L'esprit de Cordoue : juifs, musulmans et la sainte Inquisition espagnole

Vous pouvez parcourir l’ensemble des territoires d’al Andalus, du nord au sud et d’est en ouest, et malgré leur importance historique, sociale et économique dans l’Espagne des trois cultures, vous trouverez très rarement, pour ne pas dire rien, une trace du passage des juifs dans ces régions.

Cela n’a rien d’étonnant car les juifs n’ont jamais été des grands bâtisseurs: on ne voit pas de grands édifices tels que par exemple la Mosquée de Córdoba ou des Palais comme l’Alhambra de Granada. Cela tient également au fait que les édifices religieux du culte juif, les synagogues, sont des lieux assez sobres et épurés de toute décoration et ornement fastueux et pompeux. Ils ont joué par contre un grand rôle au niveau des finances, comme toujours d’ailleurs, en tant que conseillers des émirs.

L’un des meilleurs exemples est celui de Hasdaï ibn Shaprut, protecteur de la communauté juive, médecin, diplomate et conseiller de Abd al Rahman. C’est vraiment le symbole d’un siècle qui, malgré les tensions qui subsistaient, fut celui des valeurs de tolérance, de respect de l’autre qui l’emportaient sur les valeurs identitaires ou religieuses, et où coexistaient en harmonie les trois religions du Livre ; bref ce que l’on a parfois appelé « L’esprit de Cordoue » qui a prédominé jusqu’à une certaine époque.

L’Espagne médiévale peut et doit nous inspirer, pas seulement par la promotion d’une « tolérance » qui mettrait à l’écart les vérités religieuses, du syncrétisme ou de l’indifférence, mais bien plutôt parce qu’elle fut d’abord « une terre de dialogue », souvent âpre, parfois violent, mais aussi extraordinairement riche.

En fait, les juifs formaient une communauté plutôt urbaine. Ils vivaient dans ce que l’on appelait les « juderías », des quartiers qu’ils occupaient, séparés des chrétiens et des musulmans, et qui souvent constituaient une véritable municipalité dans la municipalité. Ils avaient, par exemple, leur propre organisation judiciaire indépendante.

Certains juifs occupaient donc des postes de grande responsabilité dans l’administration et au gouvernement vue leur formation intellectuelle et leur habileté dans le maniement de l’argent: les prêts et l’usure. Les classes sociales les plus basses étaient formées par les petits artisans et les commerçants. Mais les jalousies que provoquait leur richesse ainsi que la haine populaire ajoutées à l’intransigeance religieuse, firent qu’au XIVème siècle, certains quartiers juifs furent attaqués et ont disparu. Vers la fin de ce même siècle, beaucoup furent obligés de se convertir au christianisme. On les appellera les « conversos », ce qui entraînera la décadence des « juderías ». Et parmi ces « juifs espagnols » (Sefarad ou séphardis, nom hébreu de l’Espagne), on peut citer Fernando de Rojas, l’auteur de La Celestina, Fray Luis de León, Mateo Alemán, Spinoza…

En 1492, la tolérance disparut définitivement lorsque les Rois Catholiques décrètent la conversion ou l’expulsion des juifs qui quittèrent l’Espagne émigrèrent au Portugal, au Maghreb, en Turquie, et même aux Balkans et en Italie. On estime à plus de 150.000 le nombre de juifs qui abandonnèrent l’Espagne à cette époque.

Un peu plus tard, ce sera le tour des « moriscos », les musulmans qui restèrent en Espagne après la chute de Granada, le dernier royaume musulman.

Malgré les promesses antérieures, les musulmans qui conservèrent leur langue, religion et coutumes, et de par les nombreux problèmes et soulèvements successifs, le roi Felipe II ordonna leur expulsion définitive en 1609. Plus de 300.000 musulmans abandonnèrent le pays et s’installèrent définitivement au Maghreb. Encore aujourd’hui, la légende raconte que certaines familles de Tlemcen ou de Fès gardent jalousement et très précieusement dans des écrins de velours les clés de leur demeure qu’ils ont quittée précipitamment lors de leur expulsion, et il existe encore de nos jours des noms de familles en Algérie tels que « Kortebi » ou « Benkartaba » (de la prononciation arabe de Cordoue, Córdoba, Kortoba).

Et tout cela bien sûr grâce aux bons offices de la Sainte Inquisition espagnole, créée par les Rois Catholiques en 1480 afin de consolider l’unité religieuse.

Le fameux tribunal de l’inquisition était dirigé par un inquisiteur général dont le plus connu fut le tristement célèbre Fray Tomás de Torquemada qui poursuivit les communautés juives. Il décréta finalement, en 1492, l’expulsion de ceux qui ne voulaient pas être baptisées, ce qui entraîna la perte d’un groupe social très actif, comme je l’ai déjà souligné, au niveau du commerce, des finances et de la banque. La torture ainsi que la violence dans les interrogatoires étaient une pratique courante, alors que les sentences étaient souvent la mort au bûcher.

Bref, on  fit un usage politique du tribunal de l’inquisition afin de faire régner la terreur et combattre la modernité dans les idées, celles des musulmans, protestants, sectes…, et la persistance de pratiques judaïsantes, ainsi que, dans une moindre mesure, réprimer les actes qui s’écartaient d’une stricte orthodoxie: (blasphème, fornication, bigamie…)

L’inquisition ne fut définitivement abolie qu’en 1834.

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