Saïd Sadi révèle : quand Ferhat M’henni escroque Idir

Qui est Ferhat M’henni ? De quel bois se chauffe-t-il ? Le personnage est-il à la hauteur de l’idée que se font de lui ses partisans politiques et les admirateurs de l’artiste qu’il est ? Celui qui se fait appeler depuis quelques temps Mas Aselway (Monsieur le président [du Gouvernement Provisoire Kabyle]) a-t-il un destin à offrir à ceux et celles qui croient en lui ?

Unanimement salué pour son talent artistique, Ferhat M’henni est constamment critiqué pour ses agissements politiques. Souvent à raison. À regarder de près l’évolution de son parcours politique, notamment ces vingt dernières années, il est aisé de déceler des failles aussi bien morales que politiques dans sa démarche. En effet, après avoir proclamé le Gouvernement Provisoire Kabyle en exil et s’en être autoproclamé président sans y être mandaté par personne, le chanteur Ferhat a appelé à la création d’une « milice contraignante pour faire respecter les décisions du GPK » avant de crier haut et fort que le « le pluralisme politique est un non-sens chez un peuple colonisé (Entendu, le peuple kabyle)»[1]. Cumulant lubies sur dérives, il a annoncé « le passeport kabyle » qui ne sert à voyager que d’une frustration à une autre, « la monnaie kabyle » qu’on ne peut utiliser que pour se payer des illusions, il vient de lancer « la carte d’identité kabyle » dont le seul intérêt est de matérialiser l’échec d’un projet politique. Ces agissements aussi légers que farfelus sont-ils des constituants de la personnalité de Ferhat M’henni ? Ce rapport fantaisiste que Ferhat M’henni a à la Kabylie, aux Kabyles et, d’une façon plus générale aux sens des responsabilités morales, politiques et intellectuelles qui incombe à tout acteur conséquent est-il révélateur de la faillibilité éthique du personnage ? Tout porte à le croire.

Dans le Tome 2 de ses mémoires (La fierté comme viatique. 1967-1987), Saïd Sadi révèle une séquence peu connue dans le parcours artistique et militant de Ferhat M’henni mais qui est de taille : Quand et comment Ferhat a escroqué Idir et Nordine Chennoud.  En effet, Ferhat M’henni, accompagné par Abderrahmane Si Ahmed, a enregistré illégalement à Paris A Vava inouva et la chanson de Nordine Chenoud Chenoud hemlegh kem (Chante, je t’aime) alors même que ces deux chansons étaient au hit-parade des chansons à succès dans les milieux kabylophones et même au-delà. « Un jour, Ferhat m’apprit que Kamal Hamadi, lui-même chanteur et producteur de spectacles, lui demandait de participer en France à l’organisation d’un gala programmé par l’Amicale des Algériens en Europe, une organisation satellite du FLN dont les tontons macoutes n’hésitaient pas à attaquer les manifestations de l’opposition. Le sujet était sensible mais Ferhat n’étant jamais sorti du pays, je vis bien que la proposition le tentait. Je lui recommandai de se tenir à l’écart de tout ce qui pouvait s’apparenter à une expression politique de soutien ou de rapprochement avec le pouvoir. Il semblait avoir bien saisi le risque. Accompagné d’Abderrahmane Si Ahmed, étudiant en médecine de ma promotion et qui était son guitariste, il fit partie de la troupe qui se rendit en France. Au retour, l’un et l’autre semblaient d’autant plus satisfaits de leur séjour qu’ils avaient su adroitement esquiver les réceptions officielles ; d’ailleurs, ils n’apparurent sur aucune photo des organes chargés de couvrir la tournée. Puis, tout d’un coup, un bruit se répandit dans le cours de berbère comme une trainée de poudre. Sollicités par le producteur Hachelaf, Ferhat et Abderrahmane avaient enregistré illégalement A Vava inouva et la chanson de Nordine Chenoud Chenoud hemlegh kem,(Chante, je t’aime), qui figurait aussi au hit-parade derrière le succès de Idir. Un petit séisme. Idir qui était appelé à l’armée pour accomplir son service national se voyait dépossédé de son œuvre par des camarades militant à ses côtés. Je ne sais s’il fut aussi enregistré à Alger mais des quarante-cinq tours circulèrent dans la capitale »[2], écrit Saïd Sadi. Mais pas seulement. En plus de cet impair vécu comme un « séisme » dans les milieux militants, Ferhat M’henni a attribué les textes des deux chansons à un certain « Ait Men » sans aucune autre précision, ce qui a mis en colère Lounis Ait Menguellet auquel il est fait allusion à travers ce nom et qui se trouve ainsi associé, malgré lui, à une escroquerie. « Sur la pochette [du quarante-cinq tours], on pouvait lire que l’auteur était un certain Aït Men, ce qui eut le don d’irriter Aït Menguellet qui redoutait légitimement de voir son nom associé à ce qu’il fallait bien appeler une escroquerie. Je pense d’ailleurs qu’une partie du rejet d’Aït Menguellet qui n’a jamais voulu rencontrer Ferhat vient de cet imbroglio. L’astuce fut aussi indélicate qu’inutile car tous ceux qui écoutèrent le disque reconnurent la voix de Ferhat, »[3] raconte encore Said Sadi dans La fierté comme viatique en précisant que devant ce scandale fort préjudiciable pour la cause berbère, déjà assiégée par des hostilités de diverses natures, c’est Mouloud Mammeri qui recommanda de « passer outre » et de ne pas prêter le flanc aux adversaires de l’amazighité.  Said Sadi rappelle également l’attitude « digne » de Idir et de Nordine Chennoud qui n’ont pas voulu mettre de l’huile sur le feu. « Dans ce tumulte, un homme fut à la hauteur de notre combat : Idir qui resta de marbre. Il avait l’opinion, le droit et la morale avec lui. Il préféra ne pas envenimer les choses. Il faut ajouter que Chenoud, pourtant très jeune, et qui fut approché par des individus aux intentions pas toujours saines pour le pousser à défendre ses droits, s’aligna sur la position de Idir »[4], écrit-il.

Après quelques temps, Saïd Sadi raconte avoir repris contact avec Ferhat M’henni malgré son « excommunication » par ses autres camarades sur insistance d’Arezki Benchabane et Soltane Ameur, deux militants dans les milieux estudiantins d’Alger. Mais non sans précaution. « Pendant quelques jours, Ferhat revenant à la vie s’installa à CUBA (Cité universitaire de Ben Aknoun). La vraie question était de savoir si ce qu’il avait fait relevait d’une faille morale qui pouvait se rouvrir dans d’autres circonstances ou si on était devant une faiblesse conjoncturelle : l’éloignement physique du lieu qui construit les conduites essentielles, l’attrait d’une vie de consommation pour un jeune arrivant d’un pays où tout est austérité peuvent facilement aspirer quelqu’un qui n’est pas préparé à la maitrise de ses instincts… Comment répondre à des questions aussi fondamentales et qui peuvent, du jour au lendemain, mettre un terme à une amitié et au parcours d’une personne qui pourrait apporter sa part de générosité à sa communauté ? Ferhat était jeune et j’étais à peine de quatre ans son aîné. Il donnait l’impression d’être sincèrement écrasé par son acte et je n’étais pas plus en mesure d’en tirer des conséquences exhaustives. J’avais de l’affection pour ce garçon disponible et courageux. Nous reprîmes nos relations mais l’alerte fut rude »[5], explique-t-il.

Toutefois, relève-t-on, tout en révélant cet aspect « sombre » dans le parcours de Ferhat M’henni qui est en total déphasage avec les valeurs d’éthique et de solidarité qui structuraient le mouvement berbère, Saïd Sadi ne semble pas inscrire ses « révélations » dans une logique de règlement de compte. Bien au contraire, privilégiant la dimension testimoniale qu’il met en œuvre magistralement dans ses mémoires, c’est dans une perspective de restitution de l’ambiance générale ayant prévalu durant les années 70-80 qu’il agit. À cet égard, il faut noter que bien d’autres chapitres du Tome 2 de ses mémoires évoquent Ferhat M’henni sous de bons auspices et en célèbrent les qualités.

Saïd Sadi, Mémoires. Tome 2. La fierté comme viatique. 1967-1987, Tizi-Ouzou, éditions Frantz Fanon, 2021. Prix Public : 1500 DA/25€

[1] https://www.siwel.info/le-president-de-lanavad-sur-le-rpk-le-pluralisme-est-un-non-sens-chez-un-peuple-colonise_1251.html.

[2] Saïd Sadi, Mémoires. Tome 2. La fierté comme viatique. 1967-1987, Tizi-Ouzou, éditions Frantz Fanon, 2021, pp. 214-2015.

[3] Idem, p.215.

[4] Idem, p. 216.

[5] Idem, p. 217.

2 commentaires sur “Saïd Sadi révèle : quand Ferhat M’henni escroque Idir

  1. Un récit sans date et sans exactitude des faits, et puis pourquoi publier seulement un extrait du mauvais côté de la médaille et bas d’ autres extraits qui montrent son bon côté. je suis déçu de baisser le niveau à ce point.

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