L’art dibien d’être berbère

Alternances

Il existe en berbère un verbe que je n’ai jamais rencontré dans les autres langues que j’ai eu à approcher directement ou indirectement : goujel, qui veut littéralement dire « devenir orphelin ». Ce verbe est d’autant plus fécond philosophiquement que, quand il se conjugue  en mode pronominal, il offre une multitude de sens qui mettent en scène toute une sémantique qui va du rapport au  père, en passant par l’idée du départ, jusqu’à la question lancinante de l’exil. En effet, quand on dit en berbère : « goujlagh », cela donne en français : « je suis devenu orphelin », et quand on ajoute la préposition « d », « goujlagh-d », cela donne en français ceci : « Je suis venu en orphelin solliciter une paternité protectrice que je n’ai plus ». Ce mot, que j’ai écouté des milliers de fois au cours de ma vie ne m’a jamais autant interpellé que depuis que j’ai lu L’arbre à dire de Mohammed Dib. Selon moi, le thème le plus original de ce livre aux allures insaisissables est l’orphelinage.

Dans le chapitre intitulé « Le retour d’Abraham », Dib écrit : « On peut affirmer sans crainte de se tromper, que la quête d’identité n’a jamais été le souci majeur des Algériens. Une identité se vit, elle ne se définit pas et les Algériens ont toujours vécu pleinement la leur. Bien plutôt, bien plus fort, la quête du père nourrit aujourd’hui leur inquiétude et leurs fantasmes— ce  père qu’ils n’ont pas eu à tuer, les diverses colonisations d’Histoire proche et lointaine s’étant chargées de le faire et de réduire ainsi les fils à un orphelinage généralisé, ou à une forme de bâtardise par confiscation de l’image paternelle. Leurs colonisateurs ont changé les Algériens en fils de personne, rejetons mithridatisés, eunuques névrotiques ». Cette réflexion restitue, à mon avis, le drame algérien dans toute sa complexité et offre un grille d’analyse qui permet de sauter par-dessus les siècles et les générations et comprendre la véritable quête des Algériens : la quête du père et, à travers lui, de l’autorité garante et protectrice qu’ils n’ont jamais eu, et la nécessité de le tuer pour, enfin, devenir adultes.

Ce qui est singulier dans cette vision, c’est sa dimension transhistorique qui situe l’Algérien non pas dans une posture statique, un état d’orphelinage définitivement établi qui ferait suite à la perte physique d’un père, mais dans une forme de mouvement, de processus d’orphelinisation, qui dépossède les Algériens de leur père et les transforme « en fils de personne », en « rejetons mithridatisés », en « eunuques névrotiques ». Ce processus très complexe et très violent que décrit Dib,  a commencé depuis la première colonisation de l’Algérie et continue à ce jour. Sa violence et sa récurrence ont provoqué une fissure gigantesque dans le système psychique des Algériens qui sont devenus les survivants anonymes d’une bataille scellée depuis des siècles. Comme le personnage du Château de Kafka, ils cherchent un père dont ils sont orphelins depuis des siècles, un père qui n’existe plus.

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Le berbère, langue plusieurs fois millénaire qui a accompagné toutes les colonisations qu’a connues l’Algérie depuis la nuit des temps, a su lexicalisé les onomatopées de la nature (Pour « voler », on dit « ferfer », pour « pulvériser », on dit degdeg, etc.), mais elle a aussi su lexicaliser les onomatopées de l’âme algérienne en traduisant toute l’effervescence de la vie intérieure, psychique, de l’être humain, par une syntaxe, une conjugaison et une grammaire qui défient la plus pointilleuse des sciences. En effet, cette extrême barbarie de l’orphelinisation, la langue berbère ne la décrit pas ; elle la crie. Toute la richesse conceptuelle et philosophique que Mohammed Dib, le plus universel des écrivains algériens, traduit lyriquement par une poussière de mots français qui émerveillent par leur puissance et assomment par leur cruauté ; toute cette richesse, le berbère la dit par un seul verbe, innocent, frêle, mais fracassant : goujel (devenir orphelin). Cette fécondité conceptuelle de la langue berbère exprime le parcours fortement éprouvant et riche en expériences, intérieures et historiques, douloureuses des Berbères ; en en traduisant l’essence avec majesté mais sans utiliser le même mot « goujel », Mohammed Dib nous apprend que, au-delà de la langue, la berbérité est l’art d’appartenir au monde par la douleur et la vérité nue, l’art d’écrire l’histoire non par les mots mais dans les mots.

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3 thoughts on “L’art dibien d’être berbère

    1. Rachid Benaissa n’est pas un linguiste. C’est un idéologue de l’arabo-islamisme. Et puis, le mot “degdeg” est une reproduction lexicale d’un son naturel. C’est ce qu’on appelle une onomatopée. Il est possible que ce mot soit utilisé par les Arabes, les Hébreux et même les Araméens, puisque toutes les langues parlées par ces peuples sont chamito-sémitique, mais il ne peut pas avoir une quelconque origine ethnique ou culturelle puisqu’il est issu de la nature.

      1. Ça n’est plus la science des lettres et langues mais combat ethnique, à la guerre comme à la guerre,tout y passe et l’intérêt de la tribu avant tout ,c dommage.

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