Yamina Mechakra, la femme qui revient toujours

Les Aurès jalonnent de montagnes, de hauteurs et de tant d’auteurs. Ils abritent des voix et des plumes qui se déclinent en un tas de chants et autant d’histoires.Une de ces montagnes a brillé, nous a fait sentir la complainte des guerriers accouchée du fin fond des Aurès. Un monument littéraire appelé Yamina Mechakra. Déjà gamine, en compagnie de frères et sœurs, elle posait beaucoup de questions à son père à propos de leur ascendance. « D’où sommes-nous ? » demandait-elle ; « interrogez les montagnes ! » leur répondait-il. « C’est vrai, je suis de ces montagnes, celles de Gréguer, là où il y a le tombeau des ancêtres, le cimetière familial,» raconte-elle.

Née le 17 janvier 1949 à Meskiana, commune d’Oum el Bouaghi, elle est une écrivaine algérienne de langue française appartenant à une famille de la branche des Ouled Sidi Athman, une tribu berbère connue pour son attachement à la liberté et son engament farouche pour l’indépendance de l’Algérie. Elle entre à l’école primaire des filles de Meskiana en 1956 où elle se démarque dans sa classe par son intelligence et son imaginaire fécond. Enfant, elle assiste au meurtre de son père sur la place publique de la ville de Meskiana, un événement qui la marque à jamais. La jeune fille à l’intelligence imperturbable rejoint à l’indépendance de l’Algérie le collège Chanzy à Constantine et se fait transférer au lycée El Houria où elle décroche son baccalauréat.

Étudiante de psychiatrie à l’Université d’Alger, Yamina Mechakra commence l’écriture de son premier roman, La grotte éclatée, en 1973 et rencontre Kateb Yacine dont les orientations lui seront un apport précieux pour sa création littéraire. Depuis, elle ne cesse d’écrire et confier ses manuscrits à une personne qui les perd, mais cela n’a pas empêché la publication d’Arris en 1999. Mechakra s’éteint le 19 mai 2013 des suites d’une longue maladie. 

Publiée en 1979 après plusieurs révisions, La grotte éclatée de Yamina Mechakra est une œuvre littéraire difficilement classable dans les rayons des genres littéraires. « Long poème en prose qui peut se lire comme un roman », écrit Kateb Yacine dans sa préface intitulée Les enfants de la Kahéna. Vu la date révélatrice de sa parution, le contenu de ce « roman » semble être en écart par rapport au contexte de son écriture : vers la fin des années soixante-dix, dans une Algérie traversée par des crises socio-politiques, une situation économique en décadence, et marquée par  les premiers balbutiements des idéologies islamistes qui vont décréter l’exclusion de la femme algérienne de la société.

Ce roman glaçant s’ouvre sur un poème, puis débute la narration du quotidien d’un groupe  de révolutionnaires vivant dans une grotte en plein cœur des Aurès. Le protagoniste dont l’intrigue livre peu d’informations est une femme qui n’a ni nom, ni prénom, ni identité civile. Il s’agit d’une fille « illégitime », née dans la Souika de Constantine et élevée dans différentes familles et orphelinats avant qu’elle ne soit renvoyée pour avoir « péché » en lisant Les nourritures terrestres d’André Gide et justifié cet acte par une réponse « maladroite » à la mère supérieure. À l’orphelinat, les Sœurs lui ont donné un mince savoir médical dont elle va se servir pour rejoindre le maquis et prendre en charge les blessés.

Chauve, aux lèvres durcies, elle s’habitue à la vie dans la grotte  et s’assigne une double-responsabilité en tant qu’infermière ; elle soigne les blessés, recueille leur dernier souffle et se protège des éventuels dangers, parce que sa perte pourrait entrainer de graves conséquences sur la vie dans la grotte. Des dialogues s’entretiennent entre elle et ses camarades Kouider, Ali, Salah, membres du groupe et révolutionnaires farouches, des individus que le destin a aliénés. Chacun raconte son parcours avant de rejoindre la montagne. L’un assiste au meurtre de sa femme et de ses enfants, l’autre grandit en tendant la main…

Les incidents sordides et la morosité astreignante qui règnent sur la grotte continuent d’exercer leur torture sur ces individus jusqu’à ce que l’on assiste au mariage de l’infermière avec Arris, un mariage pas comme les autres, puisque il se réalise dans des conditions inhabituelles : les cigarettes remplacent les gâteaux et la flûte de Salah la Zorna et le Bendir. Le mari meurt de ses blessures et n’assiste pas à la croissance du fœtus qu’il laisse dans le ventre de sa femme. Celle-ci accouche par une aube de septembre 1958 et prénomme son nouveau-né Arris.

Un bonheur éphémère ; la grotte éclate et tous les membres du groupe meurent, sauf l’infermière sans bras et Arris sans jambes ni vue. Ces deux sont transportés à l’hôpital où ils reçoivent les soins nécessaires. Une fois rétablie et promue lieutenant, l’infermière s’installe dans une caserne et va retrouver son fils Arris. C’est lors d’une réunion de femmes que celles-ci racontent leur enfance et jeunesse vécues dans les tourmentes et l’exécration des hommes qui veulent à tout prix les posséder et faire d’elles des objets de plaisir. Comme son début, le récit prend fin sur un poème. 

Par-dessus leur symbolique, les éléments spatio-temporels autour desquels l’œuvre est construite sont réels. La datation rythme le texte et l’inscrit dans le vrai déroulement de la guerre d’Algérie. Des passages poétiques accompagnent la prose et assurent la musicalité du texte mais semblent être détachés du récit :

« Arris mon amour et ma résurrection.

Arris mon mari et mon cri.

Arris mon fils et mon pain d’orge. [1]»

Lire aussi: « Il faut lire et faire lire Yamina Mechakra » (Nawel Krim, docteur en littérature)

Ainsi, Yamina Mechakra nous livre un nouveau regard porté sur la guerre d’Algérie par la mise en exergue du rôle de la femme et sa révolte contre les perfidies historiques qui attribuent le mérite de la victoire au masculin ; cette monopolisation du discours sur la guerre est renversée dans La grotte éclatée :  « Comment n’aimerais-je pas les hommes après avoir trempé mes doigts dans leur sang, ramassé leur tripes, respiré leur haleine fétide, recueilli leur dernier souffle ? [2] » écrit-elle.  La notion de « héros de la guerre » est également déconstruite, ou du moins remise en cause. À l’accoutumée, ces révolutionnaires et rescapés de la guerre sont des figures historiques qui témoignent de l’Algérie colonisée et des souffrances endurées durant cette période. Yamina Mechakra vient donc désillusionner cette amplification et met l’accent sur la falsification de l’histoire par la mainmise idéologique. Ce processus se réalise dans son roman par la création de portraits de personnages misérables épris du désir de voir leur pays indépendant, contrairement aux figures médiatisées, pseudo-intellectuelles décisionnaires après 1962. Elle écrit : « Nous ne sommes pas des héros mais des condamnés ! Regarde ! De toute la terre, ils  ne nous ont laissé qu’une grotte qui ne nous accouchera jamais ![3] »

Outre cette perspective de la désillusion, l’oralité et la mythologie qui puisent leur source dans la culture algérienne, détiennent les files de la trame narrative et dessinent toute la poétique du texte en l’inscrivant dans le rythme du chant ancestral. En mine inépuisable de référents de l’imaginaire collectif, Yamina Mechakra nous peint un contraste de voix qui empruntent ses couleurs aux khalkhals et aux  tapis des grands-mères : « Langage pétri dans les tapis, livres ouverts portant l’empreinte multicolore des femmes de mon pays […] dans les khalkhals d’argent, auréole glacées aux fines chevilles, dont la musique rassure et réconforte celui qui dort près de l’âtre et déjà aime le pied de sa mère et la terre qu’il foule. »

En expérimentant de nouvelles manières d’écrire, Yamina Mechakra fait table rase des formes littéraires explorées par ses prédécesseurs à l’instar de Djamila Debeche ou Assia Djebar. Ainsi, prise par l’élan de reproduire la complainte ancestrale déclamée lors des funérailles sans corps, Yamina Mechakra s’insurge contre les stéréotypes historiques et dépeint les malheurs causés  durant la période coloniale et accentuées par les crises socio-politiques dans l’ère postcolonial : « Je me suis mise à écrire en relatant tout ce que je voyais à la rue, la rue principal de Meskiana, sur où était érigée une pièce de théâtre et où se tenaient les fêtes foraines, mais aussi où on exécutait les maquisards, » raconte-elle à Rachid Mokhtari.

Dans « une veine féminine », Mechakra a osé crier les balbutiements. Elle a su représenter merveilleusement l’histoire plurielle de son pays en assignant le destin d’une nation à celui d’un personnage féminin qui, en voie vers le combat pour son pays, dit : « J’ai épousé mon peuple. » Son génie scriptural lui a valu la création d’un prestigieux prix littéraire en son nom en 2018, discerné chaque année à des œuvres de femmes écrites en langue arabe, tamazight et en langue française. Bien qu’absente, Yamina Mechakra revient toujours rappeler que même quand une femme meurt, ses flamboyances et ses combats demeurent.


[1] Yamina, MECHAKRA La grotte éclatée, Alger, Enag, 2000, P 69.

[2] Ibid., p. 21.

[3] Ibid., p. 27.

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