Ils ont tué le poète ! L’assassinat de Federico García Lorca

Alternances

La mort du poète espagnol Federico García Lorca a toujours soulevé de nombreux débats et polémiques. Voyons ce qui s’est passé en cet été andalou sinistre et tragique comme peut-être les œuvres prémonitoires du grand dramaturge espagnol…

À l’aube du 17 août 1936, un matin funeste et triste de Granada… Un homme vêtu d’un pyjama blanc couvert d’une veste, sortait d’une voiture pour se diriger, contre son gré, vers un chemin de terre qui reliait les villages proches de Viznar et Alfácar à la sortie de Granada. Ses traits se caractérisaient par ses sourcils broussailleux et arqués. Il marchait vers ce que furent les derniers moments de sa vie. Il s’en doutait. Il le savait. Il avait 38 ans. Il était d’une beauté fragile, presque angélique, et avait toute la vie devant lui. C’était une nuit sans lune, opaque, obscure. Il n’était pas seul sous le ciel andalou. Il était accompagné d’une escorte de cinq soldats, et trois autres prisonniers: un vieil instituteur aux cheveux blancs avec une jambe en bois, et deux toreros anarchistes. Les phares des deux véhicules qui les avaient amenés ici éclairaient le groupe alors qu’ils avançaient par un terrain qui les menait vers un champ d’oliviers tout proche. Les soldats étaient armés de pistolets semi-automatiques Astra 900 et de fusils allemands Mauser. Effectivement les quatre prisonniers savaient qu’ils allaient mourir. L’homme en pyjama était le jeune poète de Granada, Federico García Lorca, l’auteur du Romancero gitano, et le dramaturge de Bodas de sangre et de La casa de Bernarda Alba

Un mois auparavant, le Caudillo Francisco Franco et d’autres généraux espagnols s’étaient lancés contre le pouvoir et avaient organisé un coup d’État contre la jeune et controversée démocratie espagnole. Un officier de carrière courageux mais sans pitié, à la voix ténébreuse, et son étrange habitude de chevaucher un étalon blanc, lors des batailles, Francisco Franco dirigeait les forces armées à partir du Maroc espagnol. Le jour suivant s’orchestrèrent de nombreuses révoltes combinées de casernes militaires dans tout le pays, appuyées par les sympathisants de droite, membres de la « guardia civil » et soldats des milices fascistes. Leur objectif? Eliminer le « Front populaire », qui consistait en une espèce de coalition de forces de gauche qui, de plus, avait gagné aux élections générales du mois de février, et sauver le pays de ce qu’ils considéraient « le mal » de la seconde république espagnole, le système de gouvernement institué en 1931 après la destitution du dictateur militaire Miguel Primo de Rivera.

Pendant ses derniers jours à Granada, il devint évident que la sécurité du poète Federico García Lorca n’était plus garantie. Le 20 juillet, moins d’une semaine après son arrivée, son beau-frère, maire de la ville, récemment élu, fut arrêté. Son mandat dura à peine une dizaine de jours. Quelques jours plus tard, un groupe d’hommes de mains appartenant à la Phalange (organisation politique espagnole nationaliste d’obédience fascisante) se présenta à la maison de la famille de Lorca et maltraita le poète en le jetant par les escaliers. Ces hommes attachèrent ensuite le jardinier à un arbre et le frappèrent violemment. Le poète était terrorisé, surtout du fait qu’il était l’un des grands défenseurs de la république. Trois mois auparavant, le poète avait confessé à un journaliste: « Comme je ne me suis pas inquiété le jour de ma naissance, je ne suis pas inquiet pour ma mort ». D’autre part, beaucoup étaient jaloux de son succès, sans oublier son statut de « marginal », d’homosexuel notoire qui, de plus, ne manquait jamais une occasion de se moquer de la bourgeoisie conservatrice de Granada. Bref, il était sûr qu’un jour ou l’autre, les soldats réapparaîtraient… Par crainte du danger qu’il pressentait, Lorca décida le jour suivant de se cacher dans la demeure de son ami Luis Rosales, un poète de 26 ans qui était un grand admirateur de Lorca, même s’il était partisan de Franco et avait suivi le soulèvement. Paradoxalement Granada, comme toute l’Espagne, était ainsi en ces moments de turbulence: un labyrinthe fait de nœuds et de vengeances personnelles et idéologiques où les gens pouvaient protéger leurs ennemis supposés ou dénoncer leur propre famille ou leurs voisins. Et c’était ce même labyrinthe qui avala Lorca.

Il existe de nombreuses versions sur la personne qui aurait pu le trahir: certaines sources parlent de l’un des frères de Luis Rosales, alors que d’autres chercheurs affirment qu’en réalité tout le monde savait où se cachait le poète. (Il semblerait qu’il s’agissait d’un secret de Polichinelle à Granada). On raconte également qu’un homme politique de petite « envergure » et à l’esprit vengeur, au nom de Ramón Ruiz Alonso, espérait qu’en éliminant Lorca du paysage politique, il pourrait élever son statut dans les rangs de la Phalange.

L’après-midi du 16 août, quelques heures seulement après que le poète ait appris que son beau-frère avait été exécuté, Ruiz Alonso fut à la tête d’un convoi de plus de 100 hommes qui le conduisit vers la demeure des Rosales qu’il encercla avec ses hommes armés. Lorca finit par apparaître en tremblant face à ses bourreaux. Ils le transportèrent vers un édifice du gouvernement, situé à peine à quelques rues de la maison des Rosales, et la nuit tombée le menèrent vers les collines des montagnes de Sierra Nevada dans une prison située au village de Víznar. Les derniers moments… Dans un champ obscur, collé à la route, les soldats sommèrent les prisonniers de s’arrêter. Il semblerait que les cinq hommes n’étaient pas des bourreaux professionnels habitués à ce genre de tâche, entraînés dans cette spirale de violence de la guerre civile un peu malgré eux. Ces hommes lèvent leurs armes, visèrent et tirèrent. Lorca tomba à terre, se tordant de douleur, le corps ensanglanté, jusqu’à ce que l’un des soldats s’approcha et lui donna le coup de grâce. Il s’immobilisa et arrêta de bouger pour toujours… Dès le début du soulèvement, Federico García Lorca était déjà assassiné. Mais la guerre civile espagnole ne faisait que commencer.

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