De l’indocilité culturelle à la vanité institutionnelle

Des mots irrévocablement libres. Des mots qui se foutent altièrement de toute tentative d’enfermement. Pour avoir vu le jour loin de toute velleité d’emprisonnement. Il est donc tout à fait vain de tenter de leur passer les menottes. Encore moins de les mettre sous camisole. Parmi ces êtres intrinsèquement indociles, le mot culture. Dans sa substantifique pluralité. Dans sa mirifique multiplicité. Et sa magnifique multidimensionnalité. Un mot en guise de socle de toutes les mouvantes diversités. De fondement de toutes les altérités. De mémoire fertile pour toutes les postérités. Et c’est précisément pour cette raison qu’il ignore superbement toute réduction à l’unicité. Toute velleité de claustration, de subordination, de soumission ou de manœuvrabilité. Les cultures, dans toute leur sublimité, ne sont que la somme vivante et vibrante des quotidiennetés colorées de toute société. Les repères palpitants et les jalons exaltants de ses profondes et pétillantes sensibilités. Les cultures sont nées pour respirer les airs exaltants de toutes les indomptables libertés. Et pour déployer leurs ailes enluminées sur les étendues irréductibles de toutes les temporalités. Elles ignorent les découpages en saisons ou la simplification caricaturale en rentrées. Administrativement programmées. Ou en séquences bureaucratiquement échelonnées. Sauf s’il s’agit de singer, par mimétisme rituel, la solennité artificielle de la rentrée dite culturelle. Ainsi qualifiée, sous d’autres cieux, pour désigner une moisson annuelle. La nouvelle récolte, foisonnante et luxuriante de fruits de l’esprit, de l’intelligence et de la création. Des centaines de romans. Des milliers de nouvelles, des essais, des études et des revues sans compter. Des dizaines de films, des cycles de conférences, le festival pictural et le programme de l’automne musical. Mille et un romans qui garnissent déjà les étals des innombrables librairies, ignorant la menace d’être, du jour au lendemain, brutalement, fermées. Ou transformées en mangeoires mal famés. Sous les firmaments cultivés une bonne partie de ces fruits de l’imagination a déjà pris la direction des bibliothèques et des médiathèques. En attendant la désignation des prix littéraires version deux mille vingt. Ainsi que d’autres créations artistiques qui viendront compléter la panoplie, toute l’année durant. C’est ce foisonnement d’activités de l’esprit qu’on désigne euphémiquement par le terme de rentrée culturelle. À un jet de pierres de notre indécrottable morosité. Une morosité imposée et institutionnalisée. Une morosité entretenue et soutenue. Désespérant des milliers de jeunes femmes et de jeunes hommes, portant la créativité à fleur de peau. Et l’imaginativité en bandoulière. Dans tous les domaines de l’inventivité. Et même de ses lointaines périphéries. Des merveilles de création qui ne demandent qu’à s’objectiver. À s’exprimer. À voyager. À se partager. Des milliers de tableaux qui n’ont jamais mis les pieds dans un semblant de galerie. Des centaines de romans, de poèmes, de chansons, de pièces de théâtre condamnés à croupir dans la trappe obscure de l’oubli. Comme d’autres joyaux de sensibilité qui n’ont jamais pu enjamber la frontière impénétrable des plates conventionalités. La muraille infranchissable des inanités, des vanités et des futilités, travesties en pâles officialités. Et affublées impudemment de retour de toutes les culturalités.

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