Lorsque Miguel de Cervantes se promenait à Oran…

On connaît tous les aventures de l’écrivain espagnol du siècle d’or, Miguel de Cervantes en Algérie, ses récits de captifs à Alger où il aurait écrit une partie de « Don Quichotte », l’histoire de la grotte d’Alger, ses multiples tentatives d’évasion et son rachat définitif par les espagnols en 1580 …

Pour ma part, je voudrais vous entretenir d’un autre Cervantes, mon Cervantes à moi, un Cervantes de fiction, un Cervantes qui visiterait notre chère ville d’Oran, de nos jours…

Un des aspects les plus secrets de la vie de Cervantes serait cette visite clandestine et méconnue, et dont on a très peu de données historiques, que l’auteur effectue à Oran en 1581.

Mission officielle sur laquelle on sait très peu de choses et qui laisse planer un voile mystérieux sur ce voyage dans cette place forte du Maghreb qu’est Oran, en mai et juin de l’an de grâce de 1581 comme envoyé spécial du roi Felipe II.

Une énigme dans la vie de Cervantes.

Diplomatie? Espionnage? Simple tâche administrative?

L’histoire témoigne seulement du fait qu’au retour de son périple oranais, on ne lui paiera que cinquante ducats.

Mais peu nous importe à nous, ce que l’écrivain universel qu’il deviendra, était réellement venu faire en oranie dans ce XVI° siècle de turbulences méditerranéennes.

Imaginons par contre l’itinéraire, le parcours, qu’il ferait aujourd’hui en notre compagnie dans un Oran aux traces espagnoles visibles encore de nos jours.

J’imagine, comme l’a fait avant moi l’écrivain algérien Wassini Laaredj dans son roman « Sur les traces de Cervantes à Alger », un Cervantes oranais.

J’imagine donc, Cervantes au loin, apercevant l’Eglise de Santa Cruz, débarquant par la mer au quartier de « La Marina », les « bas-quartiers » ou « Sidi el Houari » au nom du Saint des musulmans. Son périple le mène donc à la rue Ximenés de Cisneros, le conquérant espagnol d’Oran, et le quartier de Saint Louis, ou San Luis, construit autour de l’église du même nom, dominant la mer d’un côté et l’oued Rhi de l’autre, édifié en 1679 par ses compatriotes. Détruite par les combats et par le tremblement de terre de 1790, elle fut reconstruite en 1839.

Il passe bien évidemment par la porte d’Espagne à proximité, ainsi que celle de Canastell par laquelle serait rentré à Oran le même Cardinal Ximénes de Cisneros qui se serait exclamé « c’est la plus belle ville du monde ! », lorsqu’en 1509, il l’annexa par les armes à la couronne des Rois Catholiques.

J’imagine aussi notre Cervantes longer le Fort Lamoune sur la route de la corniche, construit par les espagnols en 1742 pour devenir un bagne. Ce fort sur le cap rocheux que les oranais appellent djbel Montañeta ou djbel Montañica, de par lequel l’Aïdour se termine dans la mer, fut élevé sur l’emplacement même des magasins de Ben Zouaoua, par Don Diego de Cordova.

Le fort Lamoune, de la mona, (de la guenon), ainsi appelé à cause de bandes de singes qui en auraient occupé les environs; bien que cette interprétation reste contestée. Connu également sous le nom de Bordj el ihoudi, le fort du juif, nom que lui aurait donnés les habitants pour éterniser la trahison d’un juif nommé Ben Zouaoua, d’après Marmol Cetorra.

Non loin de là, en contrebas, passage obligé vers « Los Baños de la Reina », les bains de la reine. La légende raconte que Juana la loca serait venue prendre des bains dans ces eaux thermales. Légende, ou fait historique?

Bien connu des oranais il emprunte Scalera où prédomine et trône un long escalier qui donne son nom à ce lieu.

Je l’imagine, à l’entrée est, déchiffrant péniblement l’inscription suivante de la Kasba :

« En el ano 1589, sin costar a su magestad mas que el valor de las maderas hizo esta obra Don Pedro de Padilla su capitan general i justicia mayor de estas plazas por su diligencia i buenos medios ».

(L’an du Seigneur 1589, Don Pedro de Padilla, capitaine général et grand justicier de ces places, fit construire cet édifice sans autres frais pour Sa Majesté que la valeur des bois.)

Plus haut, devant l’ancienne crémerie des Soriano juste à côté de l’hôpital Baudens, du nom de l’ancien médecin militaire,  construit en 1856 pour renforcer les capacités d’accueil de l’hôpital d’Oran, des gamins étaient groupés autour du marchand de « calentica » quand ce n’était pas autour du vendeur de « churros » ou jouaient en « chancla » et autres « esberdina » avec un ballon « el bola » alors qu’un poissonnier vantait les délices de sa « sardina veritable » avec sa « carroza », et qu’on entendait les « joe leche » de l’épicier excédé par le bruit des enfants faisant un « jaleo » terrible devant son magasin.

J’imagine encore Cervantes remontant les ruelles étroites d’Oran le conduisant vers la nouvelle ville, venelles qui lui rappelleront l’impériale Tolède et ses visites à sa sœur ainée Luisa de Cervantes en el « colegio de los Trinitarios »; les cris du « gouvindir » (algo a vender) lui parviennent à son oreille, vantant el « rebux » et autres occasions que des vendeurs à la sauvette proposent à la vente.

Il arrive vers la Plaza de Armas, la Place d’Armes et son agitation populaire. Hadj largo et Chinico, deux personnages bien connus sur la place, l’un « calvo » et l’autre « ruju » lui montrent le chemin vers le quartier de « Miramar » où il pourra scruter cette mer méditerranée où tant de souvenirs restent ancrés dans sa mémoire.

Et nous voilà arrivé à la fin de son parcours avec bien entendu une visite au fort de Santa Cruz érigé entre 1577 et 1604 par les espagnols. La chronique de son contemporain Diego Suarez qui vécut à Oran pendant plus de 25 ans entre la fin du XVI° et le XVII°, en fait la première mention. Ce fort a été un lieu de combats sanglant entre « moros y cristianos », maures et chrétiens. Situé  sur la crête du massif de l’Aïdour, sa situation en faisait alors un point stratégique.

L’épilogue du périple romanesque de notre auteur que je viens de vous tracer, c’est qu’en fin de compte la polémique espagnole de savoir si Cervantes était juif ou pas, et qui a fait couler tellement d’encres chez de nombreux chercheurs et historiens, ne nous intéresse guère en tant qu’algériens.

Revendiquons plutôt un Cervantes algérien.

Oui voilà le fin mot de l’histoire.

Cervantes est tout aussi algérien, arabe, berbère, morisque, juif, turc, napolitain, corse, espagnol… Bref, bien sûr méditerranéen…

Et d’ailleurs, ne le suggère-t-il pas lui même dans une habile pirouette littéraire métafictionnelle et paralittéraire, lorsqu’il s’identifie et proclame Cid Hamete Benengeli comme auteur arabe ou pseudo auteur du Quijote?

 

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