L’autre enfance

 L’école est de retour. La fabrique de remplissage des mémoires
trouées reprend du service. L’usine du hifd, sans discernement,
poursuit ses sévices. Après une éclipse prolongée. Sur fond
d’abdication et de capitulation de parents déboussolés. La manufacture des mémorisations retrouve une partie des enfants
désorientés. Une partie seulement. Car beaucoup ont définitivement
décroché. Ils ont oublié tout ce qu’on leur a fait ingurgiter. Et ne sont pas prêts de recommencer. Le rabâchage par gavage. Ils vont alors rejoindre l’univers des enfants paumés. Ces enfants que pouvez croiser sous des feux mal lunés. Aux premières heures matinales ou à la tombée de la nuit. Le regard hagard sous une fausse détermination. Traînant à bout de bras quelques chewing-gums rabougris. Une boîte de serviettes flétries. Ou une éponge sur le point de rendre l’âme. Tellement elle s’est compromise sur les peaux fanées de quelques tacots étonnés de rouler. Ces enfants ont été livrés aux bras ballants de la rue. Forcés de survivre à l’indifférence d’une société qui les a abruptement dénudés de leurs rêves graciles. De leur insouciance infantile. Les jetant dans la fosse commune de l’oubli. Ces enfants qui vous collent au regard le temps d’un feu rouge, ne vous reverront jamais. Ils ont fini par avoir la vocation de l’évanescence. Dépossédés de toute velléité de s’inscrire dans l’arithmétique d’une société sans promesse. Sommés d’habiter l’errance. Ils tentent de meubler chichement les heures pâles de ce qui leur tient lieu de journée. S’agrippant de toutes leurs forces sur les parois lisses d’un semblant de vie. L’école n’est plus pour eux qu’un vague souvenir. L’autorité parentale, la chaleur familiale, la tendresse amicale ? De maigres réminiscences. Vous pouvez les rencontrer impromptument dans quelques cages d’escaliers, traînant des sacs de pain rassi. Ou encore fouinant dans quelques vide-ordures à la recherche d’un semblant de reste de journaux à ramasser au kilo. Vous pouvez aussi les entendre s’égosiller à plein poumons pour décider de la destinée de quelques bourses en plastique. Ces poches à victuailles auxquelles ils ont rarement accès. Ils savent ce qu’elles peuvent contenir et à quel prix. Ils savent aussi à qui elles sont destinées et qui en est privé. Ils savent aussi qui a trimé pour les remplir et qui se contente, plusieurs fois par jour, de les engrosser et de les soulager. Ces gamins ont l’œil triste mais vif. Ils sont un peu la mauvaise conscience d’une société oublieuse. Ils sont la note acide dans l’univers insipide faussement peuplé d’âmes repues. Des âmes exigües, moites et ombreuses.

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