Regards libérés sur les langues et le langage (1ère partie)

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La « lettre à M. le Président » que je viens de publier  m’a valu quelques retours d’amis plus ou moins proches me demandant de développer certains arguments qui s’y trouvent. Ces arguments, je les ai mobilisés pour conforter la nécessité de protéger institutionnellement la langue parlée et comprise par l’écrasante majorité de la population. Ces arguments abordent la langue darija (maghribi) à partir de son rapport au langage humain, son passé, son potentiel créatif ainsi que son rôle dans l’ancrage et la diffusion de l’Islam au Maghreb. Je dois admettre que le texte est un condensé d’idées déjà semées ça et là dans des articles de presse, dans des revues plus spécialisées ainsi que dans mes ouvrages.

Les feedbacks de ces amis me fournissent l’opportunité de pointer une situation de fait assez générale : en lisant, on passe trop vite sur des notions que l’on croyait connaître à l’avance. L’acte de lecture nous entraîne, à notre insu, à recourir à des filtres idéologiques ou dogmatiques qui nous réconfortent en retrouvant ce à quoi l’on croit. Dès lors que la pensée de l’auteur s’écarte de nos repères, on rejette ou bien on dépasse … à la recherche de connivences. Lorsqu’on en trouve, on considère que c’est un « bon  papier », sinon, on le  critique de manière expéditive. Je crois que c’est ce qui se passe avec des notions aussi « évidentes » que langage, langues, etc.

Par exemple, il est bien ancré dans la croyance populaire que « c’est dans les langues que s’exprime le langage (bon ou mauvais) ». Or le langage est une des fonctions du cerveau, indépendante des langues A, B ou C.  Prenons l’exemple de la vision. Pour faire sens, l’objet perçu doit être analysé et identifié. Ce n’est qu’à ce prix que l’acte de voir atteint son objectif ; sinon la vision reste suspendue à cette décision sémantique. Par conséquent l’organe de la perception visuelle (les yeux) ne doit pas se confondre avec l’objet – avec ses formes, couleurs, volumes, etc. Pas plus que l’organe de la perception ne peut se confondre avec  les fonctions de rétablissement du sens. Le parallèle avec l’activité de parole, c’est que la parole est faite de sons (produits par l’organe qu’est la voix ; ou perçus par l’organe qu’est l’ouïe). Ces sons présentent des lignes mélodiques différentes (selon la langue) mais lorsqu’ils parviennent au cerveau, ils sont soumis à une fonction cognitive spéciale qui s’appelle le langage. C’est à ce moment-là que le sens est fabriqué. La machine à fabriquer le sens est donc distincte des formes linguistiques qui lui font parvenir des messages.  Et cette machine est « neurobiologique », nous dit la linguistique contemporaine. Dans ce cas, tous les humains, indépendamment de leur langue maternelle, disposent d’un même équipement dont les dote la Nature.

Que je parle kabyle, darija ou chinois, la fonction du cerveau dédiée au langage sera la même et peut être localisée (par IRM) dans les mêmes zones du cerveau. En somme, quelle que soit la forme du message, le travail  non conscient  de fabrication du sens  repose sur une même machinerie biologique et neurologique. Certes, au bout, le sens est marqué par la culture. Et ce dispositif de la nature fait actuellement consensus auprès des chercheurs en neurosciences contemporaines (biolinguistique, Intelligence artificielle, neurologie, psychologie, etc.).

Un tel argument est très rassurant car je n’ai plus aucune raison de me sentir démuni avec ma langue maternelle puisque c’est dans le cerveau que la fabrication du sens se fait. La preuve, c’est que mon propre cerveau d’Algérien est capable d’atteindre la compréhension de concepts ou de mécanismes abstraits de la connaissance universelle. La compréhension est bien indépendante des langues particulières.

Ceci nous ramène à la question de la valorisation des langues. Pour le langage humain, les langues ne sont que des fournisseurs de formes, de mélodies et de sonorités spécifiques qui, agencées par un sujet-locuteur, constituent un message. Le langage humain agit, alors, comme un décodeur (c’est le « démo » de l’humain, en quelque sorte). Cela veut dire que l’agencement des formes doit répondre à des protocoles ou codes que seul le langage humain est en mesure de « décoder » pour générer du sens. Ces codes constituent l’objet central de la science du langage (linguistique); ils sont en cours d’explicitations approfondies  grâce aux neurosciences.

Y a-t-il des « bourses des valeurs linguistiques» ?  Si les langues fournissent des formes reconnaissables par le cerveau en tant que porteuses de messages à décoder, la première de leurs caractéristiques est d’être en harmonie avec les cerveaux humains. Or, l’unique moyen d’établir un lien organique, biologique et neurologique entre une langue et les cerveaux de millions de locuteurs, c’est  que cette langue soit captée et mise en circuiteries neuronales, dès la naissance. Le linguiste appelle cela une « langue native ». La « nativité » renvoie au travail biologique de synchronisation entre la forme extérieure et sa recevabilité au niveau du cerveau. Cette synchronisation se fait naturellement ; c’est ce que les psycholinguistes appellent « l’acquisition ». Tout le monde l’aura remarqué : les enfants reproduisent (par paliers) la langue des adultes en respectant les accords (masculin /féminin ; singulier /pluriel), les temps verbaux (présent/passé/futur), les modalités (possible/certain /éventuel) et bien d’autres nuances.  Ils savent tout cela de manière non consciente. En définitive, c’est de cette manière que, naturellement, les langues de la naissance balisent les chemins d’accès à la connaissance. Ainsi a été conçue notre espèce.

Cette notion de langue native est à distinguer de la notion de « langue mère ». Lorsqu’elle est native, c’est de la naissance de la personne humaine qu’elle tire sa réalité ; lorsqu’elle est « mère », elle est génitrice et non pas générée. Il est vrai que l’on dit cela de langues telles que le latin ou l’arabe car elles sont supposées avoir généré des individualités linguistiques (le français, le portugais, le roumain, etc., d’un côté, et de l’autre, le syrien, l’égyptien, l’irakien, etc.). En réalité, nous avons affaire à une belle illusion d’optique car les langues ne se constituent pas par elles-mêmes, mais sont le produit d’une culture.  Et la culture est, à son tour, le produit de l’activité humaine en société. Par conséquent les familles linguistiques puisent dans des fonds culturels bien circonscrits géographiquement. Les linguistes appellent cela des « aires linguistiques ». Il en est ainsi de l’aire sémitique qui regroupe toutes les langues (arabe, hébreu, syriaque, punique, maghribi, etc.) qui partagent des caractéristiques communes sans pour autant se substituer l’une à l’autre. Les langues chamito-sémitiques (tachelhit, kabyle, haoussa, le somali, langues éthiopiennes, etc.) qui représentent plus de 300 langues partagent des traits sans pour autant se dissoudre les unes dans les autres. C’est donc bien d’une aire linguistique donnée que les langues de cette famille vont s’inspirer. Quant aux langues qui se génèrent elles-mêmes, à l’écart des hommes, elles n’existent encore pas.

Pour nous résumer, disons qu’une langue est  un creuset représentatif des apports de ses locuteurs. Il n’y a pas de « langues de la science » en soi. Il y a des hommes de science qui recourent à leur langue pour graver leurs connaissances. Moins on produit de connaissances que l’on enregistre par écrit dans sa langue, moins les générations futures trouveront de la matière pour leurs apprentissages. Il n’y a pas de langue pauvre, il n’y a que des hommes acculturés au point de se haïr et de vouloir tourner le dos à la langue qui les a fait êtres sociaux. Déprogrammons-nous, amis locuteurs. Il ne revient qu’à nous de laisser aux générations à venir une langue dont ils n’auront pas à rougir.

Mon grand-père, qui tenait ce dicton de son propre père,  disait : « kayen elli klèm emmu fi fumo, wa kayen elli yamchi 3and jaro iyjibo » ( كاين اللي حليب امه في فمه و كاين اللي يمشي عند جاره يجيبه  – Il en est qui disposent de leur langue à fleur de bouche et il en est qui vont chez le voisin se la procurer).

Abdou Elimam est Docteur d’État en linguistique et Professeur des universités ayant enseigné à La Sorbonne et à Rouen avant de faire une carrière d’enseignant chercheur à l’international – avec un passage à l’ENSET d’Oran (sa ville de naissance). Il a publié plusieurs ouvrages et une centaine d’articles dans des revues spécialisées en linguistique, sociolinguistique, didactique des langues et neurosciences. Aux éditions Frantz Fanon, il a publié Le Maghribi, alias ed-derija. La langue consensuelle du Maghreb ainsi que Après tamazight, la daridja (Le maghribi).

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