Hafsa bent al Hadj ar Rakuniyya, poétesse d’al Andalus

Je voudrais vous entretenir aujourd’hui de l’une des plus grandes poétesses qu’a connue l’Andalousie. Malheureusement assez peu considérée, malgré le grand nombre de poèmes qui nous sont parvenus, essayons de tracer quelques traits de sa riche biographie.

La monographie la plus complète sur sa vie, est celle de Louis di Giacomo : « Une poétesse andalouse du temps des Almohades: Hafsa bint al Hâjj ar-Rukuniyya » (Hespéris, 34-1947) qui raconte merveilleusement le rôle de la femme et de surcroît poétesse et lettrée dans la société arabo-andalouse.

Hafsa serait née vers les années 530-1135. Elle appartenait à une famille riche et noble de Granada et était d’une grande beauté. Elle tiendrait son nom d’une contrée que lui aurait attribué le khalife Abd al Mou’min, près de Granada, du nom de Rakuna.

Elle reçut une éducation de lettrée et d’érudite ; ses biographes louent sa grande culture et la qualifient de « ustada », (maestra) de son époque. Elle était chargée de l’éducation des princesses almohades au palais de Yaqoub al Mansour à Marrakech.

L’épisode le plus connu de la vie de Hafsa furent son amour et ses relations tumultueuses avec le poète Abou Djaafar Ahmed b. Abd al Malik Ibn Saïd qui débutèrent en 549/1154, connurent des hauts et des bas jusqu’à la mort de l’écrivain en 560/1163 et furent la cause directe de son exécution.

La beauté de Hafsa fut également à l’origine de la grande passion qu’elle provoqua chez le gouverneur almohade de Granada, le prince Abou Saïd Othman, fils du khalife Abd al Mou’min qui s’installa à Granada vers 551-1155. A cette date, Abou Saïd Othman n’était qu’un adolescent. Il semblerait qu’il tomba sous le charme de Hafsa, un peu plus tard.

En tout cas, l’histoire a retenu le fait que Hafsa acceptait le jeu de la séduction de ses deux courtisans et amants en même temps. Ce qu’il y avait de remarquable et d’étonnant, c’est qu’elle avait en quelque sorte le beau rôle; ce qui démontre, si besoin est, la force et le pouvoir des femmes en Andalousie.

Les relations entre le gouverneur de Granada et Abou Djaafar, qui était en plus, son secrétaire, ne firent donc que se détériorer. La jalousie poussa le poète à écrire des vers critiques et satiriques sur Abu Saïd Othman, dans un poème dédié à Hafsa : comme le prince avait le teint très brun, le poète, reprochant à Hafsa l’intérêt qu’elle portait au prince, lui demanda dans un poème resté célèbre:

« Que trouves-tu de beau à ce noir? Je pourrai t’en acheter au marché (d’esclaves), pour vingt dinars, n’importe lequel et beaucoup plus beau que lui. »

Ce fut également la jalousie, en plus de la répression et des griefs faits à sa famille (son père fut emprisonné par les Almohades),  qui poussa Abou Djaafar à rejoindre les troupes rebelles de Ibn Mardanis, opposé aux Almohades qui occupa Granada quelques mois en 1162.

Craignant des représailles pour sa conduite, Abou Djaafar devra fuir à Alcala la Real et à Málaga où il fut découvert par des espions d’Abou Saïd Othman. Arrêté, il fut torturé et crucifié sur ordre du prince almohade.

Malgré les caprices amoureux du passé de Hafsa, la poétesse garda le deuil pour Abou Djaafar, sans faire cas des menaces qu’elle reçut de la part du prince.

Après ce tragique évènement, il semblerait que Hafsa abandonna la poésie, ou alors ses poèmes disparurent puisque son amoureux, Abou Djaafar à qui elle dirigeait ses écrits, n’était plus de ce monde.

Les derniers éléments qui filtrent sur sa vie, c’est sa fonction d’enseignante des princesses almohades à Marrakech.

Hafsa fut très célèbre à la cour de Granada et nombreux sont les poèmes dirigé à Abou Djaafar auxquels le poète répondait, exalté, dans des vers qui nous sont parvenus jusqu’à aujourd’hui.

Je terminerai en citant l’un de ses poèmes où elle écrit :

A Abou Djaafar

Je viens te voir ou tu viendras dans ma maison?

Tu seras à l’abri de la soif

et de l’ardeur du soleil

lorsque tu m’accueilleras:

mes lèvres seront  une fontaine douce et fraîche,

et les branches de mes tresses une ombre dense.

Réponds moi rapidement; ce n’est pas me rendre service, oh, mon Djamil,

faire en sorte de faire attendre ta Butayna.

 

PS : pour la biographie de Hafsa et celle d’autres poétesses andalouse, je vous recommande l’ouvrage très documenté de Teresa Garulo, Diwan de las poetisas de al-Andalus. Madrid, Ed. Hiperión, 1986. 162 p., où est répertorié un grand nombre de poétesses andalouses.

 

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