Rapport Benjamin Stora : un plaidoyer de non-reconnaissance des crimes coloniaux

Depuis sa publication le 20 janvier 2021, le rapport de Benjamin Stora intitulé « Les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie », suscite un débat houleux en France comme en Algérie. Commandé par le président français Emmanuel Marcon, le rapport de 160 pages annexes comprises, fait une longue introduction à l’histoire de la colonisation et des rapports entre la France et l’Algérie après l’indépendance, avant d’évoquer l’essentiel, à savoir la question mémorielle que tout le monde appréhendait, surtout en Algérie.

Il faut dire que l’historien Benjamin Stora jouit d’une grande respectabilité en Algérie, due au rôle qu’il joue depuis plusieurs années pour raconter à la France sa propre histoire, et pour lui expliquer comment cette histoire continue de structurer les rapports de force au sein de la société française contemporaine. Contrairement à ce qu’il a était souvent dit, ce rapport ne s’adresse pas uniquement à la France. Il s’adresse également à l’Algérie. Plusieurs messages sont en effet destinés à l’Algérie, comme par exemple celui qui concerne les archives « (…) l’Algérie devrait elle aussi faciliter l’accès aux nombreuses archives –dites de gestion– restées sur place et qui sont non consultables » (p. 65), ou encore la proposition de constituer une « Commission Mémoires et vérité » (p. 95) qui engagerait aussi bien la France que l’Algérie. Ainsi, Benjamin Stora semble avoir voulu faire d’une pierre deux coups : proposer des actions pour apaiser les mémoires des Français qui ont des liens avec l’Algérie, y compris les descendants d’immigrés Algériens (Musée de l’histoire de la France et de l’Algérie, etc.), et tenter de réconcilier l’Algérie actuelle avec la France (l’essentielle des mesures du rapport).

Or, cette double tâche s’est révélée problématique, tant que le tiraillement, dans le rapport, entre les deux chantiers sautait aux yeux. Le résultat est que le rapport asymétrique bourreau/victime, dominant/dominé, n’a pas été respecté. Algériens victimes de la colonisation et français colonisateurs sont renvoyés dos à dos, et la promesse au début du rapport pour respecter cette distinction ne sera pas tenu (p. 8). « Le corps de Maurice Audin n’a jamais été retrouvé. Comme ceux de milliers d’Algériens pendant la Bataille d’Alger, ou d’Européens à Oran dans l’été 1962 » (p. 57). Par conséquent, contrairement à ce qu’il a affirmé sur TV5 après la publication de son rapport, Stora dit clairement qu’il n’est pas en faveur de la reconnaissance des crimes commis pendant la colonisation : « La difficile tâche de réconciliation mémorielle entre la France et l’Algérie, ne consiste surement pas à rédiger une « loi mémorielle » (…) » (p. 61). Ainsi, affirme-t-il qu’il n’est point en faveur des excuses : « Et l’on voit alors que le discours, « d’excuses » et pas seulement de reconnaissance des massacres, ne suffit pas à calmer les mémoires blessées, à faire progresser le savoir sur cette question, à faire reculer les stéréotypes, le racisme » (p. 79). Alors qu’il a consacré tout une partie en défaveur des excuses « Question des excuses. Un détour par l’Asie » (pp. 77-81), Stora a évacué les lois mémorielles en vigueur en France, à l’instar de la loi Gayssot tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe, la loi relative à la reconnaissance du génocide arménien de 1915 ou encore la loi portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés. Pourtant, c’est le parallèle avec ces lois qui aurait été intéressantes et non pas des expériences observées en Asie ! Benjamin Stora, imminent historien de l’histoire de la colonisation de la France en Algérie, a tenté, seul, en à peine 6 mois, de produire un rapport que tout le monde attendait. Il devait contribuer à apaiser les mémoires blessées des deux côtés de la rive, non pas en ouvrant « des possibilités de passerelles sur des sujets toujours sensibles » (p. 61) pour se contenter du minimum, et encore moins à travers une « juste mémoire » (p. 92) qui mettrait le bourreau et la victime dos à dos.

Ne pas placer la mémoire blessée de dizaines de milliers d’Algériens hantés par un père ou d’un grand-père assassiné ou disparu, ou d’une mère ou d’une grand-mère violée et torturée, c’est s’éloigner de la mémoire elle-même. Car pour la mémoire de ceux-là, aucun rapport, ni action, ne pourra remplacer des excuses officielles de la France qui doit reconnaître sa responsabilité, comme elle l’a reconnue pour d’autres crimes commis. Toutes les autres mémoires, périphériques, seront soulagées, car les excuses ne sont pas une faiblesse, mais un courage arrivé à son summum pour se débarrasser de ses propres démons.

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