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«Nous voulons mieux faire connaître en France la réalité algérienne » (Arnaud Montebourg, Président de l’AFA)

Créée en 1963, aux lendemains de l’indépendance de l’Algérie, à l’initiative de Germaine  Tillion (1), l’Association France-Algérie poursuit ses objectifs de fraternité, de coopération et d’amitié avec l’Algérie et les Algérien.ne.s. À travers l’entretien qui suit, Arnaud Montebourg (2), Président de l’AFA depuis 2018, nous invite à découvrir cette association qui œuvre depuis cinquante-sept ans.

Quelles valeurs ont animé les pionnières et les pionniers qui ont créé l’Association France-Algérie ?

Aux origines et dans l’esprit de ses fondateurs, Germaine Tillion et Edmond Michelet, son premier Président, il s’agissait de maintenir des liens entre les sociétés française et algérienne après l’Indépendance. L’Association a été créée par des personnalités qui s’étaient engagées en faveur de l’indépendance, et cela en pleine guerre d’Algérie, et qui avaient donc noué des relations de confiance avec les Algériens qui luttaient pour leur liberté. Ces fondateurs, issus de courants politiques et intellectuels très différents, avaient en commun de condamner le colonialisme et de soutenir la naissance d’une nation libre.

Comment les valeurs prônées par l’AFA ont-elles évolué tout au long de ces cinquante-sept années ? Quel est le secret de la pérennité de l’association ?

Depuis 1963, les relations entre nos deux pays ont connu des hauts et des bas, des périodes fastes où la coopération était dynamique mais aussi des périodes de défiance. Les brouilles ou les conflits entre les deux gouvernements français et algérien ont alterné avec des périodes de compréhension, de soutien et d’action mutuels très fortes. Nous avons traversé tous ces épisodes en refusant toujours de nous ingérer dans les affaires intérieures de l’Algérie. Nous sommes une Association qui n’est pas de nature politique, bien qu’elle ait toujours été présidée par des anciens ministres ayant une relation dans leur histoire personnelle avec l’Algérie. Notre tâche vise à l’entente, la fraternité et à la coopération entre nos deux peuples. Il y a beaucoup de Français qui sont attachés à l’Algérie, à son peuple, à son histoire, à sa culture, et qui aspirent au développement de toutes les coopérations utiles, et réciproquement. Je dis souvent que nous appartenons à ce pont humain si fort et si puissant entre nos deux pays.

Quelles sont les orientations de l’AFA depuis que vous êtes son Président ?

Je tiens beaucoup à faire entendre notre message parmi les nouvelles générations, et notamment parmi nos compatriotes qui ont des attaches familiales fortes avec l’Algérie. Dans le sillage de mon prédécesseur, Jean-Pierre Chevènement (3), je suis attaché à faire vivre ce lien unique, à nul autre pareil, entre la France et l’Algérie. Peu de temps après mon élection a surgi le hirak, le mouvement populaire exemplaire qui est en train de faire entrer le pays dans une ère nouvelle. J’ai voulu témoigner de la solidarité et de la sympathie que pouvait inspirer à tous les républicains français un mouvement démocratique, pacifique et porteur d’espoir. L’avenir appartient aux Algériens eux-mêmes, mais il existe une sorte de fraternité que les héritiers de la Révolution française ne peuvent que ressentir. L’Association a été créée par ceux qui voulaient la liberté pour l’Algérie. Ceux qui la dirigent aujourd’hui veulent encore la même liberté pour l’Algérie.

Lire aussi: « Avoir l’Algérie et la France ‘‘en miroirs’’ pour mieux se connaître et s’apprécier » (Mireille Lacombe, Présidente de l’AFAPA)

Quel type d’actions l’association privilégie-t-elle pour favoriser l’amitié et la coopération franco-algérienne ?

Nous voulons mieux faire connaître en France la réalité algérienne d’aujourd’hui : la société évolue rapidement, la jeunesse y prend une grande part. Développement d’industries et d’activités nouvelles, jeunes entreprises, scène de création culturelle remarquable, diplomatie particulièrement avisée : l’Algérie mérite d’être mieux connue en France. Nous nous y efforçons en organisant des rencontres, des colloques, en attribuant des prix en matière de création cinématographique et de littérature, des bourses de recherche, en facilitant les projets de coopération agricole ou industrielle, etc.

La culture semble occuper une place prépondérante dans l’agenda de l’AFA. Quel est l’intérêt de cette orientation ?

Tous les volets de la création culturelle contribuent à ce que les peuples dialoguent et se comprennent : le cinéma, la littérature, la peinture, bien-entendu. Par exemple, les écrivains algériens que nous invitons très souvent nous invitent à la réflexion sur les défis qui nous sont communs : mondialisation sans règle, exploitation politique de la religion, dangers de racisme et de xénophobie au Nord de la Méditerranée et dangers du fondamentalisme au Sud. C’est un peu la même chose en manière de patrimoine : les découvertes préhistoriques récentes en Algérie concernent toute l’humanité, le legs de l’antiquité nous est commun. Nous accueillons avec intérêt les chercheurs algériens en ces domaines.

Quels seraient les éléments qui favoriseraient la création, sur l’autre rive, d’une association Algérie-France ?

Une telle association a existé après l’Indépendance. Nous serions bien entendu très heureux qu’elle renaisse, mais c’est l’affaire des Algériens.

L’Algérie a connu un vaste mouvement de contestation populaire. Quel regard portez-vous sur ce mouvement pacifique et inédit qui a secoué l’Algérie pendant plus d’une année ?

C’est un mouvement exemplaire : il a entraîné une adhésion nombreuse, il a été pacifique et déterminé, et animé d’espérances immenses. C’est un mouvement qui s’est situé dans la lignée de la conquête de l’Indépendance et de la Liberté de 1962. L’Algérie en est d’ores et déjà profondément marquée. Les changements profonds dans les sociétés peuvent naître de la conjonction d’un mouvement d’en bas et d’un mouvement d’en haut : mise en mouvement de larges fractions du peuple et prise de conscience par les dirigeants des mutations indispensables. Cela suppose une tension créatrice entre les deux mouvements. Si l’un des pôles fléchit, le changement patine. L’Algérie va faire face à d’immenses défis liés à la crise de la mondialisation marchande et à la dépression pétrolière ; la France va affronter des obstacles semblables pour relever sa souveraineté. Dans beaucoup de cas, nous pourrions relever ensemble ces défis, par des coopérations en matière d’industries, de nouvelles technologies, d’agro-alimentaire par exemple. Nous ne manquons pas de travail !

Entretien mené par Nadia Agsous

1. Germaine Tillion (1907-2008) est ethnologue et résistante française. En 1955, elle initie le projet des centres sociaux. Elle a publié plusieurs ouvrages dont L’Algérie en 1957, Paris, Éditions de Minuit, (1957); Le Harem et les cousins, Paris, Le Seuil (1966); L’Algérie aurésienne, Paris, La Martinière / Perrin, 2001

2. Arnaud Montebourg a été Ministre de l’Economie, du Redressement productif et du Numérique de 2012 à 2014. Il s’est lancé dans la production de miel et d’amandes, a créé la marque Bleu Blanc Ruche. En 2020, il créé la « Mémère », une marque de glaces 100 % bio et fabriquée par des éleveurs laitiers. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages. 

3. Jean-Pierre Chevènement a occupé le poste de président de l’AFA de 2011 à 2018. Il a été ministre de la Recherche, de l’Industrie, de La Défense, de l’Education nationale, de l’Intérieur. Un des fondateurs du nouveau Parti socialiste en 1971, il a marqué ses convictions en démissionnant du gouvernement, en désaccord avec la guerre du Golfe. Il était député puis sénateur du Territoire de Belfort

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