Culturicide en mouvance

Alternances

Après l’hécatombe des bibliothèques, le désastre des cinémas, le naufrage des sites historiques, l’anéantissement des librairies, la disparition des salles de théâtre, le vandalisme des statues, voici venu le temps de la souillure. De la salissure des cultures. Des symboles culturels, blessés, amputés, éclopés, estropiés, déformés, défigurés sur plusieurs édifices, qui n’ont plus de culturel que les traces blafardes de leur lointain passé. Et sur lequels l’outrage effréné continue d’être impunément ressassé. Un affront à l’histoire. Une injure à la mémoire. Des mosaïques antiques colmatées avec du béton anarchique. Des statues éventrées par des fils électriques. Ou pansées avec du vulgaire ciment domestique. Dégoulinant de tous les côtés, altérés, dénaturés, torturés. Eclaboussant irrévérencieusement la robe de fresques mirifiques. Ou putréfiant indécemment l’harmonie d’effigies magnifiques. Mutilant affreusement des bustes historiques. Ou mortifiant outrageusement des statues fantastiques. Quand elles ne sont pas furieusement tailladées au pilon par toutes sortes d’exaltés psychologiques. Pour les saccager. Pour les ravager. Pour les dépouiller de leurs seins altiers. Leur briser les cuisses ciselées. Ou leurs fracasser les hanches raffinées. Pour calmer une sombre et indomptable libido effarouchée. Pour rasséréner des pulsions sexuelles désordonnées. Des pulsions claudicantes, titillées par le bronze, la pierre ou le marbre. D’autres monuments historiques ou sites archéologiques sont eux, désertés depuis des lustres. Livrés à la critique rongeuse du silence.

Le patrimoine intangible dans toutes ses immatérialités n’est pas en reste non plus. Langues natives, musiques anciennes, chants du terroir, danses populaires, costumes traditionnels, art culinaire, contes et légendes, croupissent dans la trappe maussade du déni. Tous ces joyaux de sensibilité sont soumis au même traitement. L’oubli par le reniement. Malgré la signature et la ratification de mille et une conventions. Comme celle de l’Unesco pour la préservation du patrimoine immatériel. Ou d’autres encore, plus nombreuses, sur les biens culturels matériels. Toutes demeurées lettre morte. Malgré l’institutionnalisation d’une tapageuse journée nationale du patrimoine. Une facétie annuelle. Copieusement arrosée de promesses rituelles. Mais ni restauration, ni réhabilitation, ni rénovation, ni protection ni même la moindre considération. Juste quelques rapides visites, de temps en temps, ou quelques maigres expositions de démonstration pour étranger en mal d’exclamation. Puis plus rien. Plusieurs sites, pourtant classés, sont déjà réduits en poussière. D’autres en vague souvenir. Et le reste en désolation. Des espaces débordants d’histoire, livrés aux crocs acérés de l’abandon. Des pans, encore vibrants, d’une mémoire plusieurs fois séculaire, confiés à la corrosion mortuaire. Des centres intellectuels et culturels qui ont rayonné sur toute la méditerranée ne sont à présent que des amas de débris. Des manuscrits fabuleux, datant de plusieurs siècles, croupissent encore dans des coffres poussiéreux. Quand ils ne sont pas détruits par les mites ou pillés par des bureaucrates véreux. Parfois revendus à des roitelets crapuleux par des courtiers brumeux. Quant à l’univers artistique, il est squatté continûment par toute une faune de pitres hilares, gigotant impudiquement devant des caméras piteusement éborgnées. Sans l’ombre de la moindre imagination ou l’once d’un semblant de création. Hantant invariablement cet univers aride, désigné euphémiquement par le mot culture. Au moment où un luxuriant vivier de talents est livré à la marge. Et aux affres de l’exclusion. Des femmes inspirées et des hommes passionnés, habitent durablement le monde de l’imagination et de la création. À la périphérie de la galaxie de l’officialisation et de l’institutionnalisation. Tous ces créateurs ne demandent qu’à accéder à ces espaces verrouillés, clôturés, barricadés, aridifiés, désertifiés par une ombreuse administration. Des talents fabuleux qui ne demandent qu’à s’objectiver. Et à lever leurs mains étoilées à la face hideuse de toutes les opacités, de toutes les obscurités, de toutes les inanités, de toutes les vanités et de toutes les médiocrités. Des créatrices et des créateurs qui veulent laisser tonner leur joie d’imaginer, de sublimer et d’aimer. Comme dans un prodigieux rêve éveillé. Comme une phénoménale détonation d’inspirations réveillées. Une éblouissante salve de cultures émerveillées.

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