Écrire l’Algérie à partir d’une rumeur

Je ne me savais pas algérien, j’ignorais ce que c’est qu’être algérien, je n’étais pas le seul, dans mon milieu on l’ignorait comme moi, chez nos proches et lointains parents de même.

Mohammed Dib, Simorgh, Paris, Albin Michel, 2003, p. 139.

Certains parlent de l’alégrianité comme d’un absolu indiscutable. Elle serait selon eux ce lieu mythique où se rejoindraient avant de se dissoudre dans la communion les multiples appartenances de ce que l’on appelle, proprement ou improprement, l’Algérie.

L’Algérie est, dans cette logique, conçue comme un espace synthétique où la pluralité culturelle de ses habitants peut se conjuguer dans une syntaxe enchantée et survivre ainsi aux tempêtes identitaires qui peuvent la secouer. L’algerianité serait ainsi une sorte de territoire transclanique qui permettrait  à des cultures et des identités multiples de se libérer de leur « localité » pour les propulser dans l’universalité.

Or, pour que cette algérianité-là soit possible, il faut que les différentes appartenances censées la composer s’additionnent dans l’apaisement sans se renier, sans s’exclure et sans s’inscrire dans une rivalité hégémonique qui, en plus de nourrir des hostilités, peut conduire à des affrontements. Ce pari est théoriquement beau. Mais,  quand on lit Le monolinguisme de l’autre, Derrida nous dit que « chaque culture dispose d’une structure coloniale ». Autrement dit, l’addition des cultures, leur dialogue, sinon impossibles, ne peuvent au mieux qu’être un projet, un projet permanent qui peut, à moyen ou à long terme, démentir Derrida ou le confirmer.

En Algérie, ce que l’on constate, c’est qu’il n’est pas attendu des cultures régionales qu’elles se cherchent des points de rencontre pour dialoguer, se féconder et s’enrichir mutuellement. Il est attendu de cultures vécues, historiquement construites à travers les siècles, de se dissoudre dans un univers froid, vide de référents historiques et d’émotions, qui s’appelle l’algérianité.

Je dis que l’algérianité est un univers froid, davantage idéologique  que historique, parce que les ingrédients avec lesquels elle est faite sont illégitimes. Quand on dit algérianité, on évoque globalement l’arabité, l’islamité et l’amazighité. Or, ses trois ingrédients ont leur existence autonome et ont toujours existé tels quels avant que n’advienne l’Algérie. Plus anciens, construits atome après atome, à travers des siècles d’histoire, ces ingrédients ont la légitimité nécessaire pour continuer à exister en toute autonomie alors que l’Algérie, de création récente, et toujours en chantier, n’offre même pas une perspective historique plus ou moins ambitieuse et porteuse d’un projet civilisationnel singulier. Roland Barthes dit que c’est « l’intention romanesque » qui fait le roman. Si on devait transposer cette réflexion sur l’Algérie, on est tenté de dire que c’est l’intention historique qui fait un pays, mais, en Algérie, pour notre malheur, même cette intention semble inexistante.

Le mot Algérie, contrairement à ce que disent certains historiens mal inspirés, a été donné par un Général français à cette région nord-africaine: Antoine Virgile Schneider, alors ministre français de la guerre. Celui-ci, après quelques années de recherche, a désigné ainsi cette partie d’Afrique du Nord par l’ordonnance n°7654 « sur l’Administration Civile de l’Algérie» du 22 juillet 1834 à partir du mot « Alger » qui, lui, existe depuis au moins  une dizaine de siècles. Ce mot « Algérie », qui ne veut fondamentalement rien dire[1], a été choisi pour sa neutralité absolue. Ne renvoyant à rien, ne suscitant aucune émotion chez qui que ce soit, n’ayant jamais été utilisé auparavant ni par les autochtones ni par les conquérants, il a été imposé pour que justement l’on puisse y mettre tout ce que l’ont veut.

Bien évidemment, la France coloniale a essayé d’y injecter sa culture et ça a failli marcher. Quand on dit de Camus par exemple que c’est un Algérien, il l’est effectivement. Camus est un produit du laboratoire qui a été mis en place par le général Virgile Schneider et il est tout à fait logique de le considérer comme Algérien. Un philosophe inspiré parlerait de « nation expérimentale »

Mais, du coté des autochtones, la question est autre et le problème est plus profond : l’Algérie fictive qui a été créée par le général Schneider, en plus de ne pas correspondre à ce qu’ils ont toujours été, n’est pas conforme à leur vision puisqu’elle les nie tout simplement.

À l’indépendance, le projet initié par le ministre français de la guerre en 1834 a été repris avec la même logique : on nie ce qui existe et invente autre chose. «  Le premier Président algérien, Ahmed Ben Bella, n’a a-t-il pas dit, en 1962 déjà, « l’Algérie est arabe » en martelant cette expression trois fois d’affilé, comme le refrain d’un nouvel hymne au surréalisme politique à l’algérienne ? Il a fallu des années de lutte pour qu’une partie de la population autochtone se fasse reconnaître : les Amazighs. Mais cette reconnaissance, parce qu’elle ne s’inscrit pas dans un projet de réhabilitation historique et de construction civilisationnelle à la hauteur des profondeurs multimillénaire de la région, résonne comme un écho éphémère à quelque rumeur plus ou moins audible de l’Histoire.

L’Algérie, l’algérianité, c’est un projet d’abord colonial. Par faute d’imagination, il a été repris, naïvement sans doute, par les pères fondateurs du pays. Faut-il lui donner un corps et une âme ? Probablement oui. Mais, ce corps et cette âme, ne peuvent être faits que d’ingrédients historiques et non idéologiques. L’Algérie algérienne que nous rêvons aujourd’hui à haute voix, pour qu’elle ait la possibilité d’exister un jour, doit sortir de la ligne tracée par la colonisation qui est fondée sur le déni de tout ce qui est réel et historique, pour s’inscrire dans un vaste projet à portée civilisationnelle dont la réhabilitation de l’histoire multimillénaire de la région est le maître mot. En dehors de cette logique, je considère que l’Algérie algérienne ne peut être qu’une rumeur de plus dans le duel permanent entre l’Histoire et la géographie.


[1] Certains linguistes disent que le mot « Algérie » renvoie au pluriel d’« el djazira » (Une île). Or, dans toutes les régions du monde, le pluriel du mot arabe « djazira » est désigné par le mot « Djouzour ». C’est ainsi que nous avons « Djouzour Hawai », « Douzour al maldiv », etc.  Pourquoi le pluriel du mot arabe « djazira » changerait-il dans le cas algérien ?  Et puis, à bien observer la géographie de l’Afrique du nord, on n’y trouve ni un archipel, ni des îles ? Pourquoi donc en parler ?

Une commentaire sur “Écrire l’Algérie à partir d’une rumeur

  1. Belle et perspicace analyse.
    « Une nation expérimentale  » !
    Il s’agit de créer, ex-nihilo, un peuple, une identité, une nation…pour les coller à cet espace conquis, violé, violenté et martyrisé tout en faisant fi de ses entités premières.

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