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Les plénitudes du désert

C’est avec solennité qu’on entre dans le désert, nous disait Monod. Non sans gravité. Mais voilà que la solennité mue en brutalité. En cruauté vêtue de férocité. En agression caractérisée à l’endroit des populations du Sud. Sans réserve et sans retenue. Des populations déjà effroyablement amoindries. Épouvantablement dédaignées. Scandaleusement rabaissées. Et cycliquement agressées. Cette fois-ci en recourant à l’usage de la plus mortelle des quincailleries. En principe réservée à des ennemis jurés. Mais retournées, sans vergogne, contre les populations d’un même pays. Fauchant atrocement un enfant à l’aube de la vie. Des populations de tout temps minorées. Et de tout temps ignorées. Buvant interminablement l’amertume de toutes les privations et goûtant sempiternellement les âcretés de toutes les humiliations. Des populations qui ne voient aucune différence avec les temps les plus reculés. Aucune dissemblance avec des époques censées être définitivement révolues. Ces époques ténébreuses où ces mêmes populations du Sud étaient étrangères dans leur propre pays. Mais plus d’un demi-siècle plus tard, aucune volonté n’est venue leur prouver le contraire. Aucune lueur n’est venue briller sur le toit de leur horizon blafard. Encore plus terni. Aucune main n’est venue les sortir de leur insondable bourbier. Ni même un pied d’ailleurs. Juste pour leur faire faire miroiter une issue probable à leur interminable galère. Juste pour leur donner l’illusion que quelque chose peut se faire. Ou alors rien que pour leurrer leur intolérable calvaire. Bien au contraire. On s’évertue à les enfoncer encore plus dans leur épaisse misère. En répandant de l’inhumanité en toute impunité. Car ces contrées sont devenues des creusets de mortification. Des répliques de camps de concentration. Des condensés de toutes les offenses et des concentrés de toutes les pénitences. Des contrées entières sans eau, sans électricité, sans soins, sans transports, sans la moindre attention et sans l’ombre d’un semblant de considération. Depuis des lustres. Livrées, pieds et poings liés aux crocs acérés du dénuement et jetées effrontément aux canines tranchantes du reniement. Une indigence si prégnante qu’elle fait tanguer les dunes et larmoyer les palmiers. Une misère si insoutenable qu’elle fait sangloter les enfants des ksour, aux rêves brisés. Et qui n’arrête pas de faire gémir les femmes et les hommes aux espérances désespérément épuisées. Aux espérances exténuées. Fourbues. Une contrée où tout incite, pourtant, à aimer et à rêver. A se réconcilier avec l’Humanité entière. Devant la magnificence de sa majestueuse beauté. Le Sahara dans toute sa mirifique somptuosité. Une contrée si riche de sa fabuleuse pluralité. De la diversité légendaire de ses cultures et de ses arts. Et de sa proverbiale générosité. Une contrée où le mot terroir ressemble à un arc-en-ciel. Et où le mot patrimoine rougit d’être prononcé au singulier. Où les musiques et les poésies se tiennent tendrement par la main. En se caressant les oreilles. Et où des peintures chargées d’histoire sont gravées même sur des pierres. Des gravures mythiques, plusieurs fois millénaires. Une contrée où l’archéologie et l’anthropologie coulent profusément dans les oueds et s’élancent hardiment dans les cimes des dunes. Se lovent intimement dans la densité touffue des palmeraies altières. Avant de s’étirer voluptueusement sur le lit somptueux du grand Erg. La sentinelle inamovible de la grandiosité. Le factionnaire perpétuel de la sublimité. Un Sud qu’aucune velléité imbécile ne parviendra à désarçonner. Encore moins cette spirale effrénée de mépris. Cette escalade hideuse de déni. Cette mécanique affreuse qui suce goulûment le sous-sol et se fout éperdument de ceux qui meurent au dessus. À même le sol. Cette imbécillité institutionnalisée qui confond lutter contre la désertification et lutter contre les habitants du désert. En ressassant une myriade de stupidités folklorisantes. Proférées avec la même impudence au visage de cette contrée indomptée. Une contrée dont la sève nourricière tire sa force de la volonté de ses femmes et de ses hommes. Qui ont décidé de la hisser au firmament de leur dignité. Au plus haut des aspirations d’un Sud affranchi. Un Sud respirant la liberté. Un grand Sud dont la luminescence inextinguible souffle comme une salve d’émerveillements chamarrés. Une source intarissable de ravissements bigarrés. Noyant les sillons visqueux de l’ignorance sanctifiée. S’acharnant à obturer les pores de respiration d’une imagination née de la grandeur. Née des entrailles de l’incommensurabilité. De l’intangibilité et de l’infinité. Une imagination qui n’a jamais appris à courber l’échine. Une imagination rétive, aux ailes somptueusement déployées. Sur les cavalcades fougueuses de l’indocilité. Chevauchant les errances impétueuses de l’immensité.

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