El-Mahdi Acherchour, la quête du fond et la subversion de la forme

Venu à l’écriture par « hasard » comme il le dit, El-Mahdi Acherchour a quelque chose en lui de Bartleby, ce personnage melvillien qui, habité par une étrange priorité, trouve toujours une raison de ne pas faire le travail qu’on attend de lui en usant d’une formule devenue légendaire au fil des décennies : « Je préférais ne pas… ». Cette dimension à la fois absurde, légère et hyperlucide donne à l’écriture acherchourienne une puissance qui la rend protéiforme, mouvante, insaisissable et étourdissante. Quand on lit El-Mahdi Acherchour en effet, on a l’impression que chaque mot qu’il dit est essentiel  et plus on avance dans la lecture, plus son écriture se recompose dans une inaltérable quête de l’essentiel, cette étrange priorité bartlebienne qui est aussi introuvable que le château de Kafka. « Écrire, c’est ce qui donne forme, élan et style à toute chose, à tout engagement dans le monde des mots; c’est l’engagement même. Écrire sur l’écriture en écrivant, dans le même élan, sur autre chose que l’écriture, c’est la seule chose qui me relie au monde des mots, la seule cause à laquelle j’offre tout mon engagement tantôt en fragments poétiques, tantôt en fragments prosaïques, tantôt en poésie fragmentée, tantôt en prose fragmentée, tantôt en je ne sais quelle forme ni quel style, » nous confie-t-il.

Une écriture faussement obscure

El-Mahdi Acherchour, né en Kabylie en 1973 et vivant depuis quelques années en Hollande, est un poète et romancier algérien qui n’a pas essayé de devenir écrivain avant d’y arriver. Il l’est devenu au moment où il a décidé d’écrire. Son écriture, bien que singulière et peu commune dans le monde la littérature, s’est vite imposée pour devenir un terrain d’exploration pour nombre de chercheurs, de lecteurs et d’écrivains. Profondément berbère mais irréversiblement habité par une angoisse d’universalité, écrivant en français sa misère de Berbère errant, il vit et écrit pour et contre la berbérité, pour et contre l’universalité, dans une sublime guerre de paradoxes qui plonge son écriture dans une tension explosive. « Je ne la vis pas, cette tension, cette misère. Elle vit en moi, elle vit en plusieurs ; elle vit avec et contre moi, avec et contre l’idée que je me fais du monde berbère en particulier et du monde en général, laquelle idée étant en évolution permanente, nourrissant tant bien que mal l’état d’esprit naturel de l’écrivain qui vit en moi, qui vit en plusieurs. Particularisme, universalisme, même monde et même misère, » assure-t-il.

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Ce rapport à la fois tendu, pacifique et curieux qu’entretient El-Mahdi Acherchour avec son histoire  et son environnement immédiat et lointain le met dans une posture de dialogue permanent avec le monde. Ce dialogue, qui menace tout le temps de laisser place à la guerre, est à la fois sincère, émouvant et scandaleux puisqu’il aborde tous les sujets et ramène à leur plus banale expression les plus complexes des questions philosophiques. Même quand il s’engouffre dans l’intimité du monde berbère qui a bercé son enfance et fécondé son imaginaire, il y va en explorateur, sans boussole ni lampe, pour le re-découvrir. Chez El-Mahdi Acherchour, le retour en arrière, sur le lieur de naissance, le lieu du crime, le livre déjà lu ou déjà écrit, la phrase déjà dite, etc., est une obsession qui hante tous ses livres. Cultivant l’infini, il n’y a pas de hiérarchie entre le présent, le passé et le futur pour lui et, selon lui, l’art romanesque, ou plus globalement l’art de l’écriture, consiste en grande partie à briser les frontières entre eux pour laisser libre cours à la création, à la subversion du temps et une interminable mise à l‘épreuve des possibilités humaines, hors du temps et hors de l’espace.

La fulgurante conversion au roman

Après ses premiers textes, notamment L’œil de l’égaré (Marsa, 1997), un dialogue poétique avec Jamel-Eddine Bencheikh, Expiatoire, sosie tragique (Marsa, 2001) et Chemin des choses nocturnes, (Barzakh, 2003), Retour au tour manqué (Propos 2, 2003), texte accompagné d’illustrations du peintre Martinez, El-Mahdi Acherchour rompt génériquement avec la poésie sans rompre avec le poète qui vit en lui et se consacre au roman.

En 2005, il publie son premier roman chez Barzakh : Lui, Le Livre. Ce livre qui reprend la légende berbère de Zelgoum, est une réflexion à la fois sur les limites de la vie dans le monde traditionnel et sur l’art romanesque. En 2008, il publie un deuxième roman, Pays d’aucun mal (Aden, 2008) qui, à cheval sur la fabulation et la mythlogisation qu’on trouve chez Yukio Mishima, le réalisme magique qui hante les écrivains latino-américains et le questionnement philosophique qui traverse les œuvres de Hesse, Miller, Musil et Gombrowicz, est une multitude de récits sur le retour au pays natal où l’exilé Moh-Ammar Amnar, revenu dans son village Tasta-Guilef, se trouve confronté à ses passés et ceux de son bercails qui sont autant de malédictions qui reviennent sous une forme spectrale tuer le présent et cracher sur l’avenir.

Après le succès de ses deux premiers « romans », il publie un troisième aux éditions Aden  en 2010 à Paris qui reçoit un accueil encore plus fulgurant : Moineau. Nominé pour le prestigieux prix français Femina à sa sortie, ce livre est, comme dirait Lynda-Nawel Tebbani, « une fresque pastorale mystérieuse suivant le récit d’un homme dans un commissariat, les monologues d’une femme attendant le retour de son alcoolique mari, et les mémoires cachées d’un village du dessus » ; il parle davantage par ses silences que par ce qui y est dit. Depuis, El-Mahdi Acherchour se fait rare sur la scène littéraire et ce n’est qu’en 2019 que, sollicité par les éditions Frantz Fanon, il participe à un ouvrage collectif sur la « révolution du sourire » ; Lounès, le testament, un texte qui regorge de poésie et qui enseigne la révolte et la dissidence comme art de vivre.

Acherchour ou l’imprévisible avenir de la littérature

Dans son livre Le livre à venir, l’inégalable Maurice Blanchot a prédit un avenir « loin des genres, en dehors des rubriques prose, poésie, roman » à la littérature. Cette prophétie blanchotienne trouve parfaitement écho dans l’écriture d’El-Mahdi Acherchour. Romancier et poète, El-Mahdi Acherchour ne fait en effet ni raconter des histoires ni apprivoiser les mots et les enfermer dans des métaphores et autres figures de style prétentieuses et suffisantes.  Il écrit pour se mettre à l’épreuve du monde et de l’impossible, et pour en révéler les secrets, d’où le caractère imprévisible et décapant de son écriture. « J’écris pour rendre simples et possibles les choses complexes et impossibles de la vie qui se cache derrière des apparences, derrière le langage mort, nuisible et intraduisible de la pensée. J’ écris pour traduire ce que j’ai compris de cette pensée, de cette chance rare de pouvoir créer et cette errance loin, très de ce qu’on a déjà écrit, » avoue El-Mahdi Acherchour dans un entretien qu’il a accordé à l’écrivain Youcef Zirem. Bien que sur la première couverture de ses livres, on trouve « roman », « poésie », il est difficile de distinguer une écriture poétique et une écriture romanesque chez lui. Les deux genres s’enchevêtrent dans une foudroyante mise en scène du pouvoir des mots. Quand il écrit, ce sont à la fois les mots, ce qu’ils disent, ce qu’ils cachent, leur effet sur le lecteur, leur musique qui se mélangent dans une artistisation de sa perception du monde, tout cela étant, nous précise Acherchour, « traité avec la même impartialité et la même sympathie ». De plus,  il y a chez El-Mahdi Acherchour, un penchant obsessionnel pour le récit qui, dans la poésie comme dans la prose, se multiplie tout en s’accomplissant. « En présentant l’œuvre romanesque comme chantier avec l’usage de différentes formes d’écriture jouant sur l’édifice narratif, El-Mahdi Acherchour lui, expose une réflexion philologique sur le récit. C’est bien le récit qui obsède toute l’œuvre acherchourienne. Le récit du passé et de sa mémoire, ce qui explique la lecture forte de Pascal Quignard et sa présence en exergue avec une citation de son texte Sur le jadis. Le récit des morts. Le récit des sur-vivants. Le récit des légendes. Le récit des sans voix. Plus particulièrement, je relie ce dernier récit au texte de Michon, Vies minuscules. Le récit d’un micromonde venant éclairer l’univers, » analyse Lynda-Nawel Tebbani, docteure en littérature et spécialiste de l’œuvre d’El-Mahdi Acherchour.

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