Adieux à Amar Belhasseb

Il est des instants qui contiennent plus de douleur que des éternités de dictature et de déni. Il en est ainsi de l’instant de ta mort Amar. On s’est parlé hier au téléphone. Je venais d’arriver de Paris, en catastrophe, suite au confinement décrété par l’Etat français et l’annulation de tous mes rendez-vous. Amar, tu m’as parlé de tes réflexions du moment: Camus, la peste, l’absurdité de la vie, l’importance de croire en l’homme, les périls que véhiculent les mythologies qui colonisent certains esprits. Tu m’as également parlé d’une chronique sur « les pandémies en littératures » à publier dans le journal www.algriecultures.com/ que nous devrions lancer ces jours-ci, ainsi que d’une réflexion sur Les grand troupeau de Jean Giono. Mais tu ne m’as rien dit d’inquiétant. Dans ta voix chantante, je n’ai vu nulle fausse note. Elle était suave comme depuis toujours. Je dit « toujours » alors que je ne te connais que depuis peu de temps. J’ose le dire parce que, avec toi, c’est l’avenir qui compte pas le passé, si bien que, pour toi, pour nous, il suffit que deux idées se rencontrent, se fécondent mutuellement, pour qu’une amitié qui défie les millénaires naisse. Le contact entre nous a été facile et nos affinités poétiques et philosophiques font que l’on se parle souvent, on s’apprécie et on se projette alors que nous ne nous connaissons que depuis une année. La première fois où j’ai t’ai rencontré Amar, c’est le 03 mars 2019, lors d’une réunion à laquelle j’avais appelé pour réfléchir ensemble sur le sens et les perspectives à donner à la Révolution du sourire. Tu es venu de Guelma uniquement pour assister à cette rencontre. Je te savais engagé, ta venue à Alger en réponse à mon appel m’a enchanté.

Avec toi, c’est l’avenir qui compte pas le passé, si bien que, pour toi, pour nous, il suffit que deux idées se rencontrent, se fécondent mutuellement, pour qu’une amitié qui défie les millénaires naisse.

Ancien militant du MDS, universitaire au sens élevé des responsabilités morales et intellectuelles, fier, rigoureux et généreux, tu as contribué à toutes les activités que nous avons faites dans le cadre du collectif pour une Algérie nouvelle. Passionné mais méthodique, tu as l’art de convaincre et de donner l’énergie requise à tes interlocuteurs pour mettre en action leur pensée. Tu as la sagesse de Saint Augustin et la fougue de Kateb Yacine, ces deux géants qui sont nés dans les parages de ton patelin natal. Réflexion et action, culture et engagement sont des mots qui ne quittent jamais tes lèvres. Interrogé par un journaliste de France 24 à Place Audin, alors que nous sirotions un café, sur les ambitions de la révolution du 22 février, tu répondis ainsi: « Nous rêvons une Algérie pour des Algériens en chairs et en os, des Algériens vrais, comme nous, qui souhaitent vivre en liberté, en démocratie, une Algérie où la culture est essentielle, où les rêves les plus fous et la raison la plus implacable seront la réglé et non l’exception. Nous voulons une Algérie démocratique et républicaine ». Probablement, tu ne te souviens pas de ta réponse parce que, sur le champs, elle t’es venue spontanément. Moi, je la garde en tête parce qu’elle est grande par sa spontanéité, sa sincérité et son irréversibilité. Je la garde comme je garderai de toi à jamais l’idée d’un homme de culture, un humaniste impénitent, un exemple de bravoure et de dévouement aux idées.

« Nous rêvons une Algérie pour des Algériens en chairs et en os, des Algériens vrais, comme nous, qui souhaitent vivre en liberté, en démocratie, une Algérie où la culture est essentielle, où les rêves les plus fous et la raison la plus implacable seront la réglé et non l’exception. Nous voulons une Algérie démocratique et républicaine »


Cher Amar, tu es une merveilleuse synthèse de l’éthique de conviction et de l’éthique de responsabilité. Tu étais en train d’écrire un livre sur Mohammed Arkoun à ma demande. Tu me disais que tu aimais ce grand penseur parce que, à tes yeux, seules ses idées subversives mais ô combien éclairantes pouvaient barrer la route aux islamistes, fossoyeurs de l’humanité belle et intelligente. Je ne sais pas où tu en es avec ce livre. L’as-tu fini? Cette question restera sans réponse, malheureusement. Je n’entendrai plus ta voix. Dommage. Mais je tacherai de rester dans la voie que nous avons empruntée ensemble depuis notre première rencontre, au cœur de la révolution du sourire. Ton livre sur Camus que tu m’as laissé en testament, Vivre sans Dieu, je vais le publier et le faire lire au plus grand nombre possible de personnes. Je serai heureux de le publier dans les mois à venir, même si tous les bonheurs à venir, aussi grands et généreux soient-ils, n’effaceront jamais de mes os la douleur de te perde aujourd’hui.
Repose en paix cher Amar. Je garderai vivante la flamme de l’interrogation qui t’habite.

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