fois comme une part inhérente à sa pensée, mais aussi dans une relation dialogique à une extériorité, une altérité, dont simultanément l’auteur et son « premier lieu » vont s’enrichir. On peut dire que, habité par Tlemcen, Dib l’occupe à son tour, l’habite de son désir et l’emporte, loin devant, avec lui. Ce sera « son » Tlemcen ! À chacune des visites que nous avons eu le privilège de lui rendre à La Celle St Cloud,  ses premiers mots étaient toujours pour sa ville natale, et ce dans son arabe maternel. « Quelles sont les nouvelles de Tlemcen ? » disait-il.  Peut-on parler de sève nourricière ? Oui, dans la mesure où l’auteur, de la relation dialogique qu’il a installée entre cette voix qui continue à l’habiter et celles qui lui viennent de l’ailleurs, arrive à faire exploser en quelque sorte toutes les frontières qui le séparent du monde, ce qui lui permet de faire de l’affirmation à chaque fois renouvelée de sa singularité profonde le lieu d’expression de valeurs humanistes universelles. Si l’on peut se permettre, nous dirons que Dib serait «  un tlemçani, mais un tlemçani du monde ! »

La sensibilité littéraire et poétique de l’écrivain est demeurée inaltérée, vis-à-vis de sa ville et de sa société. Comment peut-on percer la force qui habite cette écriture à distance et qui n’a jamais subi les affres déformantes de l’éloignement ?

Dans une interview qu’il accordait en 1991 à Dany Toubiana sur les ondes de RFI, Dib affirme que «  les gens du Sud ‘‘entendent’’ ce qu’ils écrivent, ceux du Nord ‘‘voient’’ ce qu’ils écrivent. » Ces propos me permettent de dire qu’il y a dans l’œuvre de « cet homme du Sud » justement une sorte de musicalité spécifique à l’auteur qui affleure dans ses écrits et qui laisse à penser que ce sont autant de voix qui l’habitent et résonnent d’accents particuliers. S’ajoutant à sa partition première, sa langue maternelle, il y a toutes ces musiques, venues d’ailleurs, et qui viendront l’enrichir. Dib s’en explique d’ailleurs lui-même dans un des chapitres de L’Arbre à dires qu’il intitule «  Je parle une autre langue. Qui suis-je ? »  et qu’il va, parlant de la langue française, conclure en ces termes : «  Le français est devenu ma langue adoptive. Mais écrivant ou parlant, je sens mon français manœuvré, manipulé d’une façon indéfinissable par la langue maternelle. Est-ce une infirmité ? Pour un écrivain, ça me semble un atout supplémentaire, si tant est qu’il parvienne à faire sonner les deux idiomes en sympathie ».

Ceci pour dire, en d’autres termes,  qu’on ne s’éloigne pas de ce qu’on porte en soi profondément ! S’écouter, et pas seulement se souvenir, comme si les choses n’étaient plus en nous, c’est ce que propose l’auteur, cette fois dans Simorgh : « Il est des moments où l’on se sent si à l’étroit dans sa peau et que faire alors, il n’y a rien à faire. Et invariablement, moi, je m’envisage à Tlemcen, invariablement dans ce jardin qui domine la ville… J’ouvre les yeux. Je ne veux plus me souvenir, écouter. »

Dib était également poète, photographe, musicien,  peintre, dessinateur, auteur de pièces théâtrales et de contes pour enfants. Pourquoi seule sa dimension d’écrivain, monumentale certes, a éclipsé toutes les autres facettes de son incommensurable  personnalité ?

Oui effectivement, Dib est bien ce qu’on pourrait appeler un « artiste complet » ! Par contre, je ne pense pas du tout que sa dimension d’écrivain ait eclipsé autant de formes d’expression artistiques auxquelles il a accordé beaucoup d’intérêt. Musicien, sans doute pas, mais par sa filiation même je dirai grand amateur de cette musique arabo-andalouse qui a bercé son enfance et dans laquelle excellait plusieurs des membres de sa famille. Mais aussi grand admirateur de musique universelle dont nombreuses sont les références dans son œuvre. Peintre ? Il l’aurait été avant de s’adonner à l’écriture. Mais nous dirons qu’en écrivant, il continue à peindre. Juste un exemple que j’aime beaucoup, dans Simorgh, lorsqu’il évoque le souvenir des anémones au printemps sur les hauteurs de Tlemcen. Nous avons sous les yeux, et  par cette seule description, une vraie peinture impressionniste ! Photographe ? L’expérience tentée dans sa jeunesse avec les moyens du bord du reste (et dont nous avons dans Tlemcen ou les lieux de l’écriture quelques-unes des réalisations) trouve son répondant dans une expérience d’écriture dont lui-même dira : «  Je suis un visuel, un grand œil ouvert ». Et puis bien sûr, au-delà de tout cela, il y a cette extraordinaire capacité qui fut la sienne à s’exprimer dans tous les genres et donc pour plusieurs lectorats ! Poète d’abord et toujours, romancier, nouvelliste, essayiste, conteurs pour enfants … et philosophe, quand on sait de quelle vision du monde son œuvre est porteuse, par quelles valeurs profondément humanistes elle est marquée 

Dans ce même ordre d’idée, pouvez-vous nous dire ce qu’est devenu le projet de pièce théâtrale  « Mille hourras pour une gueuse » de Mohammed Dib, que devait réaliser Ziani Cherif-Ayad ? Un mot aussi sur le projet de ciné-club,  au sein de votre l’association, ayant pour thématique l’altérité qui hante l’œuvre de Dib ?

Ce projet s’inscrit toujours dans le programme prévisionnel du Centenaire de Mohammed Dib. Les circonstances actuelles ont malheureusement beaucoup perturbé le cours des choses. Mais nous gardons l’espoir, à propos de l’ensemble du programme que nous préparons depuis 2018, de le réaliser. Ce ne sera que partie remise. Nous parlerons donc de report et non d’annulation ! Ce qui ne pourra pas se faire en 2020 se fera en 2021 !

Pour ce qui concerne notre ciné-club, « Derb cinéma », je vous remercie de l’intérêt que vous portez particulièrement à cette activité de La Grande Maison. C’est une expérience très intéressante d’un des ateliers qui fonctionnent au sein de l’association et qui, de ce fait, a une marque particulière. À l’instar des autres ateliers ( théâtre, arts plastiques, photo, contes pour enfants, écriture…) il a l’avantage sur d’autres ciné-clubs de penser ses programmes  en interaction avec des textes de Dib dans lesquels nos jeunes adhérents relèvent des thématiques qui continuent à leur parler et qu’ils vont conjuguer dans leurs choix de films avec leurs attentes en tant que cinéphiles du 21ème siècle.  Cette inscription dans une ligne éditoriale dictée par des valeurs et des questionnements présents dans l’œuvre de notre grand écrivain, fait toute sa différence par rapport à d’autres ciné-clubs, mais lui assure en même temps une ouverture à même de l’installer dans une relation dialogique avec eux.

Vous vous êtes investie dans la préparation du colloque El Atlal, devant précéder les festivités du centenaire de l’écrivain, né le 21 juillet 1920. Vous êtes également membre du conseil scientifique du colloque prévu du 1er au 5 septembre 2020 à Cerisy, sur le théâtre des genres dans l’œuvre de Mohammed Dib. Pouvez-vous nous parler de ces deux manifestations scientifiques ?

Le colloque El Atlal est programmé normalement en Octobre 2020, en même temps que la remise du Prix Mohammed Dib – 7ème session. À l’occasion du Centenaire de naissance de l’écrivain, nous avons souhaité revisiter l’œuvre dibienne à partir des constellations de sens que l’on peut mettre au jour sur la base de l’idée d’atlals. Et l’on pourra espérer découvrir, à la lumière des différentes contributions, non pas le sens ultime de l’œuvre (ce qui serait aberrant et contraire à la spécificité du sens littéraire, indéfiniment prolongeable comme à la volonté de l’auteur lui-même pour qui une œuvre vit du secret qu’elle recèle) mais une certaine cohérence de la dynamique de création dibienne. Sur le site de La Grande Maison (www.lagrandemaisondedib.com), toutes les personnes intéressées pourront trouver l’argumentaire du colloque ainsi que les renseignements concernant le mode d’organisation.

Le colloque de Cerisy devrait se dérouler effectivement du 1er au 5 Septembre, sous l’intitulé «  Le théâtre des genres dans l’œuvre de Dib ».  Pour ce qui est des genres littéraires, objet principal de ce colloque, nous savons que Mohammed Dib est connu surtout comme romancier. Et pourtant lui-même se considérait comme « essentiellement poète ». Il a de plus écrit plusieurs recueils de nouvelles, des contes pour enfants, des essais. C’est cette oeuvre d’une grande diversité de formes qui sera le centre d’intérêt du colloque. Nous espérons que les circonstances que nous vivons actuellement n’empêcheront pas l’organisation des deux colloques en 2020 !

À coté de l’association culturelle Mohammed Dib que vous présidez, il y a aussi la Société internationale des amis de Mohmamed Dib, domiciliée en France et présidée par sa fille Assia.  Pouvez-vous nous la présenter ? Et quels sont les rapports entre les deux associations ayant ce génie littéraire en partage?

La création de la SIAMD a été une excellente initiative des enfants de Mohammed Dib. L’association est effectivement présidée par Assia Dib qui est sa fille aînée.

Quelque temps après la création de l’association, j’ai eu le plaisir de recevoir à Tlemcen (en 2015)  quelques-uns des membres de la SIAMD, c’était un premier contact en termes de relations associatives. Néanmoins, je dois préciser qu’avec l’épouse de feu Mohammed Dib, comme avec ses enfants, j’ai toujours gardé un contact permanent. À l’occasion des cérémonies successives de remise du Prix Littéraire Mohammed Dib, j’ai toujours eu le plaisir et l’honneur de les recevoir. Donc la relation entre nos deux associations s’inscrit dans la continuité de ce lien qui nous unit, avec bien entendu comme objectif commun la valorisation permanente d’une œuvre immense, avec des activités qui tiennent forcément compte des attentes de publics différents. Nos actions sont donc complémentaires !

Comment peut-on évaluer, présentement, l’impact de l’œuvre de Mohamed Dib sur le champ littéraire algérien, maghrébin et arabe ?

L’œuvre de Mohammed Dib est toujours considérée en Algérie, et surtout par nos jeunes écrivains, comme une référence. Elle a l’avantage de faire l’unanimité auprès de lectorats autant francophone, arabophone que berbérophone. Mais elle est surtout reconnue pour son algérianité, alors qu’elle est formulée en français. Elle reste aussi d’une grande actualité et, métaphoriquement, elle est souvent porteuse de questionnements qui continuent à nous parler en interaction avec l’actualité la plus récente ! À telle enseigne qu’il arrive même qu’on reconnaisse à ces écrits un caractère quasi prophétique !

Nous avons à cet effet proposé avec un ensemble de chercheurs algériens, mais aussi maghrébins, français, allemands, la création d’un Centre de recherches Dib qui aurait eu emblématiquement son siège à Tlemcen. Cela aurait permis de regrouper beaucoup de chercheurs autour de l’œuvre et d’assurer une diffusion plus large de leurs travaux. Mais pour l’instant, cela n’a toujours pas abouti….

Maintenant, il faut quand même regretter aussi qu’à différents niveaux, notamment celui des programmes scolaires, la mise en valeur du patrimoine culturel et principalement littéraire ne soit pas toujours une priorité dans la formation de nos jeunes et, du coup, il arrive souvent qu’il y ait chez eux méconnaissance totale de leurs propres richesses ! Peut-être qu’une nouvelle réflexion pour l’école naîtra de la crise que nous traversons. Rêvons ensemble à ce jour !

Comment la professeure universitaire de renom, doublée d’une grande critique littéraire, voit-elle la projection de l’œuvre de Mohammed Dib dans le futur ?

En fait, cette question recoupe en un sens la précédente. Sauf que, pour aller dans le même sens, cela me permet de poursuivre en évoquant tous les travaux que nous conduisons au quotidien, en atelier, au niveau de l’association La Grande Maison. Cette association, lors de sa création, a tout de suite souhaité se constituer en passerelle entre le travail universitaire purement  académique (et nécessaire bien entendu pour l’étude d’une telle œuvre) et l’attente d’un public plus large, pas nécessairement averti, mais désireux d’en savoir plus sur les écrits de Dib. Dans cette perspective, nous avons au fur et à mesure de la demande mis en place des activités en atelier, principalement indexés vers l’attente d’un public jeune. Il s’agissait pour nous de les attirer vers l’œuvre par différentes techniques de lecture (sur lesquelles je ne m’arrêterai pas ici, ce serait trop long), et ce en articulation avec leurs propres questionnements de l’heure. Des lectures souvent en diagonale font que leur attention se fixe quelquefois davantage sur un aspect du texte visité plutôt que sur un autre, et c’est celui-là qu’ils choisissent d’exploiter plus particulièrement dans leurs travaux.

Vous aviez par exemple cité dans une de vos questions, et à propos des centres d’intérêt du ciné-club, la problématique de l’altérité.

Bien entendu, la dimension académique, type critique universitaire, n’est pas exclue, sauf que le chemin d’accès n’est pas le même ! Il nous faut préciser que dans ces mêmes ateliers, nous comptons parmi les adhérents des étudiants venant de tous les horizons, donc pas seulement des personnes à profil littéraire. Nous sommes alors doublement fiers et heureux de constater combien un jeune médecin en herbe, ou un jeune ingénieur ou autre arrivent au bout d’un certain temps à une connaissance  d’une œuvre qui s’ouvre à eux dès lors qu’ils en saisissent les codes d’entrée !

Si nous devions parler  de  « projection » des écrits, il semblerait au regard des résultats obtenus que c’est par là qu’elle doit passer.

Lire aussi: « Il est temps de rendre justice à l’œuvre de Dib » (Charles Bonn, professeur de littérature, critique)

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