Pour une sociologie de la dissonance

Un autre pilier porteur de la sociologie vient de s’effondrer. Ajoutant un air de désemparement à l’incertitude existentielle, qui taraude continument le corps frêle de cette discipline. Comparée, un jour, à une ville dévastée, où des troupes nombreuses sont livrées à une errance perpétuelle. Sans savoir exactement si la guerre était finie, ou s’il s’agit maintenant d’envisager la reconstruction. S’il fallait déposer les armes ou en faire, au contraire, un élément de cette tentative de reconstruction. C’est à peu près dans ce type de topographie, que se trouvent, depuis longtemps, nombre de sociologues. En dehors des pourtours officiels et des périmètres institutionnels, producteurs et reproducteurs d’insignifiance. Que d’aucuns n’hésitent pas à appeler la crise des sciences sociales. Une crise multiforme. Crise méthodologique, crise théorique, crise épistémologique, crise linguistique, crise politique… Crise de tout cela et du reste. Toute la monnaie logique, selon le mot de Roland Barthes, se trouve dans les interstices. Ceux-là mêmes qui rendent possible sa mise en acte discursive, comme le signe ou comme la mise en scène d’un problème réel. Et c’est, sans conteste, le cas de la sociologie présentement. Au moins sur un plan tridimensionnel. Tout d’abord les cadres épistémiques et paradigmatiques qui appellent, instamment à être revisités. Ensuite l’incontournable question de la substituabilité linguistique, dans l’enseignement et la recherche scientifique dans cette discipline, qui a occasionné des dégâts irréversibles. Et enfin, sa soumission organique et ses rapports adultérins avec le pouvoir politique. Ce triptyque est lui même affecté d’un triple coefficient d’incertitude : la première est inhérente à l’abstraction indéterminée ou à l’indétermination abstraite de la notion de discipline sociale qui s’investit dans l’espace discursif sociologique, comme promesse à investir un jour des espaces sociétaux. Sans y parvenir. Une seconde incertitude a trait à la multiréférentialité interprétative de la sociologie. Dans sa quête de faire de ses discours multiples sur la société algérienne, un possible enracinable dans des espaces dits, comme dans sa quête d’une enracinabilité possible dans des lieux conceptuels inédits. Une troisième incertitude enfin, qu’on pourrait dire consubstantielle à cette quête elle-même, est afférente à son statut de discipline fourre-tout. Les sociologues sont les premiers à contribuer à la fluctuation de ses contours en affublant du label sociologique une pléthore de généralités. Mais c’est indéniablement la première question qui pose les problèmes les plus épineux. La question des cadres épistémiques et paradigmatiques : La moindre observation, la moindre enquête, prétend d’emblée à la scientificité et à l’académicité. Notamment lorsqu’elles sont menées par des structures dans la vocation et la mission consistent à cautionner les thèses officielles. C’est ainsi que sur des questions aussi épineuses que la violence faite aux femmes, l’immigration clandestine, le suicide, la prostitution, la pédophilie, le sida, l’immolation, la jeunesse algérienne ou la crise du système éducatif, des centres de recherche budgétiphages confortent les postions officielles. Des simulacres d’études destinées à la consommation extérieure sans la moindre production de savoir ou de connaissances. Toutes ces structures officielles ont pour vocation de privilégier la recherche de la complaisance au détriment de la recherche de la dissonance. Le grand mérite de l’épistémologie génétique est d’avoir fait précisément de cette question le problème central : celui de savoir si la connaissance se réduit à un pur  enregistrement par le sujet de données déjà toutes organisées, indépendamment de lui, dans un monde extérieur (physique ou idéel) ou si le sujet intervient activement dans la connaissance et l’organisation de l’objet (J. Piaget). Il s’agit alors de déterminer pour la sociologie en Algérie les possibilités ou les modes possibles d’interventions actives  dans l’organisation de son objet. Sinon, comment peut-elle prétendre s’ériger en synthèse totalisatrice  servant de référent interprétatif de l’univers sociétal algérien ? S’est-elle seulement donné les moyens de réfléchir les modes possibles de sa propre articulation aux systèmes sociaux de significations ? A la pertinence de leurs paradigmes épistémiques ? Aux fluctuations de leurs représentations ? Ces interrogations prennent des caractères d’urgence si nous admettons que l’enseignement comme la  recherche  sociologique en Algérie, demeurent généreusement attributaires de moules paradigmatiques qui fonctionnent comme de véritables tiroirs à réponses. N’y a-t-il pas lieu de se demander, en renversant la proposition de Mills, qui conseillait d’imaginer des « monstres sociologiques » pour  libérer l’inventivité et la créativité de la sociologie, de désinventer, rageusement, ce que nous considérons comme étant des merveilles sociologiques. En d’autres termes, se hâter de fausser compagnie à une esthétique paradigmatique qui contribue, même en son moment critique, à l’engourdissement de notre fragile et frileuse paresse de l’esprit épistémologique. Ce n’est qu’à ce prix que peut s’effectuer le nécessaire passage de la tiédeur de la complaisance à la vigueur de la dissonance. Une sociologie du non qui se constitue, selon le mot de Gurvitch, en une reconstitution jamais achevée de ce qui est, par ce qui peut être.

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