Beyrouth, la déchirure

Tous ces regards blessés avaient déjà fréquenté l’horreur. Dans sa terrifiante hideur. Et dans son effroyable laideur. Tous ces yeux désertés, momentanément, par les larmes se sont remis soudainement à bruiner. Puis à pleuvoir. Sans parvenir à éteindre la moindre parcelle de douleur. L’incommensurable douleur de la stupéfaction. De l’effarement et de la sidération. La douleur des mortifications, mêlée d’épouvante. Irriguée de terreur et d’incompréhension. Au creux de la débandade, la débâcle, puis l’absence de toute explication. L’hébétude de l’impuissance dans toute sa glaciation. Et dans toute son abomination. Des enfants dans leur ébahissement, des femmes et des hommes dans leurs désillusions et tout un pays en décomposition, regardant une ville, plusieurs fois meurtrie, partir en débris et en fragmentation. Une ville réduite en détritus, en poussière et en lamentations. En sang, en larmes et en indignation. Devant tant d’incompétence et tant d’inconséquence. Les deux mamelles nourricières de tous les régimes arabes corrompus. L’empire pervers des roitelets, avec ou sans couronne, dont la seule raison d’exister est de ruiner leurs pays. De leur faire mordre, profusément, la poussière de l’abjection. En les pillant. En les volant. En les dévastant. En les implosant. En les explosant. En les saccageant. Et en les ravageant. En les transformant en décombres et en désolation. Par tous les moyens. Y compris en métamorphosant le ventre des villes en poudrières fertiles. Fécondes en déflagrations. Tout en regardant, impassiblement, la privation, le dénuement, la détresse et la misère criarde des populations. Derrière d’épaisses oeillères. Et tout en trônant, imperturbablement, sur les cimes fétides d’une ingouvernance meurtrière. Mais Beyrouth a, depuis longtemps, désappris la mort. Tout en cultivant l’art de retisser la vie. Et de panser vaillamment les rêves. D’apprivoiser hardiment les déconvenues. De pérégriner courageusement de blessures en déchirures et de tragédies en trêves. De drames en placidité. Et de dévastation en sérénité. Elle renaît, chaque fois, encore plus fière, plus determinée et plus altière. Tel un joyau splendide qui scintille invariablement sur la poitrine tourmentée de la terre entière. Beyrouth la ville-monde où s’entrelacent, fougueusement, confessions, langues, spiritualités, arts et cultures, n’arrête pas de réinventer le souffle exalté de l’Humain. De semer profusément les serments de vivre. De planter d’immenses forêts de promesses enluminées. Des promesses d’aimer, de chanter et de rire. Pour toutes les éternités à venir.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *